Il faut que l’Église parle au monde avec un langage clair. Entretien avec Anca-Maria Cernea

Rédigé par par Jeanne Smits le dans Religion

Il faut que l’Église parle  au monde avec un langage clair. Entretien avec Anca-Maria Cernea

Médecin grecque-catholique de Roumanie, Anca-Maria Cernea a été invitée à prendre la parole lors du dernier Synode sur la famille, le 16 octobre. Son intervention a été mondialement commentée en raison de la force de son témoignage et de la clarté de son propos. Comme tous les intervenants au Synode, son temps de parole était limité. C’est pourquoi nous avons voulu approfondir avec elle les raisons profondes qui l’ont conduite à inviter les Pères synodaux à revenir à l’essentiel – le salut des âmes – tout en offrant une analyse de la révolution idéologique en cours à l’échelle mondiale pour subvertir radicalement la famille. Juste avant de quitter la Ville Éternelle, c’est à l’ombre de Notre Dame de Fatima et de saint Paul qu’elle a répondu aux questions de Jeanne Smits.

Vous avez eu le privilège de participer au Synode ; vous avez assisté à toutes les séances. Quelles sont vos premières impressions sur le rapport final ?

Anca-Maria Cernea : Je n’ai pas encore eu la possibilité de l’étudier attentivement, mais j’ai participé à toutes les discussions et j’étais là au moment du vote. En quelques mots, je peux dire que cela aurait pu être pire. Je ne suis pas contente pour autant : c’est un document qui contient beaucoup de confusions. Mais grâce à Dieu beaucoup de propositions, beaucoup de discussions ont été corrigées. Cela aurait pu être pire… mais cela aurait pu être meilleur. Ce n’est pas que ce rapport contienne des choses mauvaises, mais il est confus et à partir de cette confusion, celui qui a un projet révolutionnaire peut justifier sa théorie pour dynamiter la doctrine de l’Église.

Notamment en ce qui concerne les divorcés remariés ?

Oui, parce qu’il y a un vocabulaire qui peut tromper. Si l’on parle de ne pas exclure, de ne pas discriminer, ou que l’on utilise des expressions qui suggèrent que l’Église discriminait, avant, du point de vue pastoral, il ne s’agit pas exactement de l’interdiction de la communion aux divorcés remariés. Mais je ne crois pas que ce soit exactement en ces termes que le problème se pose.

Quels sont donc les problèmes à votre avis ? Ce sont les omissions ?

Ce sont des timidités. Des hésitations. Parce que si l’Église parle au monde il faut que ce soit dans un langage clair : elle doit éviter les expressions et les clichés idéologiques, parce que ce n’est pas ainsi que Jésus parlait. Il ne parlait pas de discrimination ou de non discrimination, d’exclusion, d’inclusion, de tolérance, ou de développement durable… Ce n’est pas le vocabulaire de l’Évangile. Il parlait clairement, Il utilisait le mot « amour » – mais aussi : « pardon », « péché », « conversion ».

Il parlait même de l’enfer…

Oui, de l’enfer, du péché, de la nécessité de la conversion, de l’amour de Dieu qui sauve. Mais en parlant de la responsabilité des personnes : de la nécessité d’accepter cet amour. Tel est le langage de l’Évangile. L’amour, c’est beaucoup plus que la tolérance si l’on parle des personnes. Mais pour ce qui est des idées, des théories, des idéologies, c’est un mot trompeur. Dans ce contexte-là, le mot « tolérance » n’est pas clair. Notre Seigneur nous a dit de parler clairement : « oui, oui, non, non » – et tout le reste vient de l’ennemi. Lui ne parlait pas dans des termes confus, « soft ».

On craignait notamment une attaque contre Humanæ vitæ, elle ne se trouve pas dans le rapport. Pensez-vous que la référence au « discernement » et au « for interne » pour les divorcés remariés va être l’occasion d’une attaque sur ce plan-là à l’avenir ?

