"J’ai failli être licenciée parce que j’avais essayé de faire réfléchir une femme qui voulait avorter."

Rédigé par La rédaction le dans Politique/Société

''J’ai failli être licenciée parce que j’avais essayé de faire réfléchir une femme qui voulait avorter.''

Entretien avec le Dr Sylvie de Kermadec

Le docteur Sylvie de Kermadec, gynécologue-obstétricien, a dû faire face à de nombreuses pressions professionnelles l’obligeant à invoquer la clause de conscience. Elle est donc devenue, par la force des circonstances, spécialiste de la question. À l’occasion de la sortie du hors-série de L’Homme Nouveau sur l’objection de conscience, elle a accepté de répondre à nos questions.

Au cours de votre carrière de gynécologue-obstétricien, avez-vous pu activer l’objection de conscience ? Dans quelles circonstances ?

Depuis le début, depuis que je suis externe, j’ai toujours exclu toute participation de près ou de loin à des avortements. D’abord en refusant de collaborer à des actes, puis en refusant de poser des stérilets ; enfin, lorsque j’ai été chef de service dans un hôpital parisien, en limitant les activités du service pour que le personnel ne pratique pas l’IVG.

Comment avez-vous réussi à évincer cette pratique dans votre service ?

J’ai dit que l’on n’en ferait pas. Point. C’était non discutable. Lorsqu’on est intimement convaincu, ferme, et gentil, on en impose naturellement.

Cette objection de conscience était-elle évidente, ou avez-vous dû l’imposer ?

L’objection de conscience est théoriquement possible. C’est un droit réel reconnu par la loi. Mais on ne nous laisse pas l’exercer facilement. Nous sommes soumis à des pressions, et obligés d’engager un certain rapport de force. Il faut donc parfois justifier ce refus. J’ai failli être licenciée d’une clinique parce que j’avais essayé de faire réfléchir une femme qui voulait avorter. Je l’ai aidée à réfléchir à d’autres éventualités. Si on ne le fait pas, on ne respecte pas leur liberté de choix. Suite à cet entretien, la patiente a déclaré qu’elle désirait réfléchir. Cela a mis en colère la directrice de la clinique. Elle m’a convoquée et a décrété qu’on n’avait pas le droit de dissuader les patients de pratiquer une IVG. J’ai rétorqué en m’appuyant sur l’application de la loi, qui dit que le premier entretien doit être dissuasif, et expliquant qu’en cas de licenciement, devant les Prud’hommes je serais soutenue. L’affaire en est donc restée là.

En tant que chef de service, j’ai été soumise à des pressions majeures pour réaliser ou laisser pratiquer des actes incompatibles avec le comportement auquel nous engage l’Église. Certaines périodes ont été très difficiles en raison de pressions permanentes. Des pièges m’ont été tendus, parfois, afin de m’obliger à pratiquer un avortement. En vain. J’ai refusé de participer à toute organisation ou tout acte y conduisant. En revanche je suis très à l’écoute des femmes. Elles ont très souvent envie d’avoir cet enfant, mais comme elles ne l’ont pas prévu, elles sont dans la logique de l’avortement. Elles sont en détresse, il est très important de leur montrer compassion et bonté, de leur montrer que je ne suis pas en accord avec le geste qu’elles projettent, mais ne les juge pas. Je leur parle, les incite à réfléchir avant de prendre une décision. Que cela fonctionne ou non, cela peut servir une autre fois. Mais je ne participe à l’acte d’aucune façon.

Vous travaillez aujourd’hui dans une grande entreprise publique. Éprouvez-vous toujours les mêmes difficultés ?

J’ai dû récemment faire face à la plainte d’un syndicat de cette entreprise. Ils reçoivent régulièrement les plaintes de femmes ou de représentants du personnel qui essayent d’obtenir mon départ car je refuse de poser des stérilets et de répondre à leur demande d’IVG. La loi m’autorise à ne pas faire des choses qui se heurtent à ma conscience. Je contre donc en invoquant les articles qui m’y autorisent.

