Des livres comme signaux métapolitiques

Rédigé par Jean-Michel Beaussant le dans Politique/Société

Des livres comme signaux métapolitiques

Plusieurs ouvrages (de Zemmour, Villiers ou Geffroy Lejeune) rencontrent un réel succès auprès du public avide d’une parole vraie et réaliste. Sont-ils les signes avant-coureurs d’un changement profond ou les petites flammes qui entretiennent l’espoir dans un pays en désamour de ses élites ?
Avec le retentissement de son dernier ouvrage, Le Suicide français, Zemmour (comme Villiers avec Le moment est venu de dire ce que j’ai vu) a pour ainsi dire offert, à quelques nuances près, les arguments de la contre-révolution à portée de main médiatique et donc à disposition de la grande majorité des Français. Ce que certains auteurs s’évertuent à démontrer depuis quarante ans dans une relégation sociologique persévérante est ici exposé avec un certain talent au vu et au su de tous. C’est comme si Jean Ousset, Marcel Clément ou Jean Madiran avaient eu d’un coup la possibilité de franchir le mur du son médiatique, passant du « samizdat » à l’édition et la diffusion de masse.

Incompréhension

Mais ne nous trompons pas : ce que ces auteurs gagnent en extension médiatique, ils ne le gagnent pas forcément en compréhension et en sympathie de l’établissement politico-médiatique. Zemmour le reconnaît : « Les gens qui partagent mon diagnostic ne sont ni à la tête de l’État, ni dans la haute fonction publique, ni dans les grandes entreprises, ni dans les médias. Nulle part. » D’où son refus à faire de la politique : « Aujourd’hui, ce serait contre-productif. La politique active nous enferme. Il faut rester au-dessus ou à côté pour mener le combat culturel. C’est une autre forme d’engagement auquel je m’emploie. » (Figarovox, novembre 2014). Sa percée est à la fois très forte et très vulnérable. Cela s’explique peut-être par le fait que lui-même vient du système et s’en sert, comme le système se sert de lui.

C’est l’arène médiatique qui l’a mieux fait connaître et a permis le succès de son livre. Et c’est parce qu’on en parle que le livre se vend. Et c’est parce qu’il se vend qu’on en parle et parce que Zemmour fait de l’audience qu’il est encore reçu et toléré sur les plateaux pour en parler : audimat et loi de l’argent obligent ! Jusqu’à un certain point. La dictature du relativisme génère malgré elle ses « réacs » – des franc-tireurs de tout acabit comme Alain Finkielkraut, Michel Houellebecq, Michel Onfray… – dont la prise de parole affole certes, mais qu’elle contrôle également et qui demeurent impuissants à la renverser, tant qu’ils ne rencontreront pas une contre-révolution plus consistante sur laquelle s’appuyer et avec laquelle agir résolument.

Un combat politique et culturel

C’est autant le combat politique que culturel qu’il faut mener aujourd’hui, mais également au-dessous ou à côté du pays légal, sans pour autant le négliger. C’est l’intuition métapolitique de Philippe de Villiers comme celle de la « cité parallèle » de Vaclav Benda par essence contre-­révolutionnaire (cf. L’HN n°1594). Renoncer à « réformer » ce qui ne peut plus l’être, pour réédifier plutôt des « murs porteurs », en marge des institutions officielles : une autre vie politique et culturelle, destinée à suppléer aux déficiences de l’État et à permettre à la société de se reconstruire en vérité. C’est le principe de la dissidence organique ou de l’anticorps : créer les conditions qui puissent rendre le changement ou la réforme possibles. Des écoles indépendantes à côté du Mammouth scolaire, des médias alternatifs à côté de ceux de la pensée unique, des entreprises de proximité à côté des multinationales…

Quand un Zemmour sera davantage porté par ces médias alternatifs que par des « structures de péché », c’est-à-dire qu’il sera invité parce qu’il dit la vérité et non parce qu’il fait de l’audimat, alors le peuple réel ne sera plus loin de retrouver un pays légal à sa convenance. Mais pour y arriver, il faut non seulement une patiente réforme intellectuelle et morale mais aussi une vertu politique de dissidence : celle que défend avec bonheur Villiers dans son ouvrage, à l’école de Soljénitsyne. C’est l’effort quasiment invisible de l’école contre-­révolutionnaire et de sa polis en filigrane, qui soutiendra au final beaucoup plus ceux que les institutions vérolées du système les ont faits princes paradoxalement. Sans rejeter les moyens extraordinaires que leur donne provisoirement ce monde clos du mensonge, ils doivent le percer et en sortir sans cesse en ouvrant des brèches du côté de ce monde ouvert de la dissidence.

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