Oui, c’est possible, mais on a évité le pire. L’histoire de l’évolution de ce document est longue. On est parti d’un Instrumentum laboris – le document qui a servi de base aux discussions au début de ce Synode –, où il y avait des expressions non seulement confuses mais mauvaises, des articles qui n’étaient pas acceptables, notamment au niveau de l’attaque contre Humanæ vitæ. Il y avait également toute la théorie de la conscience qui serait un pôle face à l’autre pôle qui serait la loi de Dieu – où les personnes pourraient choisir ce qui serait le mieux pour elles, et qui ne coïnciderait pas nécessairement avec la volonté de Dieu. Grâce à Dieu on a évité cette formule-là, et on l’a remplacée par quelque chose qui est mieux. À mon avis ce n’est pas non plus assez clair, comme beaucoup d’autres choses. Mais les erreurs grossières ont été évitées. Elles n’ont malheureusement pas été éliminées complètement mais cela a été un peu réduit.

Il y a ainsi une référence aux homosexuels qui à mon avis n’est pas du tout à sa place dans un document qui regarde la famille, car ce n’est pas un problème qui la concerne. En Roumanie, nous avons beaucoup de problèmes avec l’alcoolisme : il n’y a pas de référence à l’alcoolisme dans tout le document, sinon dans une énumération, alors que c’est vraiment une chose qui détruit la famille. Cela aurait mérité un paragraphe. L’homosexualité est extrêmement rare en Roumanie, et si c’est un problème, ce n’est pas un problème des familles mais des personnes individuelles. Évidemment, celles-ci ont besoin de notre aide, mais je le dis aussi en tant que médecin : il faudrait que l’Église répète clairement son enseignement selon lequel les actes homosexuels sont des péchés très graves. Si on dit seulement que l’on doit aimer et respecter les gens qui ont ce problème, cela ne suffit pas : il faut aussi prévenir, c’est-à-dire éviter que des personnes de bonne foi se laissent tromper par la propagande qui nous entoure, parce qu’il y a une pression énorme pour faire accepter ce type de vie.

Dans ce document, ces choses ne sont pas claires : on dit seulement qu’il faut respecter tout le monde, qu’il faut éviter de commettre des injustices par rapport aux autres personnes, de les juger… Mais le péché doit être nommé par son nom pour que les gens puissent l’éviter ! Et pour ce qui est de l’homosexualité, je peux le dire également : c’est une chose qui menace autant la vie éternelle que la vie physique. C’est une chose qui tue. On fait des campagnes contre l’habitude de fumer ou contre l’obésité pour protéger la santé. On est d’autant plus obligés de prévenir des choses qui vraiment mènent à la mort.

Vous avez évoqué votre vie, votre expérience du communisme et ce qui est arrivé à vos parents. Avez-vous vous-même vécu sous cette domination communiste et cela vous a-t-il éclairé dans votre jugement aujourd’hui ?

J’avais 25 ans quand Ceausescu est mort. Je suis née sous un régime communiste, mais j’ai eu le privilège, sans le mériter, de naître dans une famille qui était dans l’opposition, qui était en contact très étroit avec l’Église grecque-catholique et ses prêtres clandestins, puisque l’Église ne fonctionnait pas officiellement, tout était dans les catacombes… Et nous avons eu la chance, ma sœur et moi, de connaître des gens merveilleux. Pour nous, à l’époque, c’était presque évident : plus tard, nous nous sommes rendu compte combien nous avions été privilégiées par ce contact. Nous avons connu des gens qui avaient souffert beaucoup en prison, mais qui gardaient leur sérénité, qui avaient tout pardonné. Ils nous ont vraiment entourées, nous avons été élevées dans cette atmosphère.

