Le Ralliement : combien de divisions ?

Rédigé par Philippe Maxence le dans Culture

Le Ralliement : combien de divisions ?

En 1892, le pape Léon XIII ordonne aux catholiques français de se rallier à la République, alors que celle-ci mène pourtant une guerre anticléricale. L’engagement des catholiques français dans la société jusqu’à aujourd’hui est alors profondément modifié. Historien italien, ancien vice-président du CNR (équivalent de notre CNRS), catholique engagé, Roberto de Mattei revient dans un récent ouvrage sur cet évènement qu’il replace dans une perspective plus large.

Qu’est-ce qui a poussé un historien italien à s’intéresser à un évènement comme le Ralliement qui concerne a priori seulement la France ?

Roberto de Mattei : À l’origine, je pensais également qu’il s’agissait d’un problème typiquement français, ne concernant que la monarchie française. Mais en étudiant ce thème, j’ai découvert qu’en réalité la question est bien plus large. En fait, ce livre sur le Ralliement constitue une sorte de suite à mon histoire de Vatican II, car je suis convaincu que la crise de l’Église ne commence pas avec le dernier concile. Celui-ci fut l’expression d’une crise dont les origines sont beaucoup plus lointaines.

C’est-à-dire ?

Dans mon histoire de Vatican II, j’étais remonté jusqu’au pontificat de saint Pie X, principalement en mettant en avant sa lutte vigoureuse contre le modernisme. Pourtant, j’ai dû constater que si saint Pie X faisait face au modernisme, celui-ci lui préexistait. De ce fait, les racines même du modernisme étaient antérieures à l’action du pape Sarto et se situaient à l’époque de Léon XIII.

Mais la France, dans tout cela ?

En demandant aux catholiques français de se rallier à la forme républicaine de l’État telle qu’elle existait alors en France, c’est-à-dire à une République substantiellement anti-catholique et laïciste, Léon XIII a brisé le lien séculaire entre le trône et l’autel. L’effet a été double. D’une part, il a conduit la droite contre-révolutionnaire, jusqu’ici profondément catholique, non seulement à se diviser, mais surtout à se séculariser. Du Ralliement naît en quelque sorte l’Action française, c’est-à-dire un mouvement monarchiste sécularisé, et à ce titre, moderne. Autrement dit, une droite qui s’émancipe de Rome et qui conduira à la pénible affaire de la condamnation de l’Action française en 1926. D’autre part, le Ralliement conduit à la naissance du catholicisme républicain, à l’origine de la démocratie-chrétienne. Les catholiques n’ont plus eu le choix qu’entre une monarchie sans Église et un catholicisme sans roi, qui sera de plus en plus un catholicisme démocratique. Le Sillon et l’Action française sont deux conséquences antithétiques du Ralliement.

Mais nous restons quand même là dans une histoire très franco-française !…

Dans un certain sens, c’est juste. Mais l’Histoire de France possède un caractère emblématique. La France au XIXe siècle a connu tous les modèles de régime politique : la Révolution française, le Bonapartisme, l’Empire, la Restauration, la République libérale, etc. À ce titre, la France a été un modèle pour toute l’Europe. Étudier la France, c’est aussi tenter de comprendre l’Europe. Cependant, à côté de cet aspect que vous appelez « franco-français » et qui est en réalité « européen », il existe aussi un caractère spécifiquement religieux dans cette affaire.

À ce titre, l’appel au Ralliement à la République adressé aux catholiques français par Léon XIII n’a pas été seulement une question politique liée à la forme républicaine, mais aussi une attitude de l’esprit qui prépare le ralliement de l’Église au monde moderne. Le changement ne se produit pas alors dans la doctrine, mais dans la tournure d’esprit qui y préside. Je dois beaucoup aux travaux de l’abbé Emmanuel Barbier sur le catholicisme libéral. À mon avis, il a très bien compris l’esprit de Léon XIII. Quand nous évoquons ce dernier, nous parlons d’un pape libéral à la doctrine anti-libérale. Dans son livre Les deux démocraties, Jean Madiran expliquait bien que dans son attitude pratique, Léon XIII se démentait lui-même. Il y avait une contradiction entre sa doctrine politique et son attitude pastorale qui révélait un esprit libéral et ce, afin d’éviter l’affrontement avec le monde moderne.

Comment expliquez-vous cette contradiction ?

