Saint Louis : notre entretien avec Philippe de Villiers

Rédigé par Philippe Maxence et Adélaïde Pouchol le dans Culture

Saint Louis : notre entretien avec Philippe de Villiers

Dans notre numéro du 21 décembre dernier, nous avons publié un long entretien avec Philippe de Villiers, après la parution de son livre, Le roman de saint Louis (Albin Michel, 528 p., 22 €.). En ce jour de fête du souverain très chrétien, seul roi de France canonisé, nous sommes heureux de republier l'intégralité de cet échange avec Philippe de Villiers.

 

Pour la deuxième fois, vous décrivez la vie d’un personnage historique sur le mode romanesque. Pourquoi ?

Philippe de Villiers : Pour déposer le vitrail. Afin que saint Louis réapparaisse avec son humanité et tel qu’il était. Mais ce n’est pas un roman puisque je n’ai rien inventé. C’est la vie de saint Louis qui est un roman. Votre question est symptomatique et montre que j’ai réussi : on croit qu’il s’agit d’un roman. Pour ma part, j’ai juste prolongé et reconstitué les parties manquantes. J’avais à ma disposition un matériau extraordinaire. Saint Louis est, en effet, le premier roi en Occident qui a parlé au quotidien. On peut reproduire sa parole, même officieuse et privée. Les mémorialistes, les chroniqueurs du temps ont retenu l’essentiel du filigrane de sa vie, de son langage. Et le suc, la couleur, le relief de leur langue sont plus expressifs que la nôtre, dont le langage est aseptisé, appauvri et sémantiquement correct.

Pour écrire, vous êtes-vous inspiré du Puy-du-Fou ?

Oui, il s’agit d’une cinéscénie littéraire. Chaque ligne est comme le scénario d’un film. « Ma caméra, c’est mon stylo » disait Malraux. Le lecteur respire ce livre et croise le regard de saint Louis, comme s’il était vivant.

On entre donc dans l’intimité du saint roi ?

Oui. Il possède son côté cour et son côté jardin, avec en prime la visite des coulisses familiales. J’ai voulu montrer l’immense aventure du roi d’apogée et celle du roi de souffrance. Le roi d’apogée constitue le point culminant de l’Histoire de France. Dans le royaume de saint Louis, on trouve dans l’ordre du Bien les frères mendiants, un nouveau modèle de sainteté. Dans l’ordre du Beau, on admire les cathédrales, le rayonnement de l’art gothique. Saint Louis, rappelle Joinville, a enluminé son royaume comme un copiste « embabouine » son livre d’or. Dans l’ordre du Vrai, enfin, c’est l’époque aussi de la gloire de l’université de Paris où se concentre la pensée universelle du temps. Et où la liberté donne l’hospitalité à la raison.

Tout cela sur fond de prospérité économique. Saint Louis a réussi mais cela ne lui suffit pas. Parce qu’il se considère comme un roi christique, un roi de sacrifice, il ne ressemble à personne. C’est un roi d’altitude. Et, en même temps, il connaît aussi le doute et même la tentation de l’abdication. De complexion délicate, il vit toute

sa vie avec la maladie. Il expérimente l’échec, la déréliction et l’amour comme les rivalités de l’amour. Lui-même n’est pas sans faiblesses, habité qu’il est par la colère ou par les erreurs qu’il commet. Il est un peu comme chacun d’entre nous et c’est pourquoi sans doute il est si attachant. C’est un surhomme en son humanité même.

Quand vous dites qu’il connaît des faiblesses, à quoi pensez-vous exactement ?

Je pense notamment à ses erreurs tactiques concernant la croisade, non pas dans le principe mais dans les modalités. Il entend par exemple prendre Babylone plutôt que de reprendre Alexandrie. Il écoute son frère plutôt que le comte de Bretagne. Enfin, il se rend à Tunis, ce qui est un mauvais choix.

Une faute en tant que chef d’État ?

