Théâtre : Tactique du Diable

Rédigé par Claire Bolze le dans Culture

Théâtre : Tactique du Diable
Crédit photo : François-Régis Salefran

Qui fait l’ange fait la bête...

 

Loin des images d’Épinal véhiculant les clichés d’un Tentateur aux allures de Guignol, sorte d’amuseur public aux ruses grossières, Tactique du Diable de C.S. Lewis, porté à la scène avec brio par Michel-Olivier Michel, nous sert avec finesse le déroulé des stratégies diaboliques.

Screwtape, démon plein d’expérience, prend sous son aile d’ange déchu son neveu, le jeune Wormwood, fraîchement sorti de l’École de tentation. Tout feu tout flamme, le jeune diablotin, qui s’est vu confier l’âme d’un jeune homme à conduire vers la damnation, tire des ficelles énormes pour mener son « protégé » à la chute. Mais comme dans la vraie vie, entre les études théoriques et la maturation de l’expérience se loge toute la différence entre séduire et échouer. Or pour un démon qui échoue, point de miséricorde. Screwtape guide donc son élève dans les méandres du cerveau humain à travers des sentiers de plus en plus sinueux, car « le chemin le plus sûr pour l’enfer est celui qui y mène progressivement. » Peu importe que le péché soit véniel. Sa répétition conduira tout doucement vers le néant. C’est au cœur de notre volonté que le démon cherche à se glisser.

Les deux génies du mal - l’un plus génial que l’autre - suivront donc pas après pas le jeune homme pour le tenter avec toute la finesse tirée de l’expérience, et d’autant plus de vigueur qu’il s’est récemment converti.
Dans sa prière, son quotidien, ses relations familiales, le « cas pratique » est poursuivi de leurs assiduités, soucieux qu’ils sont de lui faire perdre la foi, de le conduire à un péché sans retour ignorant de la Miséricorde, aboutissant à la damnation, ce refus de l’Amour de Dieu. Comment résister aux artifices de deux démons, surtout lorsque l’un d’eux connaît assez les méandres de l’âme humaine pour y glisser des tentations de plus en plus subtiles : celle du mépris, de l’orgueil, de la fausse piété, de l’amour de soi ? Mais cette lutte de chaque instant a fort à faire face à l’amour humain, reflet de l’amour divin.

 

Tous les ingrédients d’une pièce de théâtre réussie... et édifiante

Initialement accueilli par un pianiste alerte et une charmante interprète, le public est alternativement cueilli par l’émotion et par l’humour, puis enfin recueilli devant un diable empêtré dans sa ruse, qui fait germer chez son élève une soif de connaître Dieu, et nous emporte dans la direction inverse de celle qu’il souhaite imprimer. Car c’est là toute la force de C.S. Lewis1 que de distiller entre les lèvres du diable une théologie pénétrante qui nous conduit dans le champ inverse de sa plaidoirie.

La chose est assez rare pour être soulignée : Tactique du Diable nourrit chez son spectateur tant le besoin de rire que celui de réfléchir, tant la soif de se distraire que celle de grandir, tant le désir de comprendre que celui, au final, de se convertir.
On y trouve tous les ingrédients d’une pièce de théâtre réussie. Des acteurs talentueux tout d’abord. Michel-Olivier Michel, metteur en scène du roman épistolaire de C.S. Lewis, qu’il a adapté pour le théâtre, campe un Screwtape cynique, mystérieux, théâtral, impérieux et disert. Son élève, Wormwood (Romain Cucuel), se révèle rapidement un délice dans la composition de son personnage, un jeune diablotin empressé, studieux, que la naïveté et le désir profond de bien faire rendent attachant. On lui souhaiterait presque le succès et on imagine même son possible revirement ! Mais il n’est pas homme de volonté. Il n’est qu’ange déchu. Lui serait-il possible de faire volte-face ? La chair qui nous fait choir, notre incarnation qui nous rend conscients que notre vraie force ne réside pas en nous seul, bref, notre moyen de chute est peut-être notre planche de salut !
Alexis Chevalier (le jeune-homme) brille par la palette de ses mimiques, Marguerite Chauvin par son charme frais qui convient tant à la femme qu’à l’ange, rôles qu’elle épouse tous deux.

 

Pour laisser l'homme aller librement vers lui, Dieu doit retirer Sa main

Quel contraste entre une mise en scène au cordeau, dans laquelle rien n’est laissé au hasard, où le talent du pianiste, à la gamme musicale savamment choisie porte chaque mouvement, chaque phrase, où la lumière devient presque verbe tant elle le valorise, où l’espace scénique, pourtant totalement sommaire, est exploité avec une grande ingéniosité, où l’alternance de la richesse du propos et du rire, fréquent, tout, dans le moindre détail, vient servir l’attention, le plaisir, l’édification… Oui, quel contraste entre cet ordonnancement impeccable et le discours à rebours de l’ange déchu qu’il faut prendre à rebrousse-plumes !
Car textuellement, tout est sens dessus dessous. Il est rare d’observer les combats de l’homme du point de vue du Tentateur. Mais quelle belle leçon de théologie nous est servie par ce dernier ! À tel point qu’il sèmera le doute dans l’esprit même de son élève, en évoquant une réalité interdite : l’amour de Dieu pour les hommes. Au fil des scènes, Screwtape se fait plus retors, et ses attaques toujours plus fines. « L’échec, c’est l’humilité de l’homme : attendre la force nécessaire chaque jour pour faire ce qui est bon. L’arme est alors de lui suggérer… qu’il est humble ! »
On retrouve dans sa vision de l’homme et de Dieu tous les pièges majeurs, tant spirituels qu’idéologiques. Lorsqu’il évoque l’animalité de l’homme, un fumet de darwinisme traverse nos capteurs. Un relent de tentation maçonnique le suit, fait de « salut par nos propres forces », un gros soupçon de philosophie des Lumières naviguant, comme toujours, dans son sillage. Ces tentations modernes prennent germe dans le récit de la confrontation initiale entre Dieu et Lucifer, une prouesse de mise de scène.

La pièce, de plus en plus ciselée, tourne depuis trois ans et fait actuellement salle comble à l’Espace Bernanos, à tel point que deux dates supplémentaires ont été prévues.
Parisiens, ne boudez pas votre plaisir et réservez, avant qu’il ne soit trop tard. Vous ne savez ce que vous en retirerez. Un grand moment de plaisir, un peu plus de lucidité ou… la soif d'une vie nouvelle !

 

Pratique :

Les vendredis 13 février et 6 mars à 20h45 ;
le samedi 14 février à 20h45 ;
les dimanches 15 février et 8 mars à 17h.


Espace Bernanos 4 rue du Havre, 75009 Paris.
De 10 à 15€.
Réservations : https://www.weezevent.com/tactiquedudiable

Tactique du Diable, le blog

Représentation à Grenoble le 14 mars. Vous trouverez les dates de la tournée sur le blog à mesure de sa programmation.

Pour approfondir : lire Tactique du Diable, de Clive Staples Lewis.

1. Écrivain britannique, il est connu pour ses travaux sur la littérature médiévale, ses ouvrages de critique littéraire et d’apologétique du christianisme, et pour les Chroniques de Narnia. Ami très proche de J. R. R. Tolkien (Les Seigneur des Anneaux), il a cru en Dieu par son influence, et s'est converti au christianisme à la lecture de G. K. Chesterton.

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