Pour bien la saisir, il faut tenter un parallèle entre Pie IX, l’immédiat prédécesseur?de Léon XIII, et celui-ci. Passées les premières années de son pontificat, Pie IX eut une attitude vigoureuse contre le libéralisme. En France, il a eu des sympathies pour le comte de Chambord, mais il ne souhaitait pas établir des liens politiques avec Napo­léon III. Plus largement, il interdisait aux catholiques européens d’établir des liens avec les classes dirigeantes libérales. Son action était essentiellement celle d’un pasteur pour lequel la dimension religieuse était déterminante. En revanche, Léon XIII possédait une expérience diplomatique qui s’était surtout développée en Belgique, un pays extrêmement libéral. Il était convaincu que Pie IX était un homme très pieux mais très naïf d’un point de vue politique, et en tous les cas, très mal conseillé par le cardinal Antonelli. Léon XIII pensait que son intelligence politique et diplomatique permettrait de reconquérir les États pontificaux perdus par Pie IX. Il avait ainsi élaboré une véritable stratégie politique qui consistait à ce que la France déclare la guerre à l’Italie pour qu’à l’issue celle-ci doive composer et rendre les États pontificaux au pape. Il s’agissait d’une stratégie politique qui a échoué. Dans ce sens, Léon XIII avait bien un esprit libéral, même s’il ne fit aucune concession au libéralisme au plan doctrinal.

Vous évoquez dans votre livre un tournant diplomatique avec l’arrivée du cardinal Rampolla à la tête de la Secrétairerie d’État. S’agit-il alors d’un changement politique ?

L’attitude qui consiste à résoudre les problèmes avec les armes de la diplomatie ne remonte pas au cardinal Rampolla, mais existe depuis le début du pontificat. Dans un premier temps, Léon XIII avait pensé établir plutôt un lien privilégié avec l’Allemagne. Avec l’arrivée du cardinal Rampolla, un tournant s’opère, mais dans le sens du rapprochement avec la France et non plus avec les pays germaniques. Ceux qui mettent en œuvre cette politique – le cardinal Rampolla, Mgr Ferrata, nonce à Paris – sont les hommes d’une sorte de troisième parti, lequel sera également à l’œuvre à Vatican II. D’un côté, il y a les catholiques intégraux, dans la ligne de saint Pie X et du cardinal Merry del Val et de l’autre, il y a les modernistes. Entre deux, se situe cette troisième ligne qui n’est pas moderniste, mais qui estime les anti-modernistes plus dangereux que le modernisme lui-même. Ce sera aussi la ligne du cardinal della Chiesa (futur Benoît XV), puis celle de Pie XI.

Vous associez la difficulté du règlement de la Question romaine à la problématique du Ralliement. Ce lien n’a rien d’évident pour un Français.

Avec le Ralliement, Léon XIII pensait pouvoir arriver à régler la Question romaine.

Il s’agit donc d’une stratégie politique à double effet : se concilier la République française et récupérer les États pontificaux ?

Se concilier la République française pour trouver dans la France républicaine une alliée. La France n’avait pas très bien vécu la naissance d’une nation latine, avec l’Italie unifiée qui pouvait devenir une rivale. Si une guerre européenne éclatait au détriment de l’Italie, celle-ci aurait été vaincue et démembrée. La France y trouvait son compte en voyant disparaître une rivale. De son côté, le pape pouvait récupérer les États pontificaux. Cette idée était une illusion totale.

Quelles furent les conséquences du Ralliement ?

Avec le Ralliement, Léon XIII pensait pouvoir adoucir le comportement hostile de la IIIe République vis-à-vis de l’Église ; la rendre plus ouverte, moins agressive. En réalité, c’est exactement l’inverse qui a eu lieu. À terme, l’action politique de Léon XIII s’est soldée par un échec politique et religieux, par la suppression du Concordat qui avait réglé pendant un siècle les rapports entre la France et le Saint-Siège, bien que lui-même fût déjà mort à ce moment-là.

Et la conséquence plus lointaine ?

Elle se trouve dans le ralliement au monde moderne qui s’incarne au moment du concile Vatican II. On trouve dans le Ralliement les racines surtout psychologiques du souhait de ne plus affronter en face la modernité. À ce titre, le Ralliement avait étouffé tout esprit de résistance et de militance tout en divisant profondément les catholiques.

