Introit Justus es

Rédigé par un moine de Triors le dans Culture

Introit Justus es

Tu es juste, Seigneur et ton jugement est droit ; agis avec ton serviteur selon ta miséricorde.
Heureux ceux dont le chemin est sans tache, ceux qui marchent dans la loi du Seigneur.
(Psaume 118, 137, 124, 1)

Thème spirituel : justice et miséricorde

Cet introït très court emprunté au grand et magnifique psaume 118 (119 selon l’hébreu) se présente comme un diptyque : d’un côté on a l’évocation de la justice et de l’autre celle de la miséricorde. Mais il ne faudrait pas durcir cette opposition. D’abord parce qu’il y a un lien très fort, en Dieu, entre justice et miséricorde. Le fait que le compositeur ait rapproché deux versets assez éloignés de ce grand psaume (les versets 137 et 124), le fait aussi qu’il les ait inversés par rapport à leur place respective dans le psaume, mettant la justice avant la miséricorde, indique assez clairement la nature du lien qui existe entre les deux, à savoir que la meilleure façon pour Dieu d’être juste, c’est d’exercer la miséricorde. Ensuite, il ne faut pas durcir cette opposition entre justice et miséricorde, parce que la justice dans l’Ancien Testament et particulièrement dans la littérature sapientielle et donc dans les psaumes, la justice biblique est davantage l’équivalent de notre mot actuel de sainteté que de notre mot justice, alors que le mot saint signifie autre chose dans la Bible : la transcendance de Dieu notamment, et donc le caractère séparé des réalités qui sont consacrées à Dieu. On peut dire que la justice biblique c’est la cohérence qui se manifeste entre un être et son agir, entre les actes d’une personne et ce pourquoi Dieu a créé cette personne. L’homme est juste lorsqu’il retrouve l’harmonie originelle, lorsqu’il restitue en lui l’image de Dieu, lorsqu’il accomplit dans sa vie ce pour quoi il a été créé. L’exemplaire de la justice c’est donc Dieu lui même, parfaitement unifié dans son être comme dans son agir. On voit ainsi que la justice biblique n’a pas forcément cette connotation distributive, d’ordre relationnel, qu’elle possède dans le sens moderne de justice. Pour nous, être juste, c’est rendre à chacun selon ce qu’il mérite, c’est être juste par rapport à autrui. Pour Dieu ou pour l’homme biblique, être juste, c’est d’abord une question de cohérence intime, personnelle, c’est agir selon son être profond, même si, bien sûr, cela débouche sur le domaine de la justice dans les relations sociales.

Quand donc notre chant d’entrée proclame que Dieu est juste, ce n’est pas tant pour l’inviter à rendre justice à ses créatures que pour magnifier l’être de Dieu, sa beauté, la splendeur de sa vie intime qui ne connaît aucune défaillance. Au fond, c’est un acte de foi avant que d’être un acte d’espérance. Une louange sans arrière pensée de demande est la meilleure des demandes. Louer Dieu pour sa justice, c’est être sûr qu’il agira selon la droiture de son être. Or, et c’est cela qui est beau, l’être de Dieu est Amour. Il est donc tout naturel que la justice de Dieu proclamée par le psalmiste, par l’Église qui chante, se manifeste dans l’amour. Et vis à vis de nous qui sommes pécheurs, cet amour a un nom, c’est la miséricorde. On pourrait donc dire que la justice et la miséricorde unifient l’être et l’agir de Dieu dans l’amour. On voit combien notre introït est théologique, combien il contient une pensée profonde, un regard intense sur Dieu.

Le petit serviteur qui est mentionné au cœur de ce chant semble arriver un peu comme un cheveu sur la soupe. Que vient-il faire au beau milieu des splendeurs de l’être et de l’agir divin, immergé dans cet océan d’amour qu’est la vie de Dieu ? Mais précisément, cette mention est très touchante parce qu’elle nous montre que si petits que nous soyons, on pourrait presque dire que tout l’être de Dieu, tout l’agir de Dieu, toute sa justice, toute sa miséricorde, tout son amour, tout cela qui semble nous dépasser à l’infini, en réalité n’existe que pour nous. On va voir que la mélodie corrobore de la façon la plus expressive cette interprétation très consolante, qui fait penser au magnifique texte de saint Jean de la Croix, la prière de l’âme embrasée : «Les cieux sont à moi, la terre est à moi ; les nations à moi ; les justes à moi, les pécheurs à moi, les anges à moi, la Mère de Dieu et toutes les créatures à moi ; Dieu lui-même est à moi et pour moi puisque le Christ est à moi et tout entier pour moi. Que demandes-tu et que recherches-tu encore ô mon âme ? Tout cela est à toi et tout cela est pour toi ».

