Le génocide arménien, un drame trop vite oublié.

Rédigé par Yves Chiron le dans International

Le génocide arménien, un drame trop vite oublié.

En avril 2015 ont commencé les cérémonies commémoratives du génocide arménien. Il y a cent ans, l’État turc exterminait sans pitié la population arménienne en recourant aux meurtres de masse, aux viols et à l’exil. Dénoncées par la communauté internationale, ces exactions ne furent pourtant pas suivies après la fin de la guerre en 1918 d’une justice à la hauteur des faits subis. De leur côté, les interventions du Saint-Siège ne purent contrer cette volonté manifeste d’éradiquer une population chrétienne et de la spolier de son pays d’origine.

À la veille de la Première Guerre mondiale, l’Empire ottoman comptait entre 1,3 million selon les autorités turques (chiffre largement sous-évalué) et deux millions d’Arméniens (statistiques établies par le patriarcat arménien). Ils étaient nombreux à Constantinople et en Asie mineure. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 50 000 sur l’actuel territoire turc, comme le rappellent les trois historiens qui publient une synthèse très claire sur le génocide arménien (1).

De l’holocauste au génocide

À deux reprises dans un passé récent (1894-1896 puis en avril 1909) les Arméniens avaient été victimes de massacres localisés. C’est à cette époque que le mot « holocauste » fut employé pour la première fois à l’époque moderne (dans le New York Times le 10 septembre 1895). En revanche, ni à cette époque ni en 1915, le mot « génocide » n’existait. Le néologisme a été inventé en 1944 par le juriste Raphaël Lemkin. Les Arméniens parleront dans les années 1920 de Medz Yeghern (le Grand Crime) ou d’Abrilian Yeghern (le Crime d’avril). Parce que c’est en avril 1915 qu’ont commencé les massacres, à Van et dans ses environs, et qu’a eu lieu l’arrestation des élites arméniennes de Constantinople.

La politique systématique d’extermination n’est pas une décision liée uniquement à la guerre. Les auteurs de Comprendre le génocide arménien, comme il y a trente ans le volume collectif Le Crime de silence (1984) opportunément réédité (2), montrent que c’est une décision politique qui est à l’origine des massacres. Le parti au pouvoir, le Comité Union et Progrès (CUP), met au point, plusieurs mois avant le début de la Première Guerre mondiale, un « plan d’homogénéisation » de l’Anatolie qui vise à liquider les « concentrations de non-Turcs » sur ces territoires. À partir du printemps 1915, les déportations de populations arméniennes vers la Mésopotamie et la Syrie, alors provinces de l’Empire ottoman, vont se multiplier et prendre un caractère systématique. En août 1915, dans un entretien qu’il a avec l’ambassadeur américain Morgenthau, le ministre de l’Intérieur Talaat Pacha reconnaît que la Turquie veut « en finir avec eux » et il en donne les raisons : « Notre attitude à l’égard des Arméniens (…) est basée sur trois points distincts : en premier lieu, les Arméniens se sont enrichis aux dépens des Turcs ; secondement, ils ont résolu de se soustraire à notre domination et de créer un État indépendant ; enfin ils ont ouvertement aidé nos ennemis, secouru les Russes dans le Caucase et par là causé nos revers. Nous avons donc pris la décision irrévocable de les rendre impuissants avant la fin de la guerre. »

Des traîtres et des infidèles

Le génocide a eu des raisons politiques (unifier ethniquement l’Empire turc) et des causes conjoncturelles (liées à la guerre), mais il a eu aussi une dimension religieuse. Les historiens actuels la prennent rarement en compte. Pourtant, la guerre dans laquelle s’est engagé l’Empire ottoman, aux côtés des Empires centraux, en novembre 1914, ne va pas être uniquement au service d’une cause politique. Le 14 novembre 1914, au cours d’un grand rassemblement qui a lieu à Constantinople, sont lus les cinq fetvas (fatwas en arabe) qui proclament la « guerre sainte » (jihad) [3].

Les Arméniens ne sont plus seulement de supposés traîtres, ils sont des chrétiens à éliminer. Ils ne seront d’ailleurs pas les seules victimes. Joseph Yacoub, éminent spécialiste des chrétiens orientaux, raconte dans un ouvrage très documenté l’autre génocide de cette époque, celui des chrétiens assyriens, chaldéens et syriaques (4). Plus de 250 000 Assyro-Chaldéens-Syriaques ont péri (soit plus de la moitié de ces communautés) : « Ces massacres ont eu lieu sur un périmètre très large, en Anatolie orientale, en Iran et dans la province de Mossoul, de janvier 1915 à juillet 1918, dans les mêmes conditions et presque sur les mêmes lieux que les Arméniens et dans un dessein analogue, qui visait selon des objectifs arrêtés à homogénéiser l’Empire et turquifier le pays, à éradiquer tout groupe ethniquement non turc et religieusement non musulman. Cette politique suicidaire de nettoyage ethnique était attisée par le panislamisme et le fanatisme religieux. Les chrétiens étaient considérés comme des infidèles (Kafir). »

Trois dominicains français, les Pères Berré, Simon et Rhétoré, en poste à Mossoul, sont pris en otage dès le début du conflit et sont exilés à Mardin où ils sont assignés à résidence puis, pour deux d’entre eux, envoyés à Konya. Ils ont chacun rapporté dans des écrits ce qu’ils ont vu et entendu. Leurs témoignages sur les massacres, déportations et autres atrocités (viols, vente de femmes et d’enfants, etc.) dont sont victimes les Arméniens et les autres minorités chrétiennes, font l’objet d’une publication intégrale (5). Jean-François Colosimo qui présente l’ouvrage note justement : « Au regard de l’épreuve que connaît à nouveau l’Orient, leur ton parfois apocalyptique nous apparaît, rétrospectivement, prophétique. »