Il y avait le communisme, qui nous opprimait, il y avait toute cette propagande, tous les mensonges, les difficultés et la misère de la vie quotidienne, mais de l’autre côté il y avait cette vision chrétienne, cette interprétation que nous recevions, plutôt par l’exemple mais aussi par la parole, de mes parents et de leurs amis. Je crois que cela nous a permis de comprendre des choses qui se passent encore de nos jours, qui ont un lien – et même une provenance – avec le même phénomène marxiste. Maintenant c’est sous une autre forme. Aujourd’hui ce n’est pas sous une forme évidemment violente – même s’il y a des violences : l’avortement est la violence absolue contre des innocents. Mais ce n’est pas aussi visible que ne l’était la violence de l’oppression communiste d’un régime totalitaire. C’est une forme insidieuse qui s’est infiltrée dans la culture, dans les médias, dans l’université, et même, malheureusement, au sein de l’Église, par des « trucs » de vocabulaire, des clichés, des pensées, des automatismes qui ne sont même plus perçus, et qui nous entourent de toutes parts. Il faudrait qu’on se réveille !

Vous faites clairement le lien entre la révolution sexuelle actuelle qui est une idéologie, comme vous l’avez dit, et le marxisme et le communisme. Pourquoi ? On a tendance à dire en France que l’idéologie du Genre et toutes ces choses viennent des États-Unis. Je voudrais que vous nous expliquiez la raison pour laquelle vous faites le lien avec le marxisme et le communisme.

Si l’on parle du monde libre, de l’Occident, c’est très complexe. Ce n’est pas un bloc. L’Occident est pluraliste. Les États-Unis eux-mêmes sont une société très complexe : il y a beaucoup de tendances. Il y a énormément de chrétiens. On ne peut pas parler des États-Unis comme on parle de la Russie : là, s’il y a une opposition elle est très persécutée, elle n’a pas le pouvoir d’influencer la politique du pays. Tandis qu’aux États-Unis il y a toutes sortes de tendances, on peut offrir une résistance si le gouvernement de gauche essaie d’imposer des politiques révolutionnaires. Il y a la possibilité que des groupes chrétiens réagissent, qu’ils arrêtent ou qu’ils freinent au moins ces tendances.

La théorie du Genre n’est pas une politique américaine par définition. Je crois qu’il est important de la voir dans le contexte de l’École critique – un autre nom de l’École de Francfort. Judith Butler, la fondatrice de la théorie du Genre, s’inscrit officiellement dans cette École critique qui provient de l’École de Francfort. Et celle-ci a ses origines dans la période des années 1920. C’est un projet du Komintern, explicitement préparé pour saper l’Occident sur le plan moral et culturel. Il s’agissait de détruire la résistance morale des pays occidentaux, en vue de la Révolution : c’étaient les Russes qui préparaient la conquête du monde entier pour instaurer la société communiste.

Il y a eu des personnages très importants pour les débuts de cette tendance : Georg Lukács, un grand intellectuel hongrois malheureusement communiste, un personnage très subtil, qui a conçu ce projet. Puis cela a été la tâche de Willi Münzenberg, le chef du parti communiste allemand, qui s’est occupé de poser les fondations de l’École de Francfort. En même temps et en parallèle, il y a eu une autre lignée, celle d’Antonio Gramsci, communiste italien. Il a élaboré un projet de domination culturelle, mais dans son cas c’était explicitement en vue de l’instauration du communisme. Pour l’École de Francfort, c’est plutôt une tendance à détruire : ses tenants visent la destruction, elle ne propose pas de projet pour remplacer la réalité qu’ils contestent. Ils ne font que déconstruire, dénoncer, détruire : ils ne s’occupent que de la critique, et c’est pour cela qu’on l’appelle maintenant l’École critique.

La tendance de Gramsci est explicitement orientée vers une société communiste, mais il renverse un peu l’ordre classique du marxisme. Il ne professe pas d’abord la révolution violente, la prise des moyens de production, la nationalisation de la propriété : il soutient qu’il est plus important de conquérir d’abord l’hégémonie culturelle. Pour Gramsci, l’ennemi le plus important qu’il faut vaincre, pour pouvoir instaurer le communisme, c’est l’Église catholique. Il écrivait ces choses au cours des années 1920. Il recommandait de procéder sans rien dire du projet, mais d’utiliser plutôt des compagnons de route : des gens qui ne sont pas explicitement communistes et qui ne se rendent même pas compte du fait qu’ils sont utilisés comme des vecteurs pour le message communiste. Il disait qu’il fallait infiltrer la culture, les médias, l’université, et surtout, surtout l’Église catholique.

