Un appel pour rappeler l’enseignement d’Humanæ Vitæ (et de Veritatis Splendor)

Rédigé par Dr. David S. Crawford et Dr. Stephan Kampowski le dans Religion

Un appel pour rappeler l’enseignement d’Humanæ Vitæ (et de Veritatis Splendor)

 

Alors que les Pères synodaux s’apprêtent à examiner, dans quelques jours, la troisième partie de l’Instrumentum laboris et notamment son paragraphe 137 sur l’encyclique Humanæ Vitæ, des voix autorisées se sont levées pour souligner que dans sa rédaction actuelle, ce texte « défectueux » contient implicitement une « distorsion de l’enseignement catholique » sur le plan de Dieu sur la procréation humaine.

Le Dr David S. Crawford, professeur associé de théologie morale et de loi de la famille de l’Institut pontifical Jean-Paul II à Washington et le Dr Stephan Kampowski, professeur d’anthropologie philosophique à l’Institut pontifical Jean-Paul II à Rome, ont jugé la situation suffisamment grave pour rendre publique leur analyse et prendre ainsi chacun à témoin de la manière dont l’enseignement de l’Église sur la contraception est aujourd’hui frontalement contesté par le biais d’un document soumis à ceux qui sont précisément chargés de réfléchir au bien de la famille et à la manière de sauvegarder sa sainteté et son rôle dans la société.

Serviteurs de l’Église à travers leur travail pour l’Institut Jean-Paul II, on imagine combien Crawford et Kampowski ont dû prendre au sérieux la situation pour aller jusqu’à la publication de leur texte. Leur appel s’intitule « Rappeler l’enseignement d’Humanæ Vitæ (et de Veritatis Splendor) », manière de montrer d’emblée qu’ils dénoncent un oubli grave du Magistère pérenne de l’Église.

Comme au lendemain de la parution de l’encyclique de Paul VI sur le contrôle des naissances, les adversaires de la mise en avant de ses exigences morales mènent leur attaque par le biais de la primauté de la conscience de chacun : ce fut le cas de plusieurs conférences épiscopales, notamment en France. L’article 137 « propose une méthode de discernement moral résolument non catholique », assurent les deux auteurs.

La longue liste des ambiguïtés et des insuffisances qu’ils pointent aboutit à une vision faussée de la norme morale, vue comme trop lourde à supporter, hors d’atteinte, et surtout comme un simple interdit extérieur qui peut se heurter au bien de la personne, alors que « Jésus-Christ enseigne les commandements en tant qu’ils se rapportent à la plénitude de vie qu’il promet ».

De fait, le paragraphe 137 de l’Instrumentum laboris invoque la nécessité de voir les « deux pôles » de la « conscience conçue comme voix de Dieu qui résonne dans le cœur humain formé à l’écouter » d’une part, et de « l’indication morale objective » d’autre part « constamment conjugués ensemble ». Comme s’il y avait une dichotomie. C’est en ce sens que s’exprime l’Instrumentum laboris, assurant que lorsque la référence au « pôle objectif » prévaut, « la norme morale est ressentie comme un poids insupportable, ne répondant pas aux exigences et aux possibilités de la personne ».

Il ne s’agit pas seulement d’une fausse conception de la norme morale, mais d’une négation, voire d’un rejet de la grâce de Dieu et de sa promesse de ne pas éprouver l’homme au-delà de ses forces.

Crawford et Kampowski soulignent également combien la définition de la conscience est faussée lorsqu’on omet – comme le fait l’Instrumentum laboris – le fait qu’elle « se rapporte à la loi “inscrite dans nos cœurs” » : « En matière de morale, la “voix” de Dieu ne dit pas une chose à une personne et une autre à une autre personne, et elle ne parle jamais contre une norme objective enseignée par l’Église. »

C’est bien au nom de la vérité objective que ces deux hommes se sont levés, rappelant simplement le Magistère tel qu’il s’est exprimé non en des temps très lointains, mais dans l’enseignement de Jean-Paul II. Un enseignement qui n’expose pas des sortes d’idéaux évangéliques inatteignables par le commun des mortels mais « rien de moins qu’une interprétation normative de la loi morale naturelle ».

