J'ai été aumônier de prison pendant dix ans...

Rédigé par Olivier Hanne le dans Politique/Société

J'ai été aumônier de prison pendant dix ans...

Entretien avec Olivier Hanne, aumônier laïc de prison pendant dix ans.
Propos recueillis par Adélaïde Pouchol

Il y a dix ans, Olivier Hanne entrait pour la première fois seul dans la cellule d’un prisonnier, comme aumônier laïc de prison. Il vient de publier un livre témoignage[1] sur ces échanges tantôt émouvants, drôles ou terribles et nous plonge dans un univers où, plus qu’ailleurs, la prière est parfois le seul recours. 

Pourquoi avez-vous décidé, il y a dix ans, de devenir aumônier laïc de prison ?

J'ai été tout d'abord auxiliaire d'aumônerie dans les années 1996-1999 à l'initiative d'un ami prêtre qui était aussi aumônier d'une grande maison d'arrêt. J'étais chargé d'animer des groupes de parole et des groupes bibliques avec une moyenne de trois à huit détenus. Puis, en changeant de diocèse, j'ai appris que l'aumônier en titre voulait quitter sa mission, j'ai donc proposé à l'évêque de lui succéder, à condition toutefois d'avoir le soutien d'un prêtre. En réalité, ce dernier, surchargé de responsabilités, ne put venir aussi souvent que prévu. La fonction d’aumônier titulaire offrait plus de possibilités que celle d’auxiliaire, puisque j’ai eu désormais le droit d’entrer dans les cellules et d’y être enfermé. Le contact est, dans ce cadre, beaucoup plus profond, plus intime.

Vous venez de publier un livre de témoignage sur votre apostolat, qu’en attendez-vous ?

Un témoignage n'a, à mon sens, guère d'autre fonction que de raconter une expérience, tout simplement. J'avoue que j'avais aussi envie de raconter sur un ton amusé des anecdotes cocasses que j'avais vécues. Mais, plus sérieusement, le milieu carcéral est l'objet de tant de fantasmes à l'extérieur, aussi bien dans l'Église que dans la société, qu'il me semblait intéressant de montrer comment les choses se passent à l'intérieur, comment l'Église va en prison et quelles sont les difficultés auxquelles les aumôniers sont confrontés. 

Au terme de dix ans auprès des prisonniers, quel bilan tirez-vous pour vous-même et pour ceux que vous avez visités ?

Comme je le dis dans le livre, cet apostolat me paraît âpre à la longue, en raison de la rareté des prises de conscience, de la violence des sentiments et des passions que l’on rencontre. Je n’ai jamais vraiment cru à l’efficacité de ma présence ni à mes paroles ni même à mon apostolat, mais j’ai pourtant essayé de l’accomplir en obéissant à la demande du Christ, à cet impératif spirituel qui hâte son retour et la venue du Royaume : visiter les prisonniers. Il s’agit d’un acte de justice rendu envers Dieu et les hommes, rien de plus. Nous les visitons parce que les prisons se videront à la fin des temps, et parce que cette proximité relève mystérieusement des exigences de la foi et qu’il est inutile d’en comprendre tous les méandres.

Vous racontez plusieurs histoires qui témoignent, de manière assez surprenante de la spiritualité des prisonniers, attachés notamment au chapelet et à la Sainte Vierge. Comment expliquer cela ?

Parce que la Vierge est l’universelle Mère des hommes et que, même chez les athées et les musulmans, elle incarne l’éternelle maternité, Marie est ici la reine des cœurs et des souvenirs d’enfance. On peut s’y moquer à loisir de l’Église et des prêtres, faire sur Dieu les plaisanteries les plus douteuses, mais on ne touche pas à la Vierge ! Qu’il s’agisse des surveillants ou des détenus, l’humour graveleux sur Marie est rarissime. Je crois que, chez les détenus, Marie rappelle le vieux fond d’innocence humaine que certains ont oublié. J’ai vu de grands gaillards s’effondrer en pleurs en tenant un chapelet ou une image de Marie.

Avez-vous déjà eu peur lors de vos visites en prison ?

Les premières rencontres sont les plus déstabilisantes. Progressivement on s’habitue aux cellules, aux barreaux, aux clés, et la peur disparaît. Puis, soudain, sans que l’on sache pourquoi, en raison d’une allusion, d’un regard mal compris, sous l’effet du haschich ou d’une drogue de substitution, quelqu’un s’énerve, se lève et tourne dans sa cellule comme un chien en cage et se met à vous insulter, à taper sur les murs. J’avoue que dans ces cas-là, assez rares, la prière semble plus facile que d’habitude.

La prison évoque souvent la corruption et la violence des gardiens, les sévices que certains détenus font subir à leurs voisins, des établissements bondés et insalubres, la partialité de la justice française, etc. Mais ce qui apparaît dans votre livre et semble au moins tout aussi terrible, c’est l’absence totale de culpabilité de la plupart des prisonniers…

La laideur et l’inconfort des prisons françaises ne doivent pas faire oublier que la moitié des établissements ont moins de trente ans, et donc qu’ils suivent des normes correctes. Les petites prisons de moins de 50 détenus peuvent même faire figure de « maisons de famille », où tout le monde se connaît, où l’administration sait anticiper les crises, parce que les surveillants sont proches des détenus. L’absence de culpabilité est ce qui m’a le plus étonné. Ce n’est pas seulement le fait de se trouver des circonstances atténuantes, n’importe qui le ferait à leur place, mais c’est plutôt la certitude de n’avoir rien à se reprocher et que c’est la société qui « cible » mal les délits et les délinquants. Les trafiquants de drogue dénoncent la présence des petits malfrats, ceux-ci la promiscuité avec les « affaires de mœurs », et les condamnés pour malversations jurent n’avoir rien à faire avec les autres. Mais quand on les interroge plus en profondeur, afin de susciter un embryon de contrition, on obtient rarement un aveu libérateur, mais plutôt un sentiment d’impunité ou un vague : « C’est pas ma faute ».