À mon avis, la réponse est non. Le péché en Histoire, c’est l’anachronisme. La croisade n’est pas une guerre d’agression mais une guerre de légitime défense. L’Orient est le berceau de la chrétienté. Saint Louis est plus familier du jardin des Oliviers que de celui du Louvre. Les images de son psautier lui ont donné la culture du Jourdain plus que celle de la Seine voisine. Il a donc trois buts dans sa vie : libérer le Saint Sépulcre ; libérer la route des pèlerins ; soutenir les chrétiens d’Orient. Il reçoit un premier appel au secours en août 1244 lorsque Jérusalem est prise par les Sarrasins. Il répond avec sa première croisade. Il reçoit un deuxième appel désespéré à partir de 1263 : Jaffa, Sidon, Césarée tombent. Il ne reste plus que des îlots. Il considère qu’il est de son devoir de répondre à cet appel désespéré des derniers chrétiens d’Orient. Il veut être fidèle à sa promesse. Il arrive dans l’Histoire que la parole donnée vaille le déshonneur. Il a choisi le sacrifice plutôt que le déshonneur puisqu’il a tenu sa promesse. S’il est arrivé jusqu’à nous dans la splendeur du vitrail, c’est en raison de cette droiture. Quand il était enfant, sa mère lui dit : « Il n’y a qu’une sorte de noblesse, la noblesse donnée ». Il prolonge cette phrase pour la vivre et l’assumer. À ses yeux, il n’y a qu’une sorte de roi : un roi donné, un roi offert, un roi christique, un roi hostie.

C’est donc un bon roi et un bon chrétien ?

Aujourd’hui beaucoup de chrétiens ont quitté la cité, alors que se répand une forme moderne de l’augustinisme politique, en se fondant sur la contradiction entre les deux cités : la cité de la terre et la cité céleste. Les chrétiens se réfugient dans la prière et les non chrétiens dans la politique, les uns se plaignant des autres, ce qui est une forme de double lâcheté. Saint Louis est un bon chrétien parce qu’il est un bon roi. Il fait son métier de roi, son devoir d’état.

Votre dialogue entre saint Louis et le pape Innocent semble un précis de doctrine catholique politique.

Cette entrevue avec le pape se passe en novembre 1245 et dure huit jours. Ce dialogue jette les bases de l’autonomie du pouvoir temporel. Si l’harmonie entre le spirituel et le temporel est bousculée, on tombe dans la théocratie ou le totalitarisme. Khomeiny ou Peillon ! Saint Louis tient la balance égale entre les deux. Tout saint Louis est là. De cette façon, il a jeté les bases de l’État moderne. Il est souverain suzerain. Il bat monnaie, édicte une loi soustraite à la coutume, fait une justice royale supérieure à la justice ecclésiastique et baronniale, interdit les guerres privées. C’est à la fois le dernier roi féodal et le premier roi moderne.

Il lutte aussi contre l’usure et la finance.

Oui. Il a inspiré la doctrine sociale de l’Église, du Syllabus à Mater et Magistra. Il défend la priorité de l’homme sur la société. Le capital et le travail vont ensemble. L’un ne va pas sans l’autre. Mais l’idée que l’argent produise de l’argent, c’est monstrueux. On ne peut produire de l’argent sans le travail. Dans la ligne de l’Église, il condamne donc l’usure. Saint Louis demande à Étienne Boileau d’écrire un livre des métiers sur la question de l’harmonie du travail et du capital. Il a compris que le travail trouve sa noblesse dans son effacement dans l’œuvre. Le travail meurt dans l’œuvre créée. La dissociation du capital et du travail est mortelle. Le monde d’aujourd’hui, avec la mondialisation, en est l’illustration scandaleuse.

Vous évoquez également la figure de saint Thomas et la présence des ordres mendiants.