Le texte, dense et important, des deux collaborateurs de l’Institut Jean-Paul II a été publié en septembre par le blog anglophone First Things, et il a reçu le soutien de très nombreux spécialistes, universitaires et religieux, connus et reconnus dans le domaine de la bioéthique et de la morale.

Nous en donnons la liste complète à la suite de cette traduction française que le Dr Kampowski nous autorise à publier intégralement, et qu’il a aimablement révisée afin qu’elle reflète le plus exactement possible la pensée des auteurs.

[Nous remercions vivement les Dr. David S. Crawford et Dr. Stephan Kampowski de nous permettent de publier cet appel important. Cette publication est rendue possible grâce au patient travail de Jeanne Smits, qui œuvre pour la défense de la vie et de la vérité à travers un travail d'informations et de réflexion dont témoigne son blog, Le blog de Jeanne Smits, notre partenaire pour cette publication et qu'il faut aller visiter en cette période particulièrement troublée. Philippe Maxence, rédacteur en chef de L'Homme Nouveau]

Rappeler l’enseignement d’Humanæ Vitæ (et de Veritatis Splendor)

Le texte officiel de référence de cet appel est en anglais est ici. La traduction française ci-dessous a été revue et validée par le Dr. Kampowski.

Le 23 juin 2015 a été publié l’Instrumentum laboris (« document de travail ») en vue de la XIVe Assemblée ordinaire du Synode des évêques. Ce document couvre une série de sujets liés au thème de la famille choisi par le Synode. Le paragraphe 137 concerne un document clé du Magistère moderne, l’encyclique Humanæ Vitæ. Il en traite d’une manière qui à la fois remet en question la force de cet enseignement et propose une méthode de discernement moral résolument non catholique. Cette approche du discernement contredit tout ce qui, jusqu’à présent, a été enseigné par le Magistère de l’Église concernant les normes morales, la conscience et le jugement moral, en suggérant qu’une conscience bien formée puisse se trouver en conflit avec les normes morales objectives.

En notre qualité de théologiens moralistes et de philosophes moralistes catholiques, nous pensons qu’il est de notre devoir de prendre la parole contre la distorsion de l’enseignement catholique implicitement présente dans le paragraphe 137. Si cela était approuvé par le Synode, ce texte défectueux de l’Instrumentum laboris conduirait à porter la confusion parmi les fidèles. Le paragraphe 137 devrait être supprimé et remplacé par un paragraphe qui parle de la conscience de façon plus précise, qui célèbre la sagesse et la beauté d’Humanæ Vitæ, et qui puisse aider les époux à comprendre que des grâces sont à leur disposition pour vivre selon le plan de Dieu le don de la sexualité.

La norme morale

La traduction officielle française du site du Vatican propose le texte suivant :

En ayant bien présente à l’esprit la richesse de sagesse contenue dans Humanæ Vitæ, en lien avec les questions traitées par cette encyclique, deux pôles ressortent, qui doivent être constamment conjugués ensemble. D’une part, le rôle de la conscience conçue comme voix de Dieu qui résonne dans le cœur humain formé à l’écouter ; de l’autre, l’indication morale objective, qui empêche de considérer l’engendrement comme une réalité dont on peut décider arbitrairement, sans tenir compte du dessein divin sur la procréation humaine. Quand la référence au pôle subjectif prévaut, on risque aisément des choix égoïstes ; dans l’autre cas, la norme morale est ressentie comme un poids insupportable, ne répondant pas aux exigences et aux possibilités de la personne. La conjugaison des deux aspects, vécue avec l’accompagnement d’un guide spirituel compétent, pourra aider les époux à faire des choix pleinement humanisants et conformes à la volonté du Seigneur.

Si la traction anglaise est aussi très ambiguë, l’original italien, comme sa version française, est encore plus problématique :

Tenendo presente la ricchezza di sapienza contenuta nella Humanæ Vitæ, in relazione alle questioni da essa trattate emergono due poli da coniugare costantemente. Da una parte, il ruolo della coscienza intesa come voce di Dio che risuona nel cuore umano educato ad ascoltarla; dall’altra, l’indicazione morale oggettiva, che impedisce di considerare la generatività una realtà su cui decidere arbitrariamente, prescindendo dal disegno divino sulla procreazione umana. Quando prevale il riferimento al polo soggettivo, si rischiano facilmente scelte egoistiche; nell’altro caso, la norma morale viene avvertita come un peso insopportabile, non rispondente alle esigenze e alle possibilità della persona. La coniugazione dei due aspetti, vissuta con l’accompagnamento di una guida spirituale competente, potrà aiutare i coniugi a fare scelte pienamente umanizzanti e conformi alla volontà del Signore.