Ce que vous avez perçu au Synode, vous l’avez dit lors d’un entretien avec LifeSiteNews, c’est la présence de ce que vous avez appelé une « minorité léniniste », que l’on peut identifier à ce type d’action.

C’est une chose qui se produit souvent dans l’Histoire : que des minorités très bien organisées, très conscientes de ce qu’elles veulent, de leur projet, très motivées, puissent influencer une majorité qui n’est pas du tout de cette opinion-là. Je crois que j’ai pu percevoir cela au Synode : il y avait une majorité de catholiques normaux, c’est-à-dire de gens qui étaient fidèles à l’enseignement de l’Église. Mais c’était une majorité qui n’était pas organisée : des personnes qui avaient les mêmes convictions mais qui ne ressentaient pas le besoin de se retrouver le soir pour faire du lobbying, pour organiser une manière de défendre leur position. Tandis que les autres étaient très bien organisés. Ils ont pu au moins donner l’impression qu’ils étaient nombreux, importants, que c’était une vraie tendance – d’autant qu’ils parlaient beaucoup aux médias. L’image extérieure du Synode, je n’en suis pas bien consciente parce que je n’ai pas eu le temps de suivre exactement ce que les médias extérieurs disaient, mais j’ai vu des gens qui avaient un projet révolutionnaire s’exprimer beaucoup dans les médias.

Une précision : je ne suis pas du tout d’accord avec cette dichotomie entre « conservateurs » et « progressistes » : je crois que cela est déjà trompeur. Cela fait partie de ce langage qu’il faut éviter.

Faut-il plutôt parler d’« orthodoxes » et « hétérodoxes » ?

Oui, c’est plutôt cela. Ce serait une description correcte.

Il serait d’ailleurs intéressant de revenir sur le langage car il y a dans cet ordre beaucoup de « trucs » qui vraiment inversent la réalité, ou bien créent une fiction, une vérité parallèle : on opère dans un univers qui n’est pas du tout celui où nous vivons. C’est une stratégie idéologique. Mais elle était employée au sein de l’Église, c’est au Synode qu’on parlait cette langue-là ! Par exemple, on nous disait que ceux qui s’opposent à des révolutions, qui sont fidèles à l’enseignement éternel de l’Église, sont les partisans d’un langage « statique », tandis que les « progressistes » étaient « ouverts » et « dynamiques ».

Mais quand on oublie ces clichés et que l’on regarde un peu la réalité, on voit que ceux qui parlent de dynamisme, de progrès, d’évolution, d’ouverture, ont des églises vides. Ils sont obligés de vendre des églises pour les transformer en mosquées. Tandis que nous qui sommes « statiques », qui ne sommes pas « dynamiques », qui sommes « rétrogrades », « sous-développés », nous avons des églises pleines. Il faut voir les églises d’Afrique, où il n’y a pas assez de place pour tout le monde, et une participation énorme des fidèles à la vie de l’Église : énormément de vocations. Et on nous dit que ça, c’est statique ! Et que c’est « dynamique » d’avoir des églises vides ! C’est vraiment un langage qui inverse la réalité. Les églises qui ont la vie, qui ont la foi, qui ont des vocations, sont dynamiques et jeunes.

Vous avez parlé du « marxisme culturel » en faisant le lien avec ce qui est prêché aujourd’hui par ces hétérodoxes et ce que nous vivons. À votre sens, ce marxisme culturel est-il très présent en Occident ? Le communisme a-t-il gagné par ce biais ?

