Réforme du collège : l'analyse d'Anne Coffinier

Rédigé par Adélaïde Pouchol le dans Politique/Société

Réforme du collège : l'analyse d'Anne Coffinier

La réforme du collège, portée par le ministre de l'Éducation nationale Najat Vallaud-Belkacem, a été adoptée par le Conseil supérieur de l'éducation le 10 avril dernier. Elle porte à la fois sur les programmes et les pratiques pédagogiques. Une énième réforme vouée à l'échec ? Analyse d'Anne Coffinier, fondatrice et directeur général de la Fondation pour l'école.

Propos recueillis par Adélaïde Pouchol

Les réformes de l’école se succèdent, qu’en pensez-vous ?

Le système éducatif a besoin de stabilité ; cela fait trente ans que l’on essaie de réformer l’école sans arriver à rien. Il faut donc changer radicalement de méthode. La réforme doit consister pour l’État à faciliter les initiatives du terrain (à savoir des établissements, des professeurs, des parents et des diverses communautés), non plus à faire lui-même. Dans ce domaine de l’éducation qui n’est pas un domaine régalien, nous avons besoin d’un État garant, pas d’un État opérateur, et surtout pas d’un État prestataire exclusif. Notre école se meurt de cet excès de centralisation et de régulation. La plupart des réformes sont hors de propos dès lors qu’elles nient le principe de subsidiarité. Soutenir cela, ce n’est ni être ultra-libéral ni se complaire dans un utopisme abstrait. C’est tout simplement comprendre comment fonctionne une société. Les initiatives des personnes doivent être encouragées, sinon ces dernières se démobilisent. Or l’Éducation nationale fait tout le contraire tant avec ses professeurs qu’avec ses élèves d’ailleurs. Tous sont infantilisés par l’État.

La réforme des rythmes scolaires l’a bien montré : imposée par le ministère, elle n’a pas été acceptée par nombre de chefs d’établissement et de maires, parce qu’elle ne leur semblait pas pertinente au regard des besoins de leurs élèves, ou parce qu’elle nécessitait des moyens humains et financiers qu’ils n’avaient pas. Les meilleurs rythmes scolaires sont à l’évidence ceux qui seront décidés au niveau de chaque communauté scolaire (parents et professeurs), au regard de leurs besoins propres.

L’échec cuisant du système scolaire montre pourtant qu’il y a besoin de réformes !

Oui, mais pour être efficace une réforme doit être non seulement mise en place, mais aussi acceptée. La politique est l’art du possible. Or, actuellement, les professeurs n’en peuvent plus du changement, alors ils disent clairement qu’ils n’appliqueront pas la réforme surtout qu’ils savent qu’après celle-là, il y en aura une autre et encore une autre. À croire que la priorité du ministère est d’enrichir les auteurs et éditeurs de livres scolaires ! Toutes les bonnes pratiques développées sur le terrain par les professeurs sont tenues pour quantité négligeable. Leur savoir-faire n’est pas capitalisé. L’État est aujourd’hui incapable de repérer ce qui marche sur le terrain et de le diffuser dans l’ensemble du réseau. Il faudrait laisser les professeurs libres de leurs méthodes mais les tenir comptables de leurs résultats (ou plutôt du résultat académique de leurs élèves). Or c’est le contraire : leur carrière dépend de leur docilité aux instructions pédagogiques du ministère tandis que les résultats de leurs élèves ne sont jamais pris en compte dans leurs mutations et avancements. Que l’on fasse passer des tests de connaissances aux élèves à chaque fin d’année et qu’on les publie en précisant le nom du professeur et de l’établissement et l’ensemble de l’Éducation nationale, ainsi mise sous tension, progressera substantiellement. Il suffirait de confier la formation des professeurs à ceux qui ont les meilleurs résultats absolus et relatifs (mesurés comme capacité à faire progresser les élèves par rapport à leur niveau de début d’année) ! Mais les dirigeants de l’Éducation nationale ne recherchent pas l’efficacité en réalité. L’école publique est avant tout au service d’un impératif idéologique au regard duquel sa capacité à instruire avec efficacité est tout à fait secondaire.