Vous évoquez dans votre livre la difficulté de parler d’une véritable « amitié » entre l’aumônier et le prisonnier. Pourtant certains détenus se sont confiés à vous de manière assez intime. Comment qualifier cette relation que vous avez tissée ?

L’amitié ne me semble possible qu’entre deux personnes qui disposent de leur liberté morale et qui sont prêtes à une certaine égalité, or ce n’est pas le cas en prison. En outre, je n’y viens pas en mon nom. L’aumônier est là pour laisser à place au Tout Autre, et non pour s’imposer comme acteur d’une relation duelle, aussi belle soit-elle. C’est d’ailleurs peut-être pour cela que les détenus se confient facilement : ils savent qu’il n’y a rien à négocier ni personne à séduire, et qu’ils peuvent tout lâcher. Même si le mot paraît galvaudé, je crois sincèrement que l’on tisse des liens de type fraternels : notre lien est créé et maintenu par le Christ. Lorsqu’ils sortent, la relation humaine cesse, car ils peuvent désormais aller seuls vers l’Église et leur paroisse, mais la relation de prière se maintient.

On sent comme une certaine désillusion dans votre livre, beaucoup de réalisme et d’humilité aussi, loin de l’idéalisme de ceux qui, plein de fougue, entendent aller convertir des prisonniers à tour de bras… Votre regard sur l’apostolat en prison a-t-il beaucoup évolué depuis les débuts de votre mission ?

Désillusion, le mot est un peu fort, disons plutôt une certaine humilité sur les effets et les bienfaits de cet apostolat, du moins tel que je l’ai vécu. J’ai rencontré beaucoup d’aumôniers qui, extérieurement en tout cas, étaient de vrais farfadets, courant d’une cellule à l’autre, animant une messe ici, un groupe biblique là, faisant une conférence en ville, animant un débat diocésain. Au début, je trouvais cette activité admirable, puis j’y ai vu beaucoup d’agitation. J’ai donc choisi un autre style : rester des heures entières dans une cellule, écouter le même gars toute une matinée et revenir la semaine suivante et ainsi pendant un an ou deux… C’est comme cela que j’ai été progressivement « décapé » par les confidences, par les récits de vie, par le besoin criant d’un pardon, par le vice aussi.

Annoncer le Christ en prison est l’une des missions de l’Église et cet apostolat est pensé et coordonné à l’échelle nationale. Quels en sont, selon vous, les points forts et les points faibles ?

Le point fort de l’Aumônerie nationale des prisons est son saint patron : saint Vincent de Paul. Il a tout vécu avant nous, tout subi pour les pauvres et les forçats, il a donné les axes de toute prière pour les détenus. Il nous a aussi montré la dignité et la grandeur de cet apostolat : « Allez voir de pauvres forçats à la chaîne, vous y trouverez Dieu ». Si nous pouvions tous avoir ce même regard, quel changement dans nos aumôneries ! Ce qui est encore admirable est cette fidélité de l’Église catholique : chaque semaine la messe est célébrée dans la plupart des prisons, chaque jour des laïcs et des prêtres visitent les détenus. Malgré les fragilités de toutes ces « confidences », qui sont rarement des confessions ni même des conversions, l’Église obéit réellement et quotidiennement aux appels du Christ qui nous demande de visiter les prisonniers.

Vous avez pris le parti de raconter ce que vous avez vu en prison, de livrer un certain nombre d’anecdotes, sans chercher à analyser le monde carcéral et l’apostolat dans ce milieu… si ce n’est de manière très brève dans les deux dernières pages du livre. Pourquoi ce choix ?

Le style anecdotique me semblait à la fois plus lisible, plus clair et tout aussi parlant qu’une analyse serrée et argumentée. C’est la vertu démonstrative de l’exemplum… Ainsi, lorsque je décris l’omniprésence de la télévision et du porno dans la cellule d’un détenu condamné pour viol, je m’évite tout discours sur le sujet, car la situation montre d’elle-même une aberration du système pénitentiaire. En décrivant comment « Fabien » fut envoyé en centre de désintoxication et comment, à la fin de son premier jour, il avait fait le mur pour aller acheter des bouteilles au supermarché, s’était lancé dans le trafic au sein de l’institut auprès des patients les plus fragiles, je pense que le lecteur comprendra que nos solutions ne sont nullement adaptées. C’est pour la même raison que je détaille une célébration de Noël, après laquelle les détenus retournent dans leur cellule sans rien dire. Ils évitent de parler, car ils veulent emporter avec eux un peu de ce silence habité que nous avons partagé. Seul Noël suscite ces petits miracles…

 


[1] Olivier Hanne, Monsieur l’Aumônier, Témoignage d’un aumônier de prison, Bernard Giovanangeli Éditeur, 176 p., 12 €.

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