Au théâtre : Des souris et des hommes

Rédigé par Claire Bolze le dans Culture

Au théâtre : Des souris et des hommes
« Un homme a besoin d’avoir quelqu’un auprès de lui. On devient cinglé si on n’a personne. N’importe qui, ça n’a pas d’importance du moment qu’il est là, à côté. »
Photo Lot

"Il est à la fois
le meilleur et le pire" (1)

Il est des romans dans lesquels la misère humaine prévaut, dans lesquels on ne trouve aucune belle personne, aucun humain vraiment humain. Il n’en est pas ainsi chez Steinbeck. Steinbeck aime ses personnages. Il est pétri d’espoir en l’homme.

Au cœur de la grande dépression des années trente, alors que les êtres se battent pour survivre et que les dures circonstances conduisent plus à la déshumanisation qu’à l’entraide, Des souris et des hommes met en scène un duo improbable et touchant : Lennie et George. Deux hommes bons dans un contexte délétère. Bons peut-être justement parce qu’ils s’aiment d’une amitié improbable, dans laquelle chacun prend le meilleur de l’autre, chacun prend soin de l’autre.

Lennie est un colosse aux mains d’acier et au cerveau d’argile. Cette gentille brute aime au-delà de tout son ami George… et le toucher des douces choses. Comme les innocents, il s'effraie aisément. Et lorsqu’il a peur, il ne lâche pas…
George, vif, malin, prompt à esquiver les conflits et à tirer Lennie d’affaire, est le cerveau du duo. Il hait calomnie et méchanceté. C’est un cœur d’or dans ce désert dépourvu d'humanité.
Tous deux seuls au monde, ils se sont liés d’une profonde affection qu’ils ne savent expliquer. « On veille l’un sur l’autre », répondent-ils à l’étonnement de ceux qui croisent leur route, au gré des contrats saisonniers. Un rêve également les unit : acheter une petite ferme, la retaper, cultiver leur terre, élever des lapins. C’est doux, les lapins…

Mais Lennie, qui mêle innocence et puissance, enchaîne les catastrophes. Mû par son appétit de douceur, à son corps défendant, de ses grosses mains malhabiles, il tue les petits animaux et effraie les femmes. Leurs fuites successives mènent George et Lennie à Soledad. Ils pensent glaner là l’argent nécessaire pour réaliser leur rêve. 600 dollars, c’est possible ! D’autant plus que Candy, l’un de leurs nouveaux collègues, leur propose ses substantielles économies pour se joindre à eux et gérer les menues besognes de leur commun paradis. Il semblerait que le rêve devienne réalisable…
C’est sans compter sur l’épouse de Curley, le fils du patron, une jolie aguicheuse qui, elle aussi, se nourrit de rêve : quitter cette ferme et ses bouseux, et enflammer les scènes new-yorkaises.

Amour et responsabilité

Le noyau constitué par les deux amis est un petit havre de paix. Une respiration dans un cloaque humain où se côtoient envie d’en découdre et de se mesurer, séduction égocentrique, calomnie, moquerie, narcissisme. Chacun gère comme il le peut ses souffrances, se défiant des autres, alimentant son rêve propre, secrètement, comme un trésor lui permettant de survivre.

Les personnages, tous hauts en couleur, joués par dix excellents acteurs, sentent l’étable, le cuir des chevaux, les travailleurs de force peu regardants sur leur hygiène, le monde de mâles… et souvent du mal. Ils sentent les peaux talées par le soleil, les travailleurs du grand air, les hommes avec lesquels la vie ne fut pas tendre, et qui ont le cœur tanné autant que la peau, empêtrés dans une réalité triste et lourde, qui sent, elle aussi, le purin.

Le tout s’habille de décors et de costumes tellement réalistes qu’on en oublie le décalage avec le cadre somptueux du théâtre du Palais Royal, ses ors, ses pourpres, et ses gracieuses cariatides. Un pauvre ranch dans un écrin de luxe, calme et volupté.
La gravité du violoncelle aux entractes annonce le drame qui se prépare, tandis que l’adaptation du roman à la scène met parfaitement en valeur le rôle de respiration que joue Lennie, la part du rêve, dans la vie de chacun de ces isolés.

Car dans ce monde impitoyable, floutant les lignes, rompant les codes, Lennie l’innocent recrée le lien. Les plus meurtris, sûrs qu’il ne les comprend pas, auprès de lui s’épanchent. Par sa simplicité il les soulage, les libère un peu. Grâce à lui, « le Nègre » Crooks peut pour la première fois déverser sa souffrance. Le dialogue entre les hommes s’ouvre grâce aux deux rejetés, l’homme de couleur et le simplet. La chambre « du Noir », lieu de rejet, devient le lieu d’échange, le lieu des rêves, celui où le projet de Lennie et George, partagé avec Candy, s’étend. Ce rêve, chacun veut s’y joindre. Parce que c’est un rêve qui leur rendrait leur liberté, parce qu’il donnerait du sens à leur vie. Parce qu’ils travailleraient leur terre, vivraient dans leurs murs, nourriraient leurs bêtes. Ce rêve semble enfin pouvoir devenir réalité. Pourtant… Cette terre aride, cette Amérique en crise sont visiblement faites pour le pire. Avec la fille, tous les rêves meurent. Sauf dans l’esprit simple et confiant de Lenny. George y veille : son ami y croira jusqu’au bout.
Le dénouement semble immoral. Mais - et on retrouve là l’incroyable finesse de Steinbeck - il est d’une complexité presque inextricable. Est-ce ainsi, l’amitié ? Accorder, par amour, sa chance à l’autre jusqu’au bout ; se sentir responsable de la lui accorder ; lorsqu’on n’a plus le choix, se sentir responsable de la lui ôter ?
Le rideau se ferme sur une question : que choisir, lorsqu’on a seulement le choix du pire ?

(1) Chez Steinbeck, le bien et le mal luttent en l’homme, mais large place est donnée à la miséricorde. Dans À l’Est d’Eden, le père, Adam, dit de son fils le plus dur : « Il est à la fois le meilleur et le pire ».

Steinbeck a lui-même écrit l’adaptation scénique de son roman pour le théâtre, et connu un franc succès. Les metteurs en scène, Jean-Philippe Evariste et Philippe Ivancic, ont également endossé le rôle des deux acteurs principaux et su donner à cette oeuvre adaptée par Marcel Duhamel toute son intensité dramatique. Créée en 2002, la pièce connaît un permanent succès et tourne depuis lors quasiment à guichet fermé.

INFORMATIONS PRATIQUES :

Jusqu’au samedi 18 avril, du mardi au samedi à 19h.
Relâche les dimanches et lundis.
Théâtre du Palais Royal, 38, rue de Montpensier 75001 Paris.
De 15,50€ à 36,50€.
Réservation sur le site du théâtre ou sur Billet réduc.

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