Tandis que la traduction anglaise adoucit la division implicite entre la conscience et les lois car elle parle de « two principal points », la version italienne et la version française approfondissent la division en parlant de « deux pôles ». Tandis que la traduction anglaise parle d’une « over-emphasis », la version originale parle de voir « prévaloir » un côté sur l’autre, tout comme la version française (« prévaut »). La langue de travail du Synode l’année dernière a été l’italien, on peut donc présumer qu’il en ira de même cette année.

Indépendamment des versions utilisées, le paragraphe 137 ne présente correctement ni le rôle de la conscience ni le statut des normes. La formulation du paragraphe est profondément ambiguë et elle tend à présenter la norme morale comme extrinsèque aux personnes humaines et à la vie bonne qu’elles sont appelées à vivre. En s’exprimant comme cela, elle suggère que la norme est exclusivement négative et, disons-le, coercitive. Mettre de cette façon l’accent sur la fonction prohibitive de la norme équivaut à ignorer le rôle positif joué par la norme dans la promotion de la croissance personnelle du sujet moral et sa réalisation dans le bien. Comme ce paragraphe n’enseigne pas que la norme elle-même, dans toute son objectivité, révèle quelque chose de décisif pour la beauté et la bonté de la vie humaine bien vécue, il donne aussi l’impression que les normes morales pourraient être en fait « un poids insupportable, qui ne répond pas aux exigences et aux possibilités de la personne ».

La façon dont ce paragraphe présente la loi morale passe à côté de ce qu’on lit au n° 15 de Veritatis Splendor : « Jésus montre que les commandements ne doivent pas être entendus comme une limite minimale à ne pas traverser, mais plutôt comme une route ouverte pour un chemin moral et spirituel vers la perfection, dont le centre est l’amour (cf. Col 3,14) ». Interpréter les normes morales en tant qu’établissant exclusivement des limitations extrinsèques potentiellement opposées au bien du sujet moral, équivaut à ignorer que Jésus-Christ enseigne les commandements en tant qu’ils se rapportent à la plénitude de vie qu’Il promet.

Suggérer que le contenu objectif d’une norme morale puisse « ne pas répondre aux exigences de la personne », comme si la conformité à ces commandements pouvait ne pas promouvoir le bien moral de la personne, c’est-à-dire le « bien de la personne » (cf. VS 50), c’est être en contradiction avec la conception catholique de la morale. La thèse selon laquelle les normes morales pourraient aussi ne pas promouvoir le bonheur humain reflète une vision nominaliste et arbitraire de la loi morale, une vision selon laquelle une action est mauvaise pour la seule raison qu’elle est interdite. Une telle vision ne correspond en aucune manière à la réalité de la Création divine. On dira plutôt que la loi morale, parce qu’elle correspond à la vérité de l’acte créateur de Dieu, exprime des vérités anthropologiques sur la personne humaine que l’on ne peut pas ignorer ou violer sans porter atteinte à nos « exigences et possibilités », c’est-à-dire sans porter atteinte à nous-mêmes.

Soutenir que le contenu objectif des normes morales, comme on les trouve dans les Saintes Écritures et exposées par le Magistère, pourrait ne pas correspondre aux « possibilités » de la personne, signifie nier l’enseignement explicite, consolant et porteur d’espérance du Concile de Trente : « Personne, même justifié, ne doit se croire affranchi de l’observation des commandements. Personne ne doit user de cette formule téméraire et interdite sous peine d’anathème par les saints Pères que l’observation des commandements divins est impossible à l’homme justifié. “Car Dieu ne commande pas de choses impossibles, mais en commandant Il t’invite à faire ce que tu peux et à demander ce que tu ne peux pas, et Il t’aide à pouvoir.” Ses commandements ne sont pas pesants (1 Jn 5, 3), “son joug est doux et son fardeau léger” (cf. Mt 11, 30) » [SK1]  » (session VI.11). Le paragraphe 137 de l’Instrumentum laboris ne conseille pas de se confier à Dieu pour trouver la force d’obéir à ses commandements, mais suggère au contraire qu’un agent moral pourrait trouver un terrain intermédiaire où mettre en balance les « exigences et possibilités » subjectivement estimées, avec le contenu réel de la loi morale. Ainsi, on perd complètement de vue la façon selon laquelle le Concile interprète la grâce de la Rédemption du Christ, réaffirmée au chapitre III de Veritatis Splendor : « Pour que ne soit pas réduite à néant la Croix du Christ[SK2] . »