Apprendre une première langue vivante dès le CP, est-ce judicieux ?

En CP, l’enfant apprend à lire et à écrire, à associer les phonèmes aux graphèmes. Ce n’est pas le moment de lui faire apprendre une autre langue, à moins qu’il soit littéralement immergé dans celle-ci, ce qui n’est pas le cas sauf si ses parents parlent cette langue à la maison. Jusqu’au CM2, il vaut mieux se concentrer sur l’apprentissage approfondi de la langue française. Appliquer comme on le fait en France des techniques d’apprentissage issues des écoles en immersion est un non-sens dans le contexte d’un enseignement linguistique ne dépassant pas 2 heures par semaine.

Najat Vallaud-Belkacem a annoncé que la langue vivante 2 serait enseignée à partir de la 5e et non plus de la 4e. Une bonne idée ?

C’est un détail pour amuser la galerie. Le gouvernement préfère le saupoudrage et le changement pour le changement à tout choix stratégique pérenne en faveur de l’enseignement approfondi des matières les plus structurantes. Le problème n’est pas le moment où l’on débute l’enseignement de la deuxième langue vivante mais la manière dont on l’enseigne et le niveau de maîtrise des autres langues déjà commencées. Là encore, il y a un problème de méthode, et nous aurions tout intérêt à nous inspirer de l’apprentissage des langues dans les pays étrangers. L’expérience montre, par exemple, que l’apprentissage par cœur de textes et de dialogues est très efficace, de même que le travail interactif avec des logiciels de langue. Mais la France refuse de se mettre à l’école des pays performants. De même, on pourrait imaginer pour les élèves du secondaire un mois par an d’immersion dans un pays étranger. Cela ouvre l’esprit, fait faire d’énormes progrès sur le plan linguistique. Le plus simple est de procéder à des jumelages d’établissements sur le long terme.

La réforme prévoit également des enseignements « multi disciplinaires »…

Ces enseignements multi disciplinaires ont été annoncés avec la mise en place de 20 % de l’emploi du temps laissés à la libre appréciation des établissements. Mais en réalité, le ministère a tout de suite indiqué ce qu’il fallait faire ou pas, en donnant huit thèmes très limitatifs pour ces enseignements. On peut vraiment s’interroger sur la légitimité de telles ingérences étatiques dans la définition des objets d’étude… Par ailleurs, c’est une manière de travailler adaptée au lycée au à l’université mais qui ne convient pas à la maturité d’un élève au collège. Ce dernier doit apprendre à organiser et structurer les informations, ce qui ne peut se faire sans disciplines distinctes, avec leur méthodologie propre. Si l’on mélange tout, le collégien ne peut acquérir la conscience de la chronologie. En outre, les professeurs n’ont pas attendu ces directives pour faire, dans leur discipline, des liens avec d’autres matières, lorsque c’est pertinent comme entre la littérature et l’Histoire par exemple. Enfin, il ne faut pas se leurrer, obliger les professeurs à travailler ensemble est une manière de neutraliser les dissidents (comprendre ceux qui font encore des cours exigeants et structurés) et de réduire le volume des enseignements fondamentaux délivrés de manière systématique et organisée, dont le renforcement constitue pourtant la véritable urgence.

L’enseignement des langues anciennes sera supprimé pour être intégré aux cours de français. Qu'en pensez-vous ?

Encore une illustration de la volonté d’égalitarisme et de nivellement par le bas qui animent nos gouvernants... Supprimer explicitement le latin et le grec en disant que ces enseignements sont dépassés ou réactionnaires passerait assez mal. Le ministère dit donc qu’il va intégrer les langues anciennes à d’autres disciplines et qu’ainsi, cela profitera à tous. Mais les professeurs compétents d’Histoire ou de français n’ont pas attendu le ministre Najat Vallaud-Belkacem pour donner à leurs élèves des éléments de mythologie, de culture antique et d’étymologie ! Plutôt que supprimer le latin et le grec des cursus, réinstaurons un enseignement efficace de la grammaire au primaire de façon à ce que les collégiens soient capables de suivre des cours de latin et de grec qui soient ambitieux donc intéressants. Une telle réforme, associée à l’introduction de la suppression des classes bilangues, accélérera la fuite des derniers bons élèves du public vers le privé, ce qui mènera à une segmentation accrue de la population scolaire. Les enfants doués des classes populaires resteront piégés dans une école publique ayant abdiqué toute ambition intellectuelle pour eux.