Il a gagné beaucoup de terrain. Je ne crois pas qu’il ait vraiment gagné mais il a gagné dans des domaines qui sont très visibles. Si l’on regarde les médias, si l’on écoute le discours des hommes politiques, on croirait à sa victoire. Mais à mon avis, même en Occident les gens normaux ne sont pas ainsi. Ce n’est pas ainsi qu’ils parlent chez eux à la maison, et chaque fois qu’ils ont l’occasion de s’exprimer ils s’opposent à de tels projets. Par exemple, il y a eu des référendums sur l’Union européenne et les gens normaux ont rejeté ces projets d’ingénierie sociale. Les gens sont pour la paix, les bonnes relations en Europe – mais pas forcément pour les institutions européennes qui sont très idéologisées. Chaque fois que les peuples, les nations, les sociétés en ont l’occasion, ils ne donnent pas l’impression d’être tellement convaincus par ces théories. Il faut distinguer la réalité de l’image.

L’image qui est véhiculée par les médias…

Oui, on vous fait croire qu’ils sont victorieux, alors qu’ils sont minoritaires, y compris au niveau des sociétés, et dans l’Église. Ils ne sont que minoritaires, mais c’est une façon d’étouffer l’espoir : on est chez soi devant la télévision et on entend tout ce discours qui paraît accablant et on se sent seul devant un monde hostile. Alors que ce n’est pas du tout vrai. Par exemple, je me rappelle l’enterrement de Jean-Paul II : des millions de personnes venues de tous les coins du monde. Cela ne passait pas par les médias, car les médias étaient très hostiles, mais par une relation directe entre Jean-Paul II et les personnes qui le suivaient. C’est un monde qui n’est pas du tout montré par les médias. Il faut que nous prenions nos distances. Je crois que c’est un signe d’espoir, car tout n’est pas perdu, même en Occident. La révolution culturelle n’a pas encore gagné. Il ne faut pas que nous soyons découragés.

En Occident, on a tendance à se créer de faux espoirs parce qu’on essaie de s’accrocher à quelque chose. Il y a par exemple l’illusion selon laquelle la Russie serait maintenant le grand défenseur de la chrétienté : le régime de Poutine, etc. Vous savez qu’au Synode il y a eu le discours de Mgr Hilarion de Voloko­lamsk, le représentant de l’Église orthodoxe, qui a critiqué les tendances révolutionnaires de l’Église catholique, mais il faut voir tout cela dans un contexte. Il a pu avoir raison partiellement dans son discours, mais ce que Notre Seigneur nous enseigne, c’est de voir d’abord nos propres problèmes, nos défauts, nos péchés, avant de prêcher aux autres.

Ils ont leurs problèmes à eux : c’est une Église qui n’est pas du tout indépendante de ­l’État, qui sert un régime criminel, qui provient du KGB directement. Il y a parmi la hiérarchie orthodoxe russe énormément de gens qui sont liés directement au KGB. Il ne faut pas se laisser prendre par cette fausse illusion d’alliance. Nous, nous avons Dieu, nous avons la prière, nous avons les instruments pour mener ce combat sans avoir besoin de tels alliés.

Oui, c’est une tentation que l’on remarque en France chez beaucoup de « conservateurs » si vous me permettez d’employer le mot dans ce contexte ; ils pensent que la Russie peut inverser le courant de la révolution idéologique. Mais vous, vous avez parlé de Notre Dame de Fatima et des « erreurs de la Russie » qui continuent de se répandre sur le monde. Vous dites donc bien que ces erreurs n’ont pas fini d’être répandues.

Oui, les erreurs continuent de se répandre, et la Russie ne s’est pas encore convertie. On doit encore continuer à prier pour la Russie.

Vous êtes vous-même de rite catholique oriental. Avez-vous une vision particulière du rôle des Églises orientales catholiques dans ce combat, et dans cette lucidité ?

Je crois que nous avons une position privilégiée : c’est le privilège de la Croix ! C’est grâce à la persécution que Dieu nous a préservés de ces influences qui ont envahi l’Église en Occident. Les choses se sont passées selon ce que prêchait Gramsci dans les années 1920 : l’Église a souffert elle aussi de cette infiltration idéologique. Nous étions d’une certaine façon coupés de cette évolution qui régnait en Occident à cause de la persécution : nous avons été ainsi préservés. Notre hiérarchie est moins touchée que d’autres par ces nouvelles mentalités qui ont pénétré l’Église en Occident.