Le vrai ministère pastoral ne cherche pas à adapter la loi morale aux possibilités perçues par les époux eux-mêmes (« gradualité de la loi »), mais il cherche plutôt à les accompagner sur un chemin, peut-être long et difficile, de croissance morale, que la force de la grâce de Dieu leur permet d’entreprendre (« loi de la gradualité ») (cf. Familiaris Consortio 34). La loi de la gradualité sera pratiquée par des confesseurs qui ne se montrent pas durs avec les époux qui manquent de manière répétée à la fidélité au plan de Dieu sur la sexualité. Les époux seront encouragés à rechercher avec plus d’ardeur les grâces nécessaires pour ordonner au mieux leurs désirs sexuels.[SK3] 

La conscience

Non moins ambiguë et incomplète est la façon dont le paragraphe 137 présente la conscience. On lit en effet que la conscience est « comme une voix de Dieu qui résonne dans le cœur humain formé à l’écouter ».

Cette définition semble être une reprise déformée du n° 16 de Gaudium et Spes, où on lit : « Au fond de sa conscience, l’homme découvre la présence d’une loi qu’il ne s’est pas donné lui-même, mais à laquelle il est tenu d’obéir. Cette voix, qui ne cesse de le presser d’aimer et d’accomplir le bien et d’éviter le mal, au moment opportun résonne dans l’intimité de son cœur : “‘Fais ceci, évite cela’.” Car c’est une loi inscrite par Dieu au cœur de l’homme ; sa dignité est de lui obéir, et c’est elle qui le jugera. La conscience est le centre le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre. C’est d’une manière admirable que se découvre à la conscience cette loi qui s’accomplit dans l’amour de Dieu et du prochain. »

L’Instrumentum laboris oublie de souligner que la conscience se rapporte à la loi « inscrite dans nos cœurs », et c’est en ce sens qu’il convient d’interpréter la « voix de Dieu ». En matière de morale, la « voix » de Dieu ne dit pas une chose à une personne et une autre à une autre personne, et elle ne parle jamais contre une norme objective enseignée par l’Église. Parler d’une voix de Dieu d’une manière apparemment détachée de la loi morale, ou qui semble manquer de toute référence à celle-ci, est tout à fait insuffisant. Il est faux de parler d’un pôle subjectif extrinsèque à la loi qui devrait ensuite être combiné avec la loi.

Ce qui découle dès lors des erreurs contenues dans le paragraphe 137, ce n’est pas seulement le risque de « choix égoïstes », mais plutôt un subjectivisme radical dans notre compréhension de la vie morale, dans la mesure où la conscience est séparée de la lumière intérieure de la loi morale. Une fois séparée de la loi, la conscience ne constitue plus une manière de se tenir devant Dieu. Au contraire, selon cette façon d’envisager la conscience, on s’y trouve seulement face à soi même. Le commentaire de Veritatis Splendor sur Rm 2,14-15 exprime la façon dont la conscience, bien comprise, nous conduit en présence de Dieu: « D’après les paroles de saint Paul, la conscience place en un sens l’homme devant la Loi, en devenant elle-même un “témoin” pour l’homme : témoin de sa fidélité ou de son infidélité à la Loi, c’est-à-dire de sa droiture foncière ou de sa malice morale » (VS 57).

L’idée que la conscience fasse référence intrinsèque à une vérité objective sur le bien est complètement absente du paragraphe 137. En présentant la conscience comme une faculté subjective qui se trouve en opposition dialectique avec la loi, l’Instrumentum laboris en propose une conception qui est incompatible avec les enseignements du Magistère de l’Église et qui porte atteinte à la dignité spirituelle de la personne humaine en tant qu’elle est capable de conformer ses propres actions à la vérité objective.

