Le cardinal Müller sur la brèche

Rédigé par Abbé Claude Barthe le dans Religion

Le cardinal Müller sur la brèche

Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi, le cardinal Müller a profité de divers entretiens occasionnés par sa venue en France en mars dernier, pour rappeler la doctrine intangible de l’Église. L’enseignement moral ne peut en effet être infléchi au gré de la pastorale.

En visite en France pour notamment présenter Jésus de Nazareth, le sixième volume des Œuvres complètes de Joseph Ratzinger (1), le cardinal Gerhard Müller, Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi, en a profité pour revenir sur les questions soulevées par le Synode sur la famille, touchant principalement au lien entre dogmatique et pastoral. Ce qui n’est pas sans rappeler les tentatives du cardinal Alfredo Ottaviani, prédécesseur du cardinal Müller, il y a cinquante ans, face aux avancées progressistes lors des discussions conciliaires.

Des cardinaux bien reçus

Sauf que la situation n’est plus la même. Par exemple, la France catholique reçoit aujourd’hui à bras ouverts les cardinaux les plus romains, ce qu’elle n’eût pas fait à l’époque : Robert Sarah, Préfet de la Congrégation pour le Culte divin, est venu présenter à Paris son livre d’entretiens avec Nicolas Diat : Dieu ou rien. Entretiens sur la foi (cf. page 11). Les discussions synodales en forment l’arrière-fond. Pour le prélat africain, « il n’est pas possible d’imaginer une quelconque distorsion entre le magistère et la pastorale. L’idée qui consisterait à placer le magistère dans un bel écrin en le détachant de la pratique pastorale, qui pourrait évoluer au gré des circonstances, des modes et des passions, est une forme d’hérésie, une dangereuse pathologie schizophrène ».

C’est bien le nœud des débats actuels, qui rappellent ceux d’il y a cinquante ans : pastoral contre dogmatique. Bien avant les cardinaux Marx, Tagle et Kasper, le Père Congar, dans Vraie et fausse réforme dans l’Église (Cerf, 1950), prônait une transformation foncière de la vie de l’Église en évitant de toucher aux dogmes. Le cardinal Baldisseri, Secrétaire du Synode, parle aujourd’hui de « flexibilité » des normes : un Synode pastoral et non pas dogmatique y pourvoira.

En réponse, le cardinal De Paolis (2) soulignait qu’il ne saurait y avoir de hiatus entre une discipline pastorale pour l’Eucharistie et le mariage et le magistère : « Nous nous trouvons face à une discipline qui est fondée sur le droit divin. (…) L’Église ne peut modifier ni la loi naturelle ni le respect de la nature de l’Eucharistie, parce que ce qui est en question, c’est la volonté divine » (26 novembre 2014, Madrid, université San Dámaso). L’indissolubilité du mariage conclu et consommé fait partie de la doctrine définitive de l’Église, disait pour sa part le cardinal Caffarra (Il Foglio, 15 mars 2014).

Et le cardinal Müller enfonce le clou dans un entretien à La Croix (29 mars 2015) : « La discipline et la pastorale doivent agir en harmonie avec la doctrine. Celle-ci n’est pas une théorie platonique qui serait corrigée par la pratique, mais l’expression de la vérité révélée en Jésus-Christ. »

C’est pourquoi, selon le cardinal Müller, la fonction d’enseignement du Pape et des évêques ne doit pas être subvertie par le rôle pastoral des Conférences épiscopales. À Esztergom, en Hongrie, le 13 janvier 2015, il a expliqué que les Conférences des évêques sont chargées d’harmoniser les pastorales, mais que les évêques, successeurs des Apôtres, sont docteurs de la foi et gardiens de leurs Églises particulières. Il l’a répété en venant à Paris, à Famille chrétienne (28 mars 2015) : Déléguer certaines décisions doctrinales ou disciplinaires sur le mariage et la famille aux Conférences épiscopales « est une idée absolument anticatholique, qui ne respecte pas la catholicité de l’Égli­se ». Il l’a martelé à La Croix (29 mars 2015) : « L’Église locale, (…) ce sont les diocèses. L’idée d’une Église nationale serait totalement hérétique. »

Curie et Synode

Quant au Synode, il n’est pas un parlement. Dans un article pour L’Osservatore Romano (« Purifier le Temple. Critères théologiques pour une réforme de l’Église et de la Curie romaine », édition française, 12 février 2015), le même cardinal Müller combattait le projet d’intégrer aux dicastères traditionnels de la Curie une sorte de représentation permanente du Synode des évêques : « Le Synode des évêques, les Conférences épiscopales et les divers regroupements d’Églises particulières appartiennent à une catégorie théologique différente de la Curie romaine ». En résumé : le Synode est une expression de la collégialité ; la Curie représente l’Église de Rome au service du primat du Pape ; et la Congrégation pour la Doctrine de la foi, spécialement, dans son ministère pour confirmer la foi de ses frères (conférence à Esztergom).

Toujours selon le cardinal Müller dans La Croix, « la Congrégation pour la Doctrine de la foi a une mission de structuration théologique d’un pontificat ». Sauf que, aujourd’hui, comme sous Ottaviani, le Palais du Saint-Office semble être devenu une entité de défense, en quelque sorte autonome, de la doctrine pérenne (en 2015, de la doctrine morale, en 1965, de la doctrine ecclésiologique). Déjà, dans les années 1980, passés les grands troubles de l’immédiat après-Concile, la Congrégation pour la Doctrine de la foi du cardinal Ratzinger était redevenue la Suprema, le plus influent des dicastères. Retour – provisoire – à ce jour du balancier vers les années soixante : elle exerce certes sa mission, mais en soi, le Pape la laissant en fait se débrouiller toute seule.

« Il n’y a pas de différence fondamentale à établir entre doctrine et pastorale », répète le Préfet d’aujourd’hui comme celui d’il y a 50 ans. Ce dernier, comme on le sait, avait vu le sol se dérober sous ses pieds dès lors que la majorité conciliaire avait écarté le mode définitoire (les définitions de foi) qui avait été celui de Trente et de Vatican I. Il est clair que l’exercice du magistère au nom du Christ dans une société sécularisée est tout l’enjeu ecclésiologique pour demain, au-delà du sujet de l’indissolubilité du mariage actuellement débattu. Le plus conscient, au sein des cardinaux qui montent actuellement au créneau, en est le cardinal Carlo Caffarra, archevêque de Bologne, qui fut le premier Président de l’Institut pontifical Jean-Paul II pour les études sur le mariage et la famille, conseiller très écouté à l’époque des grands documents Jean-Paul II/­Ratzinger sur la morale du mariage.

« L’année 2015 dans l’Église catholique va être profondément agitée, écrivait Jean-Marie Guénois dans Figarovox du 2 janvier dernier. Pour l’Église, 2015 sera une longue heure de vérité ».       

 

1. Joseph Ratzinger, Jésus de Nazareth, Opera omnia, 6e vol., Parole et Silence, 650 p., 39 e.
2. L’un des cardinaux ayant participé au livre Demeurer dans la vérité du Christ (Artège, 312 p., 19,90 e), avec ses confrères Brandmüller, Burke, Caffara, Müller.

Le cardinal Müller a également publié : Le Pouvoir de la grâce. Lindissolubilité du mariage, les divorcés remariés et les sacrements, Parole et Silence, 80 p., 8 euros.

 

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