D’autre part, il y avait aussi l’évidence du mensonge communiste : vivre dans un régime communiste qui vous dit que tout est bien, que l’on vit l’âge d’or de l’Histoire de votre pays, alors que vous voyez combien la misère est profonde et que le mensonge est présent partout, cela vous permet de distinguer entre le discours et la réalité. Nous avons l’habitude de filtrer : de filtrer les discours et les informations qui nous viennent par les médias ; nous avons ce réflexe qui aide à être sceptiques.

Maintenant que nous avons l’Internet et qu’il y a beaucoup de discussions sur des forums virtuels, il y a beaucoup de gens qui s’expriment sur des articles de presse des médias officiels. Je vois beaucoup de gens qui ont des intuitions, même s’ils n’ont peut-être pas bien étudié tout ce pedigree révolutionnaire qui part de Lénine par l’École de Francfort ou par Gramsci pour arriver à la révolution sexuelle ou à la théorie du Genre de nos jours. Quand ils voient parler de revendications homosexuelles dans la presse, ils en discutent dans les forums, et ces gens ordinaires, qui n’ont pas fait d’études approfondies de l’histoire politique, font des commentaires en disant que « c’est du communisme ». Ils ont l’intuition correcte, mais il faut qu’on leur donne des armes, c’est-à-­dire les arguments, car ils ne savent pas énoncer tout cela dans le détail.

Vous avez été, je crois, très applaudie au Synode : vous avez parlé de la nécessité de la conversion et de la Rédemption avant tout. Voulez-vous en parler, pour conclure ?

Oui, c’est une chose qui n’est malheureusement pas assez perçue par nos pasteurs. Tout ce dont nous venons de discuter, ce sont des défis de nature religieuse : toutes ces idéologies sont des religions de remplacement. C’est une forme d’idolâtrie, d’hérésie gnostique. L’Église par excellence devrait s’occuper de cela. La tâche des pasteurs n’est pas de combattre le changement climatique ou les injustices économiques. C’est d’abord de dénoncer les erreurs, de protéger le troupeau contre des erreurs qui sont de nature religieuse, parce que c’est le premier commandement : l’interdiction de l’idolâtrie. L’Église doit d’abord nous protéger contre les péchés, surtout l’idolâtrie puisque c’est la source de beaucoup d’autres péchés.

Maintenant on peut constater qu’il y a très peu d’intérêt de la part de l’Église à étudier les idéologies ou à s’occuper de cela. Il y a des gens qui font ces études, qui ne sont pas des pasteurs, qui ne sont pas des théologiens, par exemple le Pr Olavo de Carvalho, un Brésilien qui habite aux États-Unis : c’est un laïc catholique, qui n’est ni pasteur, ni évêque, ni Père synodal, et il écrit sur cela. Au siècle dernier, il y a eu Eric Voegelin, professeur de philosophie politique, qui n’était pas non plus théologien, mais un intellectuel de grand calibre, qui a constaté qu’il s’agissait d’un défi théologique, d’une erreur de nature religieuse. Il y a aussi Alain Besançon, qui n’est pas un évêque, mais un philosophe laïque qui a compris et expliqué que ces idéologies sont des phénomènes d’ordre religieux. Je crois qu’il est temps que l’Église s’en occupe, c’est ce dont nous avons besoin dans notre guerre culturelle, si on peut l’appeler ainsi. C’est plutôt une guerre spirituelle, comme le dit saint Paul : ce n’est pas contre la chair que nous sommes obligés de lutter, mais contre l’ennemi, les armées du mal, avec les armes de l’Esprit. Il utilise ce langage militaire ; en extrapolant ce langage on peut dire que nous sommes engagés dans une guerre culturelle qui a un substrat spirituel.

Nous allons rentrer en Roumanie, dans notre contexte, dans notre guerre culturelle locale, et nous voudrions bien que nos pasteurs ne nous quittent pas, qu’ils ne nous abandonnent pas sur le champ de bataille. Car parfois on se sent comme des soldats abandonnés par les généraux.

Ce billet a été publié dans L'Homme Nouveau, je commande le numéro

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