Le jugement moral

Alors, selon la logique du paragraphe 137, le jugement moral n’est plus un jugement de la conscience illuminée par la loi, mais bien la « conjugaison » de deux pôles, l’un subjectif et l’autre objectif. Nous devons souligner qu’une telle combinaison de deux éléments dialectiques se fait sans l’aide d’aucun critère. Si la conscience et la loi sont deux pôles qui doivent être conciliés, aucun des deux ne peut fournir de critères sur la façon de les conjuguer. Autrement dit, l’Instrumentum laboris semble suggérer que le critère ultime de la morale est arbitraire.

Le recours à l’aide externe d’un « guide spirituel compétent » n’est pas non plus une solution à cette difficulté. S’il est vrai qu’une direction spirituelle fiable peut indubitablement se révéler très bénéfique, la nécessité d’y recourir dans ce contexte n’est rien d’autre qu’une façon d’admettre l’absence de critères (autre que la direction spirituelle) sur lesquels fonder la décision finale. Il faut souligner en outre que peu d’époux ont un accès habituel à la direction spirituelle. Mais l’aspect encore plus fondamental est que cette solution rend les époux dépendants du jugement moral des experts pastoraux, et cette dépendance contredit la nature même de la conscience.

Un guide spirituel n’aura pas accès aux critères objectifs plus pleinement que la conscience bien formée (« formée à écouter »), et la mission du directeur spirituel n’est jamais de recommander ou d’excuser la violation de la loi morale de Dieu. Au contraire, l’encyclique Humanæ Vitæ insiste sur la nécessité que ceux qui guident les époux ne compromettent jamais la vérité : « Ne diminuer en rien la salutaire doctrine du Christ est une forme éminente de charité envers les âmes. » (HV 29).

Saint Jean Paul II, le pape de la famille, a mis en évidence l’impossibilité qu’une évaluation privée et subjective des biens puisse prévaloir sur les biens objectifs : « Parler de “conflit de valeurs ou de biens” et de la nécessité subséquente d’accomplir comme une sorte d’équilibre entre ceux-ci, en choisissant l’un et en refusant l’autre, n’est pas moralement correct, et cela engendre seulement la confusion dans les consciences des époux » (Jean-Paul II, Discours aux participants à une rencontre d’études sur la procréation responsable, 5 juin 1987).

Toutefois, en présentant le jugement moral comme relevant d’un possible conflit entre conscience et morale objective, le paragraphe 137 tombe dans l’erreur dénoncée par Veritatis Splendor 56 : « En plus du niveau doctrinal et abstrait, il faudrait reconnaître l’originalité d’une certaine considération existentielle plus concrète. Celle-ci, compte tenu des circonstances et de la situation, pourrait légitimement fonder des exceptions à la règle générale et permettre ainsi d’accomplir pratiquement, avec une bonne conscience, ce que la loi morale qualifie d’intrinsèquement mauvais. Ainsi s’instaure dans certains cas une séparation, voire une opposition, entre la doctrine du précepte valable en général et la norme de la conscience de chacun, qui déciderait effectivement, en dernière instance, du bien et du mal. Sur ce fondement, on prétend établir la légitimité de solutions prétendument “pastorales”, contraires aux enseignements du Magistère, et justifier une herméneutique “créatrice”, d’après laquelle la conscience morale ne serait nullement obligée, dans tous les cas, par un précepte négatif particulier. »

L’encyclique de Jean-Paul II anticipe, pour ainsi dire, sur les formulations de l’Instrumentum laboris, et la manière dont celui-ci s’inquiète du poids qui pèserait sur nos « exigences et possibilités » : « La doctrine de l’Église et, en particulier, sa fermeté à défendre la validité universelle et permanente des préceptes qui interdisent les actes intrinsèquement mauvais est maintes fois comprise comme le signe d’une intolérable intransigeance, surtout dans les situations extrêmement complexes et conflictuelles de la vie morale de l’homme et de la société aujourd’hui […]. En réalité, la vraie compréhension et la compassion naturelle doivent signifier l’amour de la personne, de son bien véritable et de sa liberté authentique. Et l’on ne peut certes pas vivre un tel amour en dissimulant ou en affaiblissant la vérité morale, mais en la proposant avec son sens profond de rayonnement de la Sagesse éternelle de Dieu, venue à nous dans le Christ, et avec sa portée de service de l’homme, de la croissance de sa liberté et de la recherche de son bonheur » (VS 95).