En France, selon certains historiens, la condamnation de l’Action française constituerait une sorte de deuxième Ralliement.

Certainement, la condamnation de l’Action française en 1926 s’est faite dans l’esprit du Ralliement, en n’oubliant pas toutefois que l’Action française est elle aussi un fruit de ce même Ralliement. À l’aube de son pontificat, Pie XII lèvera d’ailleurs cette condamnation.

Vous citez dans votre livre les interrogations d’un évêque français de l’époque devant le Ralliement. Celui-ci implique-t-il, se demande Mgr Baduel, un acte de résignation devant la forme républicaine ou, au contraire, est-ce un acte d’adhésion à celle-ci ?

Mgr Baduel n’était pas favorable au gouvernement. Il voulait savoir si Léon XIII obligeait formellement au Ralliement. Dans ce cas, pensait-il, j’irai avec résignation. Mais dans l’esprit de Léon XIII, il s’agissait bien d’une adhésion, même si celle-ci reposait sur la distinction, qui me semble quand même sophistique, entre l’institution et sa législation. Or, et l’Histoire l’a prouvé, il y avait une réelle coïncidence entre l’esprit républicain et l’institution que l’on ne pouvait pas dissocier. Ce fut pour Léon XIII un échec pastoral sur lequel il est légitime de poser un jugement. Il est important de souligner la distinction entre la doctrine et le projet politique et pastoral de Léon XIII. La doctrine ne peut pas échouer alors qu’un projet pastoral ou politique peut échouer.

Il est donc possible pour un catholique de poser un jugement sur le Ralliement ?

Le Ralliement n’est pas un problème purement historique ou de l’ordre de la philosophie politique. Les conséquences se manifestent jusqu’à aujourd’hui. Au fond, il s’agit du problème du rapport entre l’Église et le monde moderne. Face à ce problème, Léon XIII a voulu poser une nouvelle façon de se positionner, en s’éloignant de la tradition de Pie IX et de ses prédécesseurs. Il n’a pas proposé une doctrine nouvelle, mais une politique nouvelle. Cette politique a échoué. Il était légitime de la critiquer à l’époque et les catholiques contre-révolutionnaires l’ont critiquée. Il est légitime de la critiquer aussi aujourd’hui, comme en général les projets pastoraux d’autres pontifes.

L’infaillibilité couvre la doctrine mais ne couvre pas le gouvernement du pape. Le Ralliement a donc été critiqué par des catholiques contre-révolutionnaires comme Mgr Delassus ou Mgr Freppel. C’est le cas encore de dom Besse qui sous le pseudonyme de Léon de Cheyssac a consacré un livre au Ralliement. En revanche, Albert de Mun, qui avec La Tour du Pin avait fondé les Cercles catholiques d’ouvriers et représentait une ligne ouvertement contre-révolutionnaire, s’est rallié. Le futur maréchal Lyautey, qui était catholique et royaliste, a rencontré Léon XIII et lui a demandé ce qu’il fallait faire. Quand il est ressorti de l’entretien, quelque chose en lui était brisé. Il a considéré que désormais toute action contre-révolutionnaire était impossible. Nous sommes là face à une troisième attitude qui consiste ni à critiquer le Ralliement, ni à y adhérer, mais en quelque sorte à se retirer.

Au moment de la très forte mobilisation contre le « mariage » pour tous en France, certains y ont vu les premiers éléments d’une sortie de la logique du Ralliement. Qu’en pensez-vous ?

Il m’est difficile en tant qu’étranger d’émettre une analyse sur un sujet que je n’ai pas étudié sous cet angle. Je crois cependant qu’en France, les catholiques doivent effectivement sortir de la logique du Ralliement. Dans le champ politique, il leur faut par exemple se libérer d’une certaine habitude de soumission aux institutions afin de retrouver leur liberté et une position plus forte. Au plan de l’Église, le Ralliement a conduit en fait à rallier le monde moderne. Mais aujourd’hui ce type de ralliement revient à se rallier à un cadavre en décomposition.

Dans ce sens, en se libérant de la logique du Ralliement, les catholiques se libèrent de l’hypothèse du monde moderne et recouvrent une liberté d’esprit à laquelle on a renoncé.

Roberto de Mattei, Le ralliement de Léon XIII, Cerf, 480 p., 29 €.

 

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