Blanche de Castille lui a expliqué que les frères mendiants incarnent un nouveau modèle de sainteté. L’aspect novateur est double. C’est d’abord la pauvreté évangélique. Or à l’époque, la mendicité est considérée comme une paresse déguisée. Les nouveaux ordres mendient pourtant dans la rue. Rivaux des Cathares en frugalité, ils sont écoutés. Ils ne sont pas les représentants d’une Église possédante. Mais les dominicains incarnent également une pauvreté savante. La foi a besoin de la science qui l’éclaire. Ce sont des moines de la sapience en même temps que de la pauvreté. Sous leur influence, l’université de Paris réconcilie la liberté et la raison. À 20 ans, saint Louis comprend la portée de ce nouveau modèle. Il veut s’identifier à eux, devenir un roi de la pauvreté et de la sapience. Il fait dans le temporel ce que les moines mendiants font dans le spirituel. Ce n’est pas un hasard s’il a rencontré saint Thomas. Sous l’influence des mendiants, saint Louis a compris que l’esprit est supérieur à la matière, que la politique est une oeuvre de l’esprit et que le gouvernement est supérieur à la gestion. On gouverne des âmes, on gère des choses. L’art de gouverner s’ordonne au gouvernement des arts. C’est le Beau qui sauvera le monde.

Vous vous retrouvez de ce point de vue-là en saint Louis ?

Oui. Dans saint Louis, le Beau résume tout. Le Beau, c’est la belle pensée, la belle action, la belle pierre, la beauté du geste. Saint Louis est l’ancêtre lointain de Cyrano : « C’est d’autant plus beau parce que c’est inutile ». Si saint Louis n’avait fait que des choses utiles, que resterait-il de lui ?

Quel est son Testament spirituel ?

Son Testament spirituel comprend une double leçon. Le devoir ne réside pas dans la gloire ou le bonheur mais se trouve dans quelque chose de plus urgent, de plus grand, de plus mystérieux. À son fils, il dit donc de faire ce que le devoir commande. Ensuite il lui explique de manière concrète et imagée ce qu’est le devoir d’un roi. Le Roi de France ne s’appartient pas. Il développe la notion de politique sacrificielle. Un roi sacrifie tout : tous ses instants, ses pensées, ses bonheurs. Il sait probablement qu’il va mourir. Mais il ne vit pas dans l’instant, il sait aussi que l’exemple passe les siècles. Il sait que le fait de mourir apparemment de façon inutile sera un exemple qui embrasera les consciences et les générations multiséculaires. Il croit au mystère d’une vie. C’est toute son éducation.

Aviez-vous en écrivant ce livre l’idée de donner des leçons pour le monde moderne ?

Selon saint Louis, le pouvoir est un service. Aujourd’hui, c’est une consommation. Les peuples maugréent parce qu’ils le sentent. L’homme politique fait carrière. Il ne vit plus pour eux mais pour lui. Saint Louis est le fruit d’une époque où l’on pense que le pouvoir doit être ancré deux fois dans le temps : ancré dans le nisi potestas a Deo, c’est-à-dire dans le sacré ; et ancré dans la succession, c’est-à-dire la famille. Ce sont les deux véritables limites d’un pouvoir quel qu’il soit. Or le pouvoir moderne a coupé ce nœud gordien.

On sent votre admiration pour saint Louis…

Je vais vous dire pourquoi j’ai écrit ce livre. Quand la maison s’écroule, on va chercher un mur porteur. Or, le mur porteur de la France, c’est saint Louis. On l’a oublié, on l’a occulté, on l’a caché. Le devoir d’un homme politique, qui est passé de la politique à la métapolitique, c’est de le rappeler. Allez chercher saint Louis, il ne vous décevra pas, lui. À l’heure où le pouvoir s’est dégradé en simulacre, il est urgent d’aller à la source primordiale de la France. Là où allait boire l’Occident tout entier du temps de la christianitas, quand croyant encore en lui, il se construisait au lieu de se mépriser.

 

 

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