Les formulations ambiguës et imprécises du paragraphe 137 font penser que l’on nie l’existence d’actes intrinsèquement mauvais. Le texte suggère qu’il n’y a pas de normes morales qui aient une validité absolue, universelle et immuable et qui interdisent toujours et sans exception les actes intrinsèquement mauvais. Ainsi le texte semble mettre en question la Tradition de l’Église et les enseignements explicites de l’encyclique Veritatis Splendor (§ 79-82; 115).

Le véritable contenu de l’encyclique Humanæ Vitæ

Le paragraphe 137 résume l’enseignement d’Humanæ Vitæ d’une façon qui permet une interprétation gravement erronée de sa signification. L’Instrumentum laboris synthétise l’encyclique en soutenant qu’elle enseigne « la norme morale objective, qui ne permet pas de considérer l’acte de génération comme une réalité dont on peut décider arbitrairement, sans se référer au dessein divin sur la procréation humaine ».

L’expression « dont on peut décider arbitrairement » introduit l’idée selon laquelle les pratiques contraceptives sont acceptables tant qu’elles ne sont pas adoptées pour des motifs « arbitraires ». Malheureusement, surtout à la lumière des autres éléments du paragraphe, cette expression suggère que d’autres motifs « non arbitraires » pourraient permettre l’usage de la contraception dans certaines circonstances. Le paragraphe aurait certainement pu être plus clair pour faire comprendre qu’Humanæ Vitæ ne permet pas une telle interprétation (cf. HV 11). L’encyclique Humanæ Vitæ enseigne en effet que le plan de Dieu sur le rapport sexuel conjugal « exclut également toute action qui, soit en prévision de l’acte conjugal, soit dans son déroulement, soit dans le développement de ses conséquences naturelles, se proposerait comme but ou comme moyen de rendre impossible la procréation » (HV 14).

Enfin, le paragraphe 137 est bien loin de promouvoir la solide anthropologie sur laquelle le bienheureux Paul VI, et après lui saint Jean-Paul II, ont fondé l’enseignement normatif précis de l’Église : les êtres humains sont faits pour aimer et pour être aimés. En fait, la contraception est incompatible avec l’action d’aimer et d’être aimé. Par l’utilisation des contraceptifs on ne refuse pas seulement la signification procréative de l’acte conjugal, mais on compromet aussi radicalement sa signification d’acte « unitif » ou d’acte d’amour authentique (cf. HV 12). Dans sa catéchèse sur l’amour humain (ou « théologie du corps »), Jean-Paul II, sur le fondement des Saintes Écritures, a développé une défense de l’enseignement d’Humanæ Vitæ fondée sur la signification sponsale du corps. L’acte sexuel est un acte de don de soi qui permet de s’accomplir et d’accomplir l’autre personne, et il est intrinsèquement ordonné à la fécondité propre de l’amour conjugal. De manière regrettable, l’Instrumentum ne s’appuie pas sur la profonde théologie du corps de Jean-Paul II, une théologie qui refuse de considérer les normes morales objectives comme étant en tension avec le bien de l’homme ou avec la conscience de la bonté de l’acte conjugal.

Alors que le paragraphe 137 parle de la « richesse de sagesse » d’Humanæ Vitæ, en réalité il sape l’objectif principal de l’encyclique. Selon l’intention expressément annoncée par Paul VI (cf. HV 4), et suivant le vœu du Concile Vatican II qui attendait un tel document (cf. GS 51), Humanæ Vitæ n’offre rien de moins qu’une interprétation normative de la loi morale naturelle.

