Les chats et la faim eucharistique

Rédigé par un moine de Triors le dans Religion

Les chats et la faim eucharistique

Mère Geneviève Gallois, moniale artiste à la plume acérée et très juste, caricaturait un jour une moniale embourgeoisée qui avait colmaté les vides de son cœur par l’amour des chats : « Peut-on passer sa vie à aimer Dieu tout seul, ça manque de sauce ; alors nous comblons les vides du cœur. » Saint Placide, moine emblématique du don total de soi, l’apostropha sans diplomatie : « Dehors, adultère ! Remplir de chats et de quoi encore un cœur solennellement consacré à Dieu ! Avoir quitté les devoirs du monde, soi-disant pour l’acte unique d’amour de Dieu et être dégringolé à l’amour des chats ! Tu es le dernier déchet que la terre puisse porter » (Vie du petit Saint Placide, p. 17-18).

Ce trait d’humour met en garde efficacement contre ces débilités affectives dont toute vie intérieure, toute affection légitime profonde court le risque ; et on garde le sourire. Néanmoins tout récemment, je voyais la publicité d’une paroisse somnolente comme tant, hélas, se lançant dans une publicité honteuse pour racoler la foule des non-pratiquants. Je la résume ainsi : « Dimanche prochain, fête des chats avec bénédiction de vos petits compagnons ». À juste titre on se plaint de la désertification de la France profonde, rurale surtout. Mais racoler avec de tels prétextes ne peut que l’amplifier ! En fin de compte ne manquerait-il pas tout simplement un petit Placide pour jeter dehors des « baptisés » si fatigués de leur baptême ? Les jeter dehors avec véhémence les obligerait à un salutaire retour sur soi pour guérir l’anesthésie de la foi et réveiller le « moi » profond du baptisé.

Les invités au banquet

C’est ce que fait la parabole des invités récalcitrants à venir au grand banquet du Roi (Lc 14,16-24). À partir de cet évangile, saint Augustin résume à trois les menaces de la vie morale : « La maison de campagne », la propriété que l’on vient d’acquérir, c’est l’esprit de domination que nous héritons d’Adam, voulant dominer et échapper à l’autorité de Dieu. « Les cinq paires de bœufs » figurent les cinq sens du corps, la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût et le toucher : tant que l’on reste livré à eux, on ne peut qu’en rester à ce qui est superficiel, refusant par le fait même d’être intelligent de l’Unique Nécessaire, de voir au-delà, intus legere, de voir plus loin que le bout de son nez. Enfin « le nouveau marié » sans vergogne ne s’excuse même pas : lui représente les plaisirs de la chair auxquels on se donne sans réticence, et c’est l’obstacle majeur pour un grand nombre (Sermon 33 sur les paraboles).

Un Père du début du VIIIe siècle, Bède le Vénérable, se plaint de ce que ses contemporains se contentent trop souvent de sentir de loin l’odeur du pain céleste, par une foi molle et tiède, dédaignant pratiquement d’en savourer la douceur et se privant de la manger et de l’assimiler réellement par une communion qui change leur vie. La parabole de l’évangile critique plus efficacement que le petit Placide si véhément l’attitude dédaigneuse des dons divins qui éloigne de la sainte Table.

De sa façon inimitable, saint Grégoire décrit la beauté des désirs spirituels dont on se prive alors, ces désirs qui s’opposent à la tyrannie des désirs inférieurs, qui suscitent de goûter de plus en plus les biens meilleurs qui ne trompent pas, en un mouvement en spirale (Homélie 36). « Goûtez et voyez combien est bon le Seigneur », dit le psaume. Goûtons et expérimentons ces réalités qui nous dépassent tant. À la table eucharistique, pensons que nous sommes aux Noces de Cana. L’Immaculée a l’art d’y hâter les choses. Elle s’y est montrée en avance sur cette parole de Jésus qui visait l’Eucharistie : « Je désire d’un grand et très vif désir manger cette Pâque avec vous ». Elle regrette que le riche sans désir spirituel quitte cette vie les mains vides, mais elle se réjouit avec véhémence de ce que ceux qui ont faim soient rassasiés. Ne lui ôtons pas cette joie ! « Esurientes implevit bonis et divites dimisit inanes » (Il a comblé de biens les affamés, et renvoyé les riches les mains vides).

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