La violence religieuse est-elle un mythe ?

Rédigé par La rédaction le dans Politique/Société

La violence religieuse est-elle un mythe ?

William Cavanaugh, écrivain et théologien catholique américain, s’est notamment penché sur le mythe de la violence religieuse et il a publié aux éditions de L'Homme Nouveau un ouvrage sur ce sujet qui trouve aujourd'hui une résonnance particulière. Parce que sa réflexion n'est pas nouvelle sur ce thème, nous lui avons demandé comment il réagissait aux attentats qui viennent de toucher la France. Nous publions ici un extrait d'un entretien dont l'intégralité pourra être lu dans le prochain numéro de L'Homme Nouveau (n°1583, daté du 31 janvier prochain), lequel contiendra deux dossiers exceptionnels sur la violence religieuse et la possibilité d'unité nationale avec la participation de contributeurs français et étrangers. Le livre de William Cavanaugh, Le Mythe de la violence religieuse est disponible sur ce site. 

 

Comment avez-vous réagi à l’attaque contre Charlie Hebdo ?

Ma première réaction a été d’horreur et de vraie colère contre ces militants qui ont mené de telles attaques et contre les militants musulmans qui, de par le monde, fomentent ce type de violence. Aucune caricature, aussi offensante soit-elle, ne justifie que l’on y réagisse par le meurtre. Les gens qui ont été tués à Paris sont les victimes d’un type nuisible de violence que le Pape François a récemment qualifiée de « vraie guerre mondiale qui se déroule par morceaux » (Discours aux membres du corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège,12 janvier 2014). Pour y réagir, le Pape a appelé à la paix et à la guérison des blessures. Ce qui s’est fait par la prière depuis les attaques.

Les réactions de l’opinion à ces attaques ont été intéressantes. Un Nigérian de mes amis a fait la remarque que l’attention mondiale a été rivée sur la France, alors que l’on accordait beaucoup moins d’attention au Nigeria où près de 2 000 personnes ont été tuées en un seul jour par des attaques de militants musulmans du Boko Haram, survenues dans la semaine du (5 au 12 janvier). Pour le monde occidental, la France c’est « nous », alors que le Nigeria c’est « eux ». Ce type de division dans le monde entre « nous » et « eux », est au cœur du problème de la violence. Je n’estime pas que l’attention portée à la France était déplacée, mais j’aurais souhaité que l’on prêtât plus d’attention au Nigeria et aux autres endroits où la souffrance est grande.

J’éprouve aussi un malaise devant la manière dont les rédacteurs de Charlie Hebdo ont été célébrés comme des héros et des martyrs de la liberté d’expression et de la tolérance. On peut les déplorer comme victimes mais toutes les victimes ne sont pas des martyrs et personne n’est un héros au seul motif d’avoir offensé des gens. Il peut être héroïque de défendre pour d’autres leur liberté d’expression, mais toutes les manifestations de la liberté d’expression ne sont pas héroïques. La liberté d’expression peut être simplement puérile ou avilissante envers certains. Charlie Hebdo n’a pas fait que se livrer à la satire des terroristes musulmans, il a avili les musulmans en tant que tels, mais aussi les chrétiens et d’autres encore. Il a publié des caricatures montrant le prophète Mahomet dans des postures pornographiques, des religieuses se masturbant, le ministre d’un gouvernement africain sous la forme d’un âne et les trois Personnes de la Trinité en pleine orgie homosexuelle. En même temps, les rédacteurs de Charlie Hebdo ne croyaient d’évidence pas que toute expression était libre. En 1996, ils rassemblèrent 170 000 signatures sur une pétition que le journal avait lancée pour interdire le Front National. En 2000, la journaliste Mona Chollet fut licenciée du journal pour avoir protesté contre un article du rédacteur en chef Philippe Val dans lequel il qualifiait les Palestiniens de « non civilisés ». En 2008, Val licencia le dessinateur chevronné Siné pour un article jugé antisémite.