Conclusion

À la lumière de tout ce que nous avons dit jusqu’ici, nous croyons que le texte de l’Instrumentum laboris est gravement défectueux. Il semble se mettre directement en opposition avec les enseignements du Magistère contenus dans Humanæ Vitæ et dans Veritatis Splendor. Le paragraphe 137 se présente lui-même en effet comme une explication de la signification d’Humanæ Vitæ, mais en réalité la vide de son enseignement central. Ce n’est pas un détail secondaire, mais plutôt une grave distorsion du contenu fondamental du document de Paul VI. Les inadéquations et les fausses représentations contenues dans l’Instrumentum laboris risquent d’avoir des conséquences dévastatrices pour les fidèles qui ont le droit de connaître la vérité du depositum fidei. En réalité, s’il est confirmé par le Synode, le paragraphe 137 sèmera des germes de confusion parmi les fidèles. Les fidèles ne seront plus conduits à apprécier et à vivre l’enseignement sur la sexualité, beau et constructif, proposé par Humanæ Vitæ. Ils seront dans la confusion quant à la relation entre conscience et vérité morale objective. Mais, en dernière analyse, leur confusion ne s’arrêtera pas à l’enseignement d’Humanæ Vitæ. Permettre que les formulations contenues dans le paragraphe 137 fassent partie de l’enseignement du Synode entraînerait la possibilité d’appliquer la logique de ce texte à d’autres situations où est en jeu l’enseignement de l’Église par rapport aux actes intrinsèquement mauvais, comme par exemple, l’avortement et l’euthanasie.

Ce n’est pas la première fois que cela arrive. Le manque d’expression de leur ferme soutien à l’enseignement d’Humanæ Vitæ, de la part de théologiens et même d’évêques et de prêtres, a conduit à des décennies de faible rattachement à l’enseignement de l’Église, non seulement dans le domaine sexuel, mais de manière générale.[SK4]  Le Synode représente une occasion de corriger ces déficiences. Le paragraphe 137 devrait être rejeté et remplacé par une ferme affirmation de l’enseignement d’Humanæ Vitæ et par une claire explication de la relation entre la conscience et les normes morales objectives telle qu’enseignée[JS5]  par Veritatis Splendor.

Nous publions cette déclaration en notre qualité de théologiens et philosophes catholiques experts en morale, désireux de donner une contribution à la réussite du Synode. Que ce dernier puisse être toujours guidé par la vérité. C’est la vérité elle-même qui permet le dialogue, dans la mesure où elle procure les justes paramètres à l’intérieur desquels le dialogue peut se développer. Avec cet appel nous exerçons véritablement la parrhésie, la liberté de parole souhaitée par le Pape François pour le déroulement du Synode des évêques. Nous cherchons en outre à assumer notre rôle dans le discernement du bien moral au service de l’Église et de tous les fidèles (cf. VS 113).

 

Signataires de l'appel : 

Rev. Dr. Nicanor Austriaco, O.P.
Providence College, Providence, RI

Dr. Michel Bastit
University of Bourgogne, Dijon, France

Rev. Dr. Jaime Ballesteros
Universidad San Dámaso, Madrid, Spain

Rev. Dr. Thomas V. Berg
St. Joseph's Seminary (Dunwoodie), Yonkers, NY

Rev. Dr. Stephen L. Brock
Pontifical University of the Holy Cross, Rome, Italy

Rev. Dr. Basil Cole, O.P.
Pontifical Faculty of the Immaculate Conception, Dominican House of Studies,Washington, DC

Rev. Dr. Leo Elders
Major Seminary, Rolduc, Netherlands

Most Rev. Peter Elliott
John Paul II Institute for Marriage and the Family, Melbourne, Australia

Dr. Maria Fedoryka
Ave Maria University, Ave Maria, FL

Dr. John M. Finnis
University of Oxford, England and University of Notre Dame du Lac, Notre Dame, IN

Rev. Dr. Kevin Flannery, S.J.
Pontifical Gregorian University, Rome, Italy

Rev. Dr. Robert Gahl
Pontifical University of the Holy Cross, Rome, Italy

Dr. Jorge L. A. Garcia
Boston College, Boston, MA

Rev. Dr. Fernando García Alvaro
Diocesan Seminary of Valladolid, Spain

Dr. Véronique Gay-Crosier
University of Fribourg, Switzerland

Prof. Luke Gormally
The Anscombe Bioethics Centre (The Linacre Centre), Oxford, England

