L’effondrement intellectuel au cœur de la crise des migrants

Rédigé par Joel Hautebert le dans Politique/Société

L’effondrement intellectuel au cœur de la crise des migrants

Dès l’Antiquité, Cicéron dans son traité De Officiis montrait qu’il fallait pour tout un chacun, et a fortiori pour un État s’il voulait agir pour le bien commun, respecter la hiérarchie des devoirs en gardant le sens de la cité, ce qui impliquait aussi le sens de la justice. Un ouvrage que feraient bien de consulter nos hommes politiques aussi pour le traitement de la crise des migrants.

Les causes des grandes migrations qui submergent aujourd’hui l’Europe ne résident pas toutes dans la situation du Moyen-Orient. Le refus de répondre aux défis lancés par l’État islamique, la compassion médiatique irréfléchie à l’égard des migrants, sans distinction, l’incapacité à définir convenablement ce qu’il convient d’attribuer aux migrants d’un côté et aux nationaux de l’autre démontrent que le problème se situe aussi, et peut-être avant tout, en Occident et dans la pensée politique dominante. Les atermoiements et les décisions plus qu’hasardeuses de nos gouvernants résultent de l’oubli de la hiérarchie des devoirs et de la perte du sens de la justice. Comme il n’est jamais trop tard, nous pouvons toujours conseiller à nos hommes politiques de consulter le Traité des devoirs de Cicéron, lecture fort utile pour saisir le sens de la justice, qui consiste à donner à chacun ce qui lui revient et à ne nuire à personne. Ils y liront par exemple que, selon Cicéron, « la meilleure façon de respecter le lien social entre les hommes et leur union, sera de montrer, à l’égard de qui nous est le plus proche, d’autant plus de bonté » (1).

Devoirs envers l’humanité

Cela n’empêche pas le célèbre jurisconsulte romain de définir les devoirs envers l’humanité : « Assurément, écrit-il, la société la plus largement ouverte aux hommes entre eux, à tous avec tous, est celle où l’on doit respecter la communauté de tous les biens que la nature a engendrés pour le commun usage des hommes ». Ainsi, conformément à l’un des principes premiers du droit naturel, il faut accorder « même à l’inconnu, tout ce qui peut être donné sans dommage. À ce genre appartiennent ces biens communs : ne pas interdire l’accès à l’eau courante, supporter que l’on prenne du feu à son propre feu ; s’il le désire, donner, à celui qui réfléchit, un avis de bonne foi. Choses utiles à ceux qui les reçoivent, sans grever ceux qui donnent ». Nous en concluons qu’il est conforme à la justice et au droit naturel de permettre aux étrangers nécessiteux d’accéder aux biens de première nécessité (auxquels s’ajoute l’accès à la vérité !) sans aucune interférence de considéra­tions religieuses ou ethniques. Peu importe que ces gens soient chrétiens, musulmans, athées, syriens, irakiens, libyens ou autres.

En revanche, la résidence à long terme ou l’installation définitive dans un pays, l’octroi d’un travail, la scolarisation des enfants, les aides sociales diverses, les droits politiques, etc., ne relèvent pas de la catégorie des biens « que la nature a engendré pour le commun usage des hommes ». Il s’agit de biens appartenant à notre patrimoine communautaire propre, hérités de nos prédécesseurs qui les ont façonnés, biens dont nous sommes les dépositaires momentanés, chargés de les transmettre aux générations suivantes. Attribuer une certaine mesure de ces biens à des étrangers ne relève en aucun cas de la justice, mais de la générosité, qui consiste à donner librement à autrui ce qui est nôtre et non ce qui lui est dû.

Éclairé par la vertu de prudence, l’usage réglé de la générosité, appelée aussi libéralité ou bienfaisance, suppose de respecter d’abord les devoirs de justice qui incombent aussi bien aux parents à l’égard de leurs enfants qu’aux gouvernants à l’égard des citoyens dont ils assurent, théoriquement, le bien commun. « On n’est pas libéral quand on est injuste, précise d’ailleurs Cicéron. (…) ceux qui veulent montrer plus de bonté que ne le souffre leur avoir, commettent une faute d’abord en ceci, qu’ils portent préjudice à leurs proches : ils font passer en effet à des étrangers, des ressources qu’il serait plus équitable de laisser en jouissance et en héritage aux leurs. (…) On peut même voir un grand nombre de gens – qui ne sont pas tant généreux par nature, que conduits par une certaine gloriole – faire, pour paraître bienfaisants, beaucoup de choses qui semblent procéder davantage de l’ostentation que de la bonne volonté » (2). Que les professionnels médiatiques de la compassion verbale commencent par ouvrir la porte de leur maison et leur gros portefeuille aux migrants avant de dire quoi que ce soit.

Le païen Cicéron synthétise la hiérarchie des devoirs à la fin du livre premier de son traité : « Les premiers devoirs sont dus aux dieux immortels, les seconds à la patrie, les troisièmes aux parents, et ensuite suivant un ordre, à tous les autres » (3). Ainsi, les choses nous paraissent plus claires et personne n’est oublié. Au-dessus de la générosité, la charité chrétienne elle-même ne fait jamais disparaître les exigences de la justice. En ayant ces principes élémentaires du droit naturel en tête, il est plus facile de peser le pour et le contre de toute décision politique, en prenant en compte, entre autres choses, les motifs (divers) du phénomène migratoire et le nombre de personnes concernées, les intentions belliqueuses de l’État islamique, les moyens d’aider les migrants à retourner sur la terre de leurs ancêtres, et surtout l’état du lien social de notre propre pays, sa capacité et sa volonté de perdurer.

Puisque la générosité s’ajuste nécessairement aux exigences de la justice, la raison et le cœur marchent de concert, à tous les niveaux des communautés humaines. « Mais à bien examiner toutes choses des yeux de la raison et du cœur, nous dit encore Cicéron, de tous les liens sociaux (4), aucun n’est plus important et plus cher que celui qui existe pour chacun d’entre nous avec la république » (république au sens de res publica, la communauté politique qui réunit les familles) [5]. Ce discours devrait être celui des gouvernants. Hélas, l’absence du sens de la cité provoque l’irresponsabilité politique pour le plus grand malheur de tous. Pour être authentiquement généreux, commençons par remplir nos devoirs de justice envers la France.

1. Cicéron, De Officiis, Des devoirs, Livre I, XVI, Les Belles Lettres, coll. « Classiques en poche », éd. bilingue, 526 p., 14,50 €.
2. De Officiis, Livre I, XIV.
3. De Officiis, Livre I, XLV.
4. Précisons : liens sociaux temporels.
5. De Officiis, Livre I, XVII.

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