Célébrer Charlie Hebdo comme le parangon de la tolérance me semble déplacé. Dans une société libérale, la tolérance n’est pas qu’un principe légal, une réticence à criminaliser un discours impopulaire. La tolérance est une vertu, une volonté de respecter ceux avec qui on est en désaccord. Certains en appellent aujourd’hui à republier, de la manière la plus large possible, les caricatures offensantes de Mahomet, pour défier les terroristes. Si, toutefois, nous voulons vraiment la paix, nous devrons arrêter d’avilir les musulmans et arrêter de glorifier le mépris pour « l’autre » qui a une religion, ces nombreux musulmans, chrétiens et juifs qui n’estiment pas que le blasphème, le racisme et la pornographie soient des choses à célébrer.

Vous avez écrit un livre mettant en question le mythe que la violence serait intrinsèque aux religions. Les évènements qui se passent en France et aussi au Moyen-Orient ne prouveraient-ils pas le contraire ?

Il est indiscutable que certaines formes de l’islam peuvent promouvoir la violence et qu’elles le font. C’est historiquement vrai aussi pour certaines formes de christianisme et pour d’autres religions. C’est un fait évident. L’intention de mon livre, Le Mythe de la violence religieuse, c’est de montrer que des gens en tuent d’autres pour toutes sortes de raisons, y compris pour des raisons dites « laïques » comme le nationalisme, le marxisme, le capitalisme et même le libéralisme. Pour dire le vrai, la guerre en Irak a été vendue à l’opinion américaine non comme une guerre pour la civilisation chrétienne, ou n’importe quoi d’autre y ressemblant, mais comme une guerre pour la liberté : liberté du marché, liberté de vote et liberté d’expression. Paul Berman l’a qualifiée de composante de la « guerre libérale de libération » qu’il faut mener dans le monde entier, et George W. Bush a justifié cette guerre en termes exclusivement libéraux et non chrétiens. Pour le dire autrement, les Lumières possèdent leur propre sorte de violence messianique, leur propre désir de refaçonner le monde à leur image. L’idée que les idéologies et les institutions étiquetées « religieuses » seraient particulièrement sujettes à la violence contrairement aux idéologies et aux institutions « laïques » qui ne le seraient pas, est tout simplement fausse. Le fait c’est que les gens traitent toutes sortes de choses comme des « dieux » pour lesquels ils seront prêts à tuer : l’argent, les drapeaux, la liberté, la nation, le pétrole, etc.

 

La suite de cet entretien, ainsi que l'ensemble du dossier sur la violence religieuse, paraîtra le 31 janvier prochain dans un numéro exceptionnel de L'Homme Nouveau. Il peut être réservé auprès de nos bureaux. 

Pour aller plus loin : 

William Cavanaugh, Le Mythe de la violence religieuse, Éditions de L’Homme Nouveau, 384 p., 29 euros. 

C’est une idée dominante : la religion promeut la violence car elle est absolutiste, source de divisions et irrationnelle. Mais peut-on séparer la violence « religieuse » de la violence « séculière » ? C’est la question que pose William Cavanaugh dans cet essai magistral publié simultanément aux Presses de l'Université d'Oxford et en France.
Au cœur du problème, l'invention d'un concept universel de « religion » accompagnant l'émergence de l'Etat moderne, la marginalisation de l'Église puis la colonisation. L'examen historique des « Guerres de religion »révèle qu'il est impossible d'isoler le facteur religieux de la résistance des élites locales face aux menées centralisatrices des souverains. L'État-nation s’est approprié le sacré, devenant lui-même l'objet d'une nouvelle « religion » exigeant une loyauté exclusive conduisant à la guerre. En Occident, le mythe de la violence religieuse est une arme pour limiter le rôle public des chrétiens. En politique étrangère, il légitime la « guerre libérale de libération» contre les sociétés non-séculières.
William Cavanaugh déconstruit brillamment un mythe fondateur de la modernité et ouvre de nouvelles voies à la réflexion sur l'origine de la violence.

Ce billet a été publié dans L'Homme Nouveau, je commande le numéro

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