Dr. Oana Gotia
Pontifical John Paul II Institute, Rome, Italy

Rev. Dr. Daniel Granada Cañada
University of Navarra, Spain

Dr. Germain Grisez
Emeritus, Mount St. Mary’s University, Emmitsburg, MD

Rev. Dr. Benedict M. Guevin
Saint Anselm College, Manchester, NH

Dr. Michael Hanby
Pontifical John Paul II Institute, Washington, DC

Dr. Margaret Harper McCarthy
Pontifical John Paul II Institute, Washington, DC

Dr. Reinhard Hütter
Duke Divinity School, Durham, NC

Dr. Steven Jensen
University of St. Thomas, Houston, TX

Dr. Mark Johnson
Marquette University, Milwaukee, WI

Rev. Dr. Tomasz Kraj
Pontifical University of John Paul II, Cracow, Poland

Rev. Dr. Juan de Dios Larrú
Universidad Eclesiástica San Dámaso, Madrid, Spain

Most Rev. Andreas Laun
Auxiliary Bishop of Salzburg, Austria

Rev. Dr. Raúl Sacristán López
Universidad San Dámaso, Madrid, Spain

Dr. Norbert Martin and Renate Martin
Members of the Pontifical Council for the Family (since its foundation in 1981), Germany

Rev. Dr. Livio Melina
Pontifical John Paul II Institute, Rome, Italy

Rev. Dr. Jaros?aw Merecki
Pontifical John Paul II Institute, Rome, Italy

Rev. Dr. Rodrigo Muñoz
Facultad de Teología, Pamplona, Spain

Dr. William Murphy
Pontifical College Josephinum, Columbus, OH

Rt. Rev. Jean-Charles Nault, O.S.B.
Abbot of the Abbey of Saint-Wandrille, France

Rev. Dr. José Noriega
Pontifical John Paul II Institute, Rome, Italy

Dr. Eduardo Ortiz
Universidad Católica de Valencia, Spain

Dr. Michael Pakaluk
Ave Maria University, Ave Maria, FL

Rev. Dr. José María Pardo Sáenz
University of Navarra, Spain

Rev. Dr. Juan José Pérez-Soba
Pontifical John Paul II Institute, Rome, Italy

Rev. Dr. Marian Pokrywka
The John Paul II Catholic University of Lublin, Poland

Rev. Dr. Helmut Prader
Philosophisch-Theologische Hochschule Benedikt XVI, Heiligenkreuz, Austria

Rev. Dr. Martin Rhonheimer
Pontifical University of the Holy Cross, Rome, Italy

Rev. Dr. Angel Rodríguez Luño
Pontifical University of the Holy Cross, Rome, Italy

Rev. Dr. Augusto Sarmiento
University of Navarra, Spain

Rev. Dr. Carlos Alberto Scarponi
Pontificia Universidad Católica Argentina, Buenos Aires, Argentina

Rev. Dr. Peter Schallenberg
Theologische Fakultät Paderborn, Germany

Dr. Michele Schumacher
University of Fribourg, Switzerland

Dr. Walter Schweidler
Catholic University of Eichstätt, Germany

Dr. Josef Seifert
Instituto de Filosofía Edith Stein, Granada, Spain

Dr. Mary Shivanandan, Emeritus
Pontifical John Paul II Institute, Washington, DC

Msgr. Robert Sokolowski
The Catholic University of America, Washington, DC

Dr. Robert Spaemann, Emeritus
University of Munich, Germany

Rev. Dr. Josef Spindelböck
Philosophisch-Theologische Hochschule, St. Pölten, Austria

Dr. Aude Suramy
Institut Catholique de Toulouse, France

Rev. Dr. Juan Andrés Talens Hernándis
Facultad de Teología Valencia, Spain

Dr. Steven Craig Titus
Institute for the Psychological Sciences, Arlington, VA

Dr. Christopher Tollefsen
University of South Carolina, Columbia, SC

Dr. Mats Wahlberg
Umeå University, Sweden

Rev. Dr. Thomas Joseph White, O.P.
Dominican House of Studies, Washington, DC

Rev. Dr. George J. Woodall
Pontifical Athenaeum Regina Apostolorum, Rome, Italy

Rev. Dr. Luigi Zucaro
Pontifical John Paul II Institute, Rome, Italy

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