Justice, oubli et négation

Le bilan des opérations anti-arméniennes que le ministre Talaat Pacha dresse quelques mois seulement après le début des déportations et des massacres, est terrible et cynique à la fois : « Nous avons déjà liquidé la situation des trois quarts des Arméniens ; il n’y en a plus à Bitlis, ni à Van, ni à Erzeroum. La haine entre les deux races est si intense qu’il nous faut en finir avec eux, sinon nous devrons craindre leur vengeance. » Plus tard encore, il se justifiera dans une interview à un journal allemand : « On nous a reproché de n’avoir pas fait parmi les Arméniens de différence entre les innocents et les coupables ; c’était absolument impossible, car les innocents d’aujourd’hui seront peut-être les coupables de demain. »

Peu de temps après le début des massacres, des arrestations en masse et du décret impérial dit « Loi de Déportation » (14 mai 1915), la France, l’Angleterre et la Russie dénoncent le 24 mai « ce nouveau crime commis par la Turquie contre l’humanité et la civilisation » et déclarent publiquement « à la Sublime Porte qu’elles en tiendront personnellement responsables tous les membres du gouvernement ainsi que tous ceux qui auront participé aux massacres des Arméniens ».

Le tribunal militaire d’Istanbul

Après la défaite de l’Empire ottoman (armistice signé à Moudros le 30 octobre 1918), les principaux chefs du CUP s’enfuient à bord d’un navire allemand. Un nouveau gouvernement se met en place qui va rapidement créer un tribunal spécial militaire dans la capitale et des cours martiales dans six régions pour juger les responsables du génocide. Un historien arménien, Vahakn Dadrian, et un historien turc, Taner Akçam, avaient publié en 2008, en Turquie, un ouvrage sur ces procès. Ils publiaient, pour la première fois, le texte complet des mises en accusation et des verdicts qui furent prononcés à partir de 1919. Cet ouvrage est enfin traduit en français (6). 18 condamnations à mort furent prononcées par le tribunal spécial militaire d’Istanbul pour « massacres, pillages, destruction par le feu de bâtisses et de cadavres, dévastation de villages, attentats à la pudeur et tortures ». Mais trois responsables seulement furent exécutés, les autres condamnés étant en fuite depuis plusieurs mois. Notamment Talaat Pacha réfugié en Allemagne où il sera assassiné en 1921 par un rescapé du génocide.

Les procès qui eurent lieu en province donnèrent lieu, eux aussi, à des condamnations. À quoi s’ajoutent des exécutions hors du cadre judiciaire, des règlements de compte et des liquidations pour éviter les procès. Par exemple, « après les avoir utilisés pour liquider la population arménienne, les autorités de Sivas se débarrassèrent des tueurs tcherkesses qui avaient fait le travail » (p. 205).

Même si on s’en tient aux procès les plus rigoureux, ceux de 1919, on doit constater que justice n’a pas été rendue complètement aux victimes arméniennes. Comme l’écrivent les deux avocats arméniens qui signent la postface de Jugement à Istanbul : « La gravité des massacres, leur caractère généralisé et planifié, le pillage et l’accaparement des richesses arméniennes ne sont dénoncés que pour accabler les dirigeants du Comité Union et Progrès et laver l’honneur de ceux qui doivent les remplacer sur la scène politique. Mais il n’existe aucune intention de s’attarder sur le sort des victimes, de réparer le mal qui a été fait, de restituer aux rescapés les biens dont ils ont été dépouillés, leurs terres ou leurs commerces, sans parler de leur accorder des droits égaux à ceux de la population de confession musulmane. »

Dès 1920, dans le contexte de la guerre d’indépendance menée par Mustapha Kemal, le gouvernement réorganisa les tribunaux, « on destitua les juges pour en nommer d’autres plus compréhensifs, les procès furent suspendus. On tergiversait » (Gérard Chaliand). Bientôt la Turquie laïque et nationaliste réécrira l’Histoire et considérera les condamnés des procès comme des martyrs.

 

1. Hamit Bozarslan, Vincent Duclert et Raymond H. Kévorkian, Comprendre le génocide des Arméniens, Tallandier, 496 p., 21,50 €.
2. Le Crime du silence. Le génocide des Arméniens, sous la direction de Gérard Chaliand, L’Archipel, 342 p., 21 €.
3. Texte complet des fetvas publié en annexe de Jacques Rhétoré, Les chrétiens aux bêtes, p. 331-333, Cerf, 398 p., 29 €.
4. Joseph Yacoub, Qui s’en souviendra ? 1915 : le génocide assyro-chaldéen-syriaque, Cerf, 304 p., 24 €.
5. Marie-Dominique Berré, Hyacinthe Simon et Jacques Rhétoré, Nous avons vu l’enfer. Trois dominicains, témoins directs du génocide des Arméniens, Cerf, 348 p., 24 e.
6. Vahakn N. Dadrian et Taner Akçam, Jugement à Istanbul. Le procès du génocide des Arméniens, Éditions de l’Aube, 400 p., 26 €.

À lire aussi : Vincent Duclert, La France face au génocide des Arméniens, Fayard, 436 p., 22 €. Hélène Kosséian, L’Arménie au cœur de la mémoire, Éd. du Rocher, 212 p., 17,90 €. Gaïdz Minassian, Le Rêve brisé des Arméniens, Flammarion, 358 p., 23 €.

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