Commentaire musical

L’intonation de ce chant d’entrée est très classique, c’est une intonation typique du 1er mode. On part de la tonique Ré (ou éventuellement de la sous-tonique Do, comme dans l’introït Gaudeámus) et on monte tout de suite par un intervalle de quinte jusqu’à la dominante La. Cela donne à la mélodie, d’emblée, un double caractère d’élan et de sérénité, d’autant que le Si qui suit cet intervalle de quinte est habituellement bémol. Un intervalle de seconde mineure suit donc l’intervalle de quinte et apporte une note caractéristique d’intériorité. Beaucoup d’introïts de premier mode commencent comme cela (Da pacem, Inclína...) Il y a de la joie et plus encore de la paix dans cette intonation qui doit être légère (avec un bel accent au levé de justus), vive mais calme, sereine. Dans les éditions anciennes, l’intonation s’arrête à justus es, mais il est meilleur de continuer l’intonation jusqu’à la fin de Dómine, comme cela est marqué d’ailleurs dans les éditions plus récentes. Le mot Dómine est à chanter dans le même climat de paix intérieure et de légèreté que justus es. Il ne s’agit pas d’une prière de demande, c’est un regard posé sur Dieu, sur sa justice, sa beauté, sur la parfaite harmonie de son être, et cela rassure, cela libère. Dans les manuscrits, il y a un petit signe sur la clivis de Dómine qu’on appelle celeriter, c’est-à dire une invitation à ne pas traîner.

Ensuite la mélodie qui était descendue jusqu’au Fa sur Dómine, va remonter doucement sur rectum (bien faire l’accent au posé cette fois de rectum) puis sur judícium. L’accent de ce mot est bien mis en lumière par une distropha sur la corde Do. C’est le premier sommet mélodique de la pièce sur l’attribut divin de la justice. Sur la finale du mot et sur le mot tuum, un crescendo doit se faire sentir qui nous fait atteindre à nouveau le Do, tout près de la cadence en La. Cette phrase se termine donc comme en suspens et on sent que quelque chose va se passer ensuite.

Et effectivement, la seconde phrase va connaître une belle envolée, dès le début. Elle commence sur le même intervalle qui a terminé la première phrase (La-Do). Les deux premiers punctum de fac et de cum sont très légers. On arrive ainsi au sommet mélodique de toute la pièce. Or ce sommet survient de façon inattendue sur les mot servum tuum. C’est très étonnant et plein d’enseignement, comme le commentaire du texte l'a laissé entendre. Jusqu’ici on n’avait pas encore entendue de note au-dessus de Do. Cette fois, la mélodie s’élève d’abord jusqu’au Ré et s’y maintient sur tout le mot servo, avant de faire entendre le Mi sur la finale de tuo, en une cadence très surprenante qui nous donne justement l’impression que le serviteur dont il est question, est comme ravi au ciel, emporté dans la vie divine, héritier de la justice et de la miséricorde divines. On a la, prise sur le vif, une sorte d’extase d’amour vraiment très expressive. La mélodie a fait de ce petit esclave que nous sommes tous, un vrai roi, tout simplement. C’est vraiment beau, cela. Seuls ces deux mots qui ne payent pas de mine (ton esclave, ton serviteur) sont tout entiers placés au-dessus du Do. Tout le reste de la mélodie, qui nous parle pourtant de Dieu, de ses attributs, de sa justice, de sa miséricorde, de ce qui définit son être, est résolument campé par le compositeur sur le Do et surtout au-dessous du Do. Voilà un bel exemple de la manière dont le chant grégorien peut traiter de la noblesse de la créature unie à Dieu. Avec une telle mélodie, un tel sens, on comprend combien l’incarnation est une folie divine. Le Seigneur a quitté le trône de sa splendeur éternelle pour devenir l’un de nous, prendre une humanité dans le sein d’une vierge, naître, vivre et mourir au milieu des hommes, tout cela pour nous sauver et pour nous faire parvenir au sommet de la vie divine par le don de son Esprit. Bien sûr, ce chant d’entrée s’applique d’abord et de façon suréminente au Christ lui-même qui s’est fait le serviteur de son Père mais qui vit sa mission sans aucun détriment pour les relations divines qui l’unissent à son principe. L’humanité du Christ a été exaltée, nous dit saint Paul aux Philippiens, au-dessus de toute réalité créée, au ciel, sur la terre et aux enfers. Mais c’est vraiment aussi de nous qu’il s’agit, nous qui sommes devenus fils dans le Fils, héritiers d’un même Père par la co-naturalité de nature avec le Fils.

Le reste de la mélodie redescend doucement et calmement vers la cadence finale en premier mode après une dernière tenue sur la corde de Do sur secúndum et un beau balancement mélodique sur le mot misericórdiam qui on le voit ne semble pas être le mot important si l’on s’en tient à la mélodie. Mais tout se tient et ce mot garde son importance en liaison avec tout ce qui précède. C’est avec lui que s’achève la pièce dans un climat de paix qui émane de la certitude pour l’âme d’être aimée de son Dieu. Le tout petit mot tuam qui conclut cet introït nous laisse dans cette atmosphère de dialogue intime entre l’âme et son Dieu.

Pour écouter cet introit

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