Les heures de suivi personnalisé vont être augmentées, n’est-ce pas le signe que l’enseignement en classe est un échec ?

Qui peut être contre un soutien individualisé pour les élèves en difficulté ? C’est une bonne initiative, à condition de le faire le plus tôt possible, dès l’arrivée des premières difficultés, parfois en CP. Reste que, étant donné le manque de professeurs, ces heures de suivi empiéteront inévitablement sur les cours fondamentaux. La solution serait plutôt de renforcer les matières fondamentales. En mathématiques, par exemple, cela signifie ne pas plaquer des formules avec sa calculette mais apprendre à faire de véritables démonstrations. Et puis, l’introduction de l’enseignement par groupes de niveau serait tellement plus efficace dans les matières fondamentales, dès le début de la scolarité. Mais là encore, ce serait remettre en cause un tabou idéologique majeur de l’Éducation nationale…

Quels sont pour vous les grands axes d’une réforme efficace du collège ?

– Supprimer, pour commencer, le collège unique. Une fois les notions fondamentales acquises au primaire, il faut pouvoir répondre de manière plus spécifique aux capacités de chaque enfant.

– Renforcer l’enseignement des matières fondamentales que sont le français (à l’oral et à l’écrit), les mathématiques et l’Histoire.

– Proposer des options, mais avec un niveau très poussé, c’est-à-dire tout sauf de vagues matières d’éveil. Ces options peuvent être assez manuelles ou intégrer des apprentissages de type professionnel (fonderie d’art, ébénisterie, programmation informatique, jardinage…), ce qui permettrait au passage de faire tomber les barrières entre enseignement général et professionnel. Ainsi, les élèves qui suivent une filière générale pourraient quand même aborder des disciplines plus professionnelles. D’ailleurs, on pourrait imaginer de proposer un enseignement par alternance dans le cadre de ces enseignements optionnels. Il est tout de même anormal que le collège actuel ne propose aux adolescents aucune prise de responsabilité, aucune initiative, aucune action à part des projets consistants à copier-coller des informations sur wikipedia. Le collège doit davantage tenir compte des besoins des adolescents de faire des choses, de prendre des responsabilités, de se confronter à la matière…

L’enseignement professionnel ne doit pas être dispensé par des professeurs mais par des professionnels du métier qui consacrent quelques heures à l’enseignement. Ce principe permet de garantir que les enseignements ne sont pas déconnectés de la vie réelle, ce qui arrive trop souvent dans les établissements professionnels publics. C’est aussi un moyen d’ouvrir les enfants à la vie de l’entreprise, aux métiers et de leur permettre de côtoyer d’autres personnes que des fonctionnaires de l’Éducation nationale, avec le rapport au risque et à l’initiative qui les caractérisent !

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2 commentaires

Par Pr S. Feye, le

Tous ces propos sensés valent aussi pour la Belgique qui eut jadis un des meilleurs enseignements du monde, et qui maintenant sombre dans la pire médiocratie qui soit. Pauvres enfants véritablement sacrifiés, auxquel on refuse l'accès autrefois gratuit à 85% de la littérature de l'Occident!

www.scholanova.be

Par Jean-Baptiste-Louis ETCHARREN, le

Au cours des années 1920, Léon Bérard, ministre de l'Education, rendit le latin obligatoire dans le secondaire. Cette matière apprenait à raisonner, comme les maths. Surtout elle permettait de comprendre l'étymologie et l'orthographe française, si on y ajoutait le grec. Mais la III°république, anticléricale comme celle que nous subissons, craignait que la compréhension du latin ne facilitât celle de la liturgie catholique. L'obligation fut bientôt supprimée. Néanmoins, pendant des décennies, la section classique subsista, parallèlement à la section moderne. Puis on tomba dans le facultatif, avant de sombrer dans le magma actuel. Vraiment, il est grand temps de réagir.