De la démocratie moderne

Rédigé par Joël Hautebert le dans Politique/Société

De la démocratie moderne

À en croire les politiciens en lice la démocratie moderne serait la panacée, même si les tentatives pour l’imposer dans maints régimes du Proche-Orient ont conduit ceux-là au bord du gouffre. En Occident l’on constate que la démocratie ne repose plus sur un socle de vertus mais sur des vices prônés comme les nouvelles valeurs de régimes dits démocratiques.

Si l’usage « littéralement diluvien » (Frédéric Rouvillois [1]) du mot « républicain » agace à bon droit, l’encensement constant de la démocratie irrite tout autant. On entend même quelques personnes bien intentionnées expliquer que face au dysfonctionnement actuel des institutions politiques, il faudrait revitaliser les structures démocratiques, ce qui sous-entend que celles-ci n’endossent aucune responsabilité dans la désagrégation de notre pays. Certes, il est vrai que l’Histoire nous apprend que tous les régimes politiques sont sujets à la corruption. Dans le De Regno (livre I, chap. IV), saint Thomas d’Aquin estime que la tyrannie (entendue dans le sens ancien du mauvais gouvernement d’un seul) est le pire des régimes car elle est l’antithèse du meilleur, la monarchie. Cette analyse donne a priori raison à ceux qui considèrent que les maux contemporains découlent d’une corruption du régime démocratique, prenant par exemple la forme d’une concentration des pouvoirs entre les mains d’une oligarchie.

Définir la démocratie

Mais qu’est-ce que la démocratie ? Le pouvoir du peuple ? Depuis l’Antiquité jusqu’aux temps modernes, l’analyse rationnelle des régimes politiques par les intellectuels n’a jamais fait de la détermination du titulaire du pouvoir un critère d’appréciation unique et isolé. Par exemple, au IIe siècle avant notre ère, l’historien grec Polybe écrivait ceci : « On ne nommera pas démocratie un régime où n’importe quelle foule a le droit de faire tout ce qui lui plaît et qu’elle se propose ; mais là où la tradition et la coutume sont de vénérer les dieux, d’honorer les parents, de respecter les gens âgés, d’obéir aux lois, si dans une communauté de ce genre la volonté de la majorité est prépondérante, voilà ce qu’il faut appeler démocratie » (2). Nul besoin de l’expertise d’un politologue pour comprendre que notre démocratie moderne n’a pas grand-chose à voir avec cette définition. « J’estime, écrivait encore Polybe, qu’il y a dans toute constitution deux éléments fondamentaux qui commandent notre préférence ou notre aversion pour les qualités et les structures de la constitution : ce sont les mœurs et les lois. Elles méritent notre préférence quand elles rendent les gens vertueux et raisonnables dans leur vie privée, et qu’elles impriment à l’esprit public dans l’État un caractère d’humanité et de justice ; elles méritent notre aversion dans le cas contraire » (3). Deux vertus sont à ses yeux centrales, la modération et le courage. La première rend les citoyens tempérants et frugaux tandis que la seconde assure le salut de la cité contre ses ennemis. « Quand ces deux vertus – courage et modération – se rencontrent dans une même personne ou un même État, le mal n’y naîtra pas aisément et les voisins n’imposeront pas facilement leur domination » (4). Là encore, difficile d’y retrouver notre système politique, fort perturbé par l’idée de désigner l’ennemi public réel, mais en revanche expert dans l’art de rendre la vertu de tempérance difficilement praticable. Mais n’est-ce pas la faute des gouvernants successifs ? Comment imputer une quelconque responsabilité au régime ? Approfondissons la question.

Lois et morale

Le rapport forme du régime/vertu est constant, tant dans la pensée antique que chez les auteurs médiévaux qui acceptaient le principe de la légitimité du gouvernement d’un seul, d’une minorité, du plus grand nombre ou d’un mélange des trois. Or, comme l’a écrit Philippe Bénéton, le régime « est la caractéristique majeure de la collectivité en tant que telle (…) [qui] fixe son style de vie et son orientation morale » (5), ce qui rejoint l’analyse de Polybe selon lequel, « si nous observons la cupidité dans la vie privée des gens et l’injustice dans leurs affaires publiques, nous sommes évidemment fondés à dire que les lois, les divers aspects de la moralité et l’ensemble du régime sont mauvais » (6).

Il convient alors d’observer s’il existe une corrélation entre, d’un côté, une dégradation régulière des lois et des mœurs et, de l’autre, le recours à un type particulier de régime politique. En 1979, le pape Jean-Paul II déclarait que « notre époque est sans doute celle où l’on a le plus écrit et parlé de l’homme, celle des humanismes et de l’anthropomorphisme. Et cependant elle est l’époque (…) du recul de l’homme à des niveaux jusqu’à présent insoupçonnés, l’époque des valeurs humaines piétinées comme on ne l’a jamais fait dans le passé » (7). Le chemin parcouru depuis ne nous autorise pas à altérer la vigueur du propos. Dans le même temps, nous avons assisté à l’écrasante victoire du modèle démocratique occidental, érigé en norme suprême indépassable, hégémonique, que le monde entier est invité à appliquer.

Ce phénomène n’est pas récent. Née dans le contexte de l’affirmation philosophique de l’autonomie de l’individu abstrait, la démocratie moder­ne apparaît ainsi comme le régime politique le plus adapté au projet d’émancipation progressive de tout ordre hétéronome, naturel et divin. La souveraineté du peuple s’adosse aux « valeurs de la République » qui en même temps la limite, puisque la volonté du peuple n’est prise en considération que dans la mesure où elle va dans le sens du « progrès » c’est-à-dire de l’émancipation, comme l’atteste la condamnation morale du « populisme ». Ainsi, comme autrefois, la reconnaissance du pouvoir de la majorité ne suffit pas à définir le régime, puisque ce dernier s’appuie sur des valeurs : les vertus morales autrefois (comme pour tout régime), le rejet de ces mêmes vertus aujourd’hui, remplacées par les vices devenus vertus. Ce bouleversement radical interagit inévitablement avec les institutions politiques elles-mêmes.

Loin d’en tirer des conclusions hâtives, contentons-nous d’affirmer que l’analyse raisonnable du régime démocratique actuel ne peut passer sous silence ce constat historique.

1. Être (ou ne pas être) républicain, p. 7, Cerf, 240 p., 14 €.
2. Polybe, Histoires, Livre VI, 4.
3. Ibid., Livre VI, 47.
4. Ibid., Livre VI, 48.
5. Introduction à la politique, p. 23, PUF, 1997, épuisé. Éd. 2010, 384 p., 25,50 €.
6. Polybe, Histoires, Livre VI, 47.
7. Discours de Puebla, 28 janvier 1979.

 

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