François d’Assise, héros de la littérature française

Rédigé par Didier Rance le dans Culture

François d’Assise, héros de la littérature française

Chaque époque se dote d’icônes, indiscutables, intouchables – tels l’abbé Pierre ou le Dalaï-Lama pour la nôtre –, mais combien franchissent les barrières de leur siècle, de leur culture, de leur continent ? Saint François d’Assise en fait indéniablement partie, avec Socrate et le Bouddha (Jésus de Nazareth étant bien sûr hors course). Un des lieux les plus féconds pour cueillir une brassée de visages de ce saint tel qu’en icône les siècles le changent est la littérature. Damien Vorreux (1922-1998), qui a joué un rôle primordial dans la redécouverte du vrai visage du fondateur des Frères mineurs, l’a fait pour la littérature française en 1988 dans son délicieux François d’Assise dans les Lettres françaises (1), qui va des légendes en vers du Moyen Âge à Bernanos ou Simone Weil.

 

Le Tiers Ordre des écrivains

 

On y trouve, comme l’écrit Julien Green dans la préface de l’ouvrage, « le Tiers Ordre des écrivains » – car ils sont nombreux à avoir écrit sur François : poètes, romanciers, dramaturges, historiens, essayistes ou philosophes, ou encore prédicateurs et auteurs spirituels. Peu échappent à la recherche sagace du Père Vorreux (si ce n’est le Rabelais franciscain jadis mis en lumière par Gilson pour la Renaissance et le capital Sagesse d’un Pauvre d’Éloi Leclerc [1959] pour l’époque contemporaine). Des inconnus, tels ces nombreux capucins ou autres franciscains versifiant ou bataillant sur leur saint fondateur y côtoient les auteurs du Lagarde et Michard, de Rutebeuf à Mauriac ou Malraux, en passant par Corneille, Racine, Bourdaloue, Chateaubriand, Michelet, Huysmans, France, Claudel, Bloy ou Bernanos.

Plus de cent soixante auteurs sont ainsi présentés dans cette anthologie, classés, siècle après siècle, en catégories telles selon leur genre. Une mine à explorer, que l’on peut aussi creuser en fonction du contenu des textes (traductions françaises des textes franciscains, en particulier du Cantique des créatures ; récits, réflexions). Cette navigation au fil des siècles montre aussi comment des évènements ou dimensions de la vie de saint François frappent une époque ou sont au contraire ignorés par elle (par exemple les stigmates).

On trouve dans les 500 pages de cette anthologie le sublime comme le boursouflé, le génial comme le cliché. Bien évidemment, la plupart des François d’Assise de la littérature française sont à l’image des écrivains qui le présentent ou l’évoquent. Celui de saint François de Sales est un maître de vertus et celui du pamphlet huguenot L’Alcoran des Cordeliers (traduit de l’allemand) un ruffian libidineux parti tout droit en enfer. Celui de saint Vincent de Paul est un modèle à imiter, celui de Chateaubriand un chrétien par le sentiment. Plus proche de nous, le François d’Assise de Massignon est un maître en mystique de substitution et de dialogue avec l’islam, celui de Romain Rolland un frère de Gandhi, celui d’Edmond Rostand l’apôtre des fauvettes, celui de Francis Jammes un poète pour qui la beauté est la forme que l’amour donne aux choses et celui de Paul Guth un naïf. Les historiens ne reflètent pas moins l’esprit de leur époque, ainsi l’orgueil débile de Renan (« J’ai pu, seul de mon siècle, comprendre Jésus et François d’Assise »), qui invente un François sans l’Église, sans surnaturel, ignorant tout de la Bible ; ou encore Salomon Reinach et son François quasi cathare, typique de la fin du XIXe siècle.

François vu par Voltaire

L’auteur le plus surprenant est peut-être Voltaire : pour lui François est un illuminé fanatique et le sultan (baptisé Mélédin) un souverain philosophe qui décèle en lui un personnage fanatique mais inoffensif, le renvoyant comme un adulte le fait avec un enfant exalté, et il l’accuse aussi de paresse ; mais qui sait que François Arouet, Père temporel du couvent capucin de Gex, fut affilié au premier ordre franciscain ?

Qui chercherait à connaître saint François seulement à travers ces textes de la littérature française, qu’ils soient du XVIe ou du XXe siècle s’égarerait. D’ailleurs, comme l’écrit dans sa préface Julien Green, lui-même auteur d’une remarquable biographie du saint d’Assise, celui-ci « a suscité des milliers de livres et ils ont essayé de l’enfermer dans leurs pages, mais le Poverello a traversé bien des ouvrages sans y laisser même la trace d’un lièvre dans les blés ». Toutefois, à la différence de John Tolan qui s’est livré à un travail en quelque sorte similaire mais à la fois élargi à plusieurs pays et limité à un seul épisode, la rencontre de François et du Sultan, le Père Vorreux ne conclut pas son anthologie par une profession d’agnosticisme quant au véritable saint François : s’il remarque qu’à travers tous ces visages le saint d’Assise « est presque devenu un mythe », c’est pour ajouter que « le François de chacun de nous se trouve enrichi de tous ces apports » et que « de cette familiarité procurée par la lecture, notre ferveur a pu aussi bénéficier » car « c’est toujours un plaisir de parler d’un ami avec un ami commun ».

1. Damien Vorreux, François d’As­sise dans les Lettres françaises, DDB/Éd. franciscaines, 540 p., 12 €.

 

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