Faut-il restaurer les frontières ?

Rédigé par Guilhem Golfin le dans Culture

Faut-il restaurer les frontières ?

Dans son essai, Indispensables frontières, Thierry Baudet montre que la démocratie ne peut se passer de frontières, qui sont même, nous dit Pascal Bruckner dans sa préface, « la condition de l’exercice démocratique ». 

Notre époque voit la remise en question de la domination du monde par les pays occidentaux, dans un contexte de dérive d’une oligarchie mondiale de fait. Comme en toute période de changement important, la question de l’ordre politique se repose donc aujourd’hui avec une acuité certaine et le défi de dessiner les contours du monde nouveau.

Relever ce défi suppose d’avoir pris une mesure exacte des problèmes qui se posent. Deux options se présentent alors. Soit les désordres actuels sont les conséquences de principes en eux-mêmes vicieux, soit ils résultent d’une rupture perverse avec des principes sains.

Dans son essai Indispensables frontières. Pourquoi le supranationalisme et le multicultura­lisme détruisent la démocratie, Thierry Baudet, professeur de droit public à l’Université de Leyde, développe la seconde interprétation, en montrant que ces désordres tiennent à la conjugaison de deux facteurs : le développement de structures supranationales d’une part, la promotion du multiculturalisme de l’autre, qui tous deux minent l’État-nation, conçu comme forme achevée, et en cela indépassable, de l’ordre politique. Par ordre politique, il faut entendre un système juridique de pouvoir, capable de générer la loyauté des hommes qui y sont soumis et de susciter une véritable culture commune. Cet ordre repose, selon l’auteur, sur l’imbrication de trois réalités : l’État-nation, une cultu­re nationale – résultat de valeurs partagées et de la juridiction étatique unifiée d’un territoire –, et la souveraineté nationale ou étatique, conçue comme pouvoir indépendant de législa­tion et de décision.

Leur concertation est à l’origine de la démocratie représentative et de l’État de droit, seuls à même de maintenir cet ordre politique. À l’inverse, le supranationalisme, qui n’est rien d’autre qu’un supra-étatisme ou « la mise en place d’institutions qui fonctionnent supra l’État », est donc au-dessus de l’ordre politique. Le multiculturalisme, quant à lui, consiste à nier une culture commune au sein d’une société donnée, et à « mettre en place un pluralisme juridique fondé sur la présence de peuples ayant des origines culturelles et des traditions légales diverses ». Il mine de l’intérieur l’unité nationale en masquant les inévitables rapports de force appelés à se développer entre les groupes sociaux.

Quels effets recherchés ?

Le propos de Thierry Baudet n’est pas de s’opposer à la mondialisation en tant que telle, mais d’affirmer que seul l’État-nation est à même de garantir que cette mondialisation soit bénéfique, c’est-à-dire ne se développe pas en violence. À l’inverse, le supranationalisme et le multiculturalisme conduisent à des effets officiellement recherchés, au développement de la violence, à la mise en danger de la liberté, et à la dévaluation de la culture par une sorte de balkanisation des esprits qui résulterait de la désagrégation des sociétés nationales. D’où le caractère indispensable des frontières, seules à même de garantir l’unité à la fois géographique et juridique, c’est-à-dire politique, des pays, et de permettre ce qu’il nomme un « nationalisme multiculturel » « ouvert » à l’altérité, et un « cosmopolitisme souverain », non autarcique : soit un ordre politique compatible avec les « impératifs du monde moderne et internationalisé ».

Thierry Baudet pose ainsi de manière claire le problème politique dans sa forme actuelle. Il n’a aucun mal à montrer les dérives des institutions supranationales, ainsi que les dangers du multiculturalisme. Sa réflexion se heurte néanmoins à la difficulté inhérente à la notion de souveraineté, pierre angulaire de toute la pensée politique moderne. Car la souveraineté est toujours niée en pratique, ce que Thierry Baudet avoue sans le dire en distinguant une « souveraineté formelle » de principe (ou indépendance constitutionnelle de l’État) et une souveraineté matérielle, lieu où sont prises les décisions politiques effectives, et qui est soumise à toutes sortes d’influences. D’autre part, un contrôle du politique n’est pas en soi choquant : car qui peut garantir que le politique suive toujours la justice ? Une instance qui puisse le sanctionner si nécessaire est donc une excellente chose. L’actualité récente nous a assez rappelés à ce questionnement. Mais seule une autorité religieuse peut assumer ce rôle : le problème est aigu en un temps où l’Église voit son autorité contestée, mais manque aussi trop souvent d’une parole claire sur le sujet.

Il n’est donc pas évident que la solution des problèmes politiques passe par le retour à un ordre westphalien fondé sur la seule souveraineté des États. Mais la question mérite d’être posée, et le fait est que nous n’avons pas encore aujourd’hui les éléments d’une véritable alterna­tive. Une chose apparaît claire toute­fois : on ne pourra les trouver qu’en s’affranchissant des principes modernes.

Thierry Baudet, Indispensables frontières, traduit de l’anglais par Julien Funnaro et Jean-François Mathieu, éditions du Toucan, 588 p., 25 €.

Ce billet a été publié dans L'Homme Nouveau, je commande le numéro

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