Souvent les personnes travaillant dans le domaine médical pensent qu’il n’y a aucun moyen de mettre en œuvre l’objection de conscience. Selon vous, quels leviers peuvent-ils activer ?

Dans une équipe, il peut être difficile de faire valoir l’objection de conscience. Il est compliqué pour une infirmière de dire qu’elle refuse de s’occuper de tel malade. Ou lorsqu’on est chef de service et responsable de famille, il est très dur de risquer de perdre son travail. Il faut un courage héroïque pour refuser de céder. C’est pourquoi il est important de connaître l’arsenal de lois à notre disposition pour nous en sortir.

Sur quels textes est-il possible de s’appuyer aujourd’hui pour faire valoir la clause de conscience ?

Il y a eu une tentative, il y a quelques années, d’un député irlandais auprès du Parlement européen pour faire disparaître la clause de conscience. Un fort lobbying, notamment des AFC, a été mis en œuvre. Le Parlement a refusé cet amendement et réaffirmé fondamentalement le droit à l’objection de conscience. C’est donc un argument massue pour nous aujourd’hui.

Le droit à l’objection de conscience est admis par le droit français. Il a été reconnu le 27 juin 2001 par le Conseil constitutionnel comme un droit fondamental. Également par l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, par le préambule de la constitution de 1946. Il l’est aussi par le code de déontologie des médecins. Nous disposons de nombreux leviers nous permettant d’activer l’objection de conscience. En revanche elle n’est pas prévue pour les pharmaciens. Mais il nous faut affronter certaines ruses contournant ce droit. Par exemple les chefs de services d’hôpitaux ont aujourd’hui le devoir d’organiser l’IVG dans leur service. La clause de conscience n’est donc pas respectée. Si le candidat à ce poste n’accepte pas cet impératif, il ne l’obtiendra tout simplement pas. De même des pressions sont exercées sur les médecins désirant travailler en hôpital. On leur impose de pratiquer des avortements s’ils veulent pouvoir effectuer des consultations.

Vous dites avoir failli laisse votre peau dans ces combats. Pourquoi ?

Je me suis usée à lutter contre une adversité terrible et grandissante. Il faut affronter une hostilité et une opposition de tous les jours. Nous, les médecins, sommes chargés de porter une éthique, et tout le monde essaye de nous pousser à agir à son encontre. Il faut être sans cesse attentif, lutter en permanence, c’est usant. Les conditions de travail sont très dures : on vit dans une opposition perpétuelle, on doute de tout et de tous, on risque en permanence de perdre notre travail… cela mine !

D’autant plus que nous savons ce qu’il faut faire pour rester. À l’hôpital, certains désiraient étendre le champ d’application des Interruptions médicales de grossesse (IMG), notamment pour la trisomie 21. Il m’a été fortement suggéré de mettre en place un comité de décision à bulletin secret qui aurait voté pour, et me permettait de voter contre. La majorité aurait voté en faveur de cet élargissement, et j’aurais pu m’en dédouaner. J’ai refusé.
On y laisse sa peau parce qu’on lutte pied à pied, chaque jour, contre tous.

Après votre poste de chef de service, vous avez travaillé plusieurs années pour la Fondation Lejeune. Pourquoi avoir quitté le domaine hospitalier où vous étiez parvenue à poser des limites étonnantes ?

Je suis partie contre mon gré et ne pouvais pas postuler dans un autre service hospitalier à cause du non-respect de la clause de conscience du chef de service. J’ai donc accepté le poste de directrice de l’Institut Lejeune. Je donnais également des consultations gynécologiques pour les mères portant un enfant avec handicap et pour les jeunes-femmes ayant un handicap mental. Ce travail était la conséquence évidente de la conviction que chaque enfant a le droit de vivre. Si l’on considère que toute vie d’enfant est digne d’être vécue, il est congruent de les aider et de rendre leur vie la plus belle possible.

 

Le docteur de Kermadec est membre de MaterCare International's for Catholic and Other Christian/Pro-Life Obstetricians and Gynaecologists.

Ce billet a été publié dans L'Homme Nouveau, je commande le numéro

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Par Docteur Trotta, le

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