Les enfants, premières victimes du divorce

Rédigé par Camille Lecuit le dans Politique/Société

Les enfants, premières victimes du divorce

Alors que la banalisation du divorce fait rage, plus personne ne semble écouter le faible cri des enfants, victimes en première ligne de ces tragédies familiales. L’association « Famille et Liberté » vient de publier les actes de son colloque de 2015 sur « Les enfants du divorce, un sujet tabou ? ». Présentation par Claire de Gatellier, présidente de l’association.

Dans le cadre de l’association « Famille et Liberté », vous avez organisé un colloque sur « Les enfants du divorce, un sujet tabou ? ». D’où est née l’idée d’un colloque sur ce thème ?

Cette idée est née d’une fondation américaine sur les droits de l’enfant, l’International Children’s Rights Institute, qui n’osait pas réaliser un tel colloque aux États-Unis, trouvant le sujet trop sensible à cause du grand nombre de divorces chez eux. Ils nous ont proposé de le faire ensemble à Paris ! Je vous avoue que c’est un sujet tout aussi délicat en France, mais justement, s’il concerne autant de monde, il est d’autant plus important d’en parler !

Quels étaient les intervenants de ce colloque ?

Aude Mirkovic, porte-parole des juristes pour l’enfance et maître de conférences en droit privé, Robert Lopez, le président fondateur de cette association américaine que « Famille et Liberté » avait déjà fait venir en France et qui a pris la parole aussi à la « Manif pour tous », Jérôme Brunet, président de l’Appel des professionnels de l’enfance et enseignant, mais aussi Marc d’Anselme, psychologue clinicien, l’Américaine Jennifer Johnson, directrice de communication du Ruth Institute, qui écrit dans diverses revues sur les questions de la famille, l’Anglaise Lisa Nolland, universitaire de Grande-Bretagne ayant fait une thèse de doctorat sur la féministe anglaise Joséphine Butler, et animatrice d’un groupe de réflexion de l’Église anglicane sur le mariage, et du site gaymarriagenothanks.com

Pourquoi « les enfants du divorce » est-il un sujet tabou ?

C’est un sujet tabou, parce qu’un divorce est presque toujours un traumatisme, une blessure qui frappe tant de gens dans leur histoire la plus intime, qu’il est très difficile d’en parler sans risquer de blesser. Évoquer la souffrance des enfants du divorce, cela peut être ressenti comme un rappel du droit de l’enfant contre le droit des parents. Lequel doit primer ? Celui des parents à « vivre leur vie » ? Ou le droit des enfants de grandir entre père et mère ? Notre but n’est pas de donner mauvaise conscience à qui que ce soit ; encore moins bien sûr de juger, mais d’aider à prendre la mesure des conséquences du divorce sur les enfants. La banalisation et la simplification du divorce ont de facto minimisé leur souffrance, d’autant qu’ils ne savent pas toujours l’exprimer. On entend souvent dire que si on leur « explique » bien, ils « comprendront » et que les choses se passeront bien. Mais comment leur expliquer que leur vie va être bouleversée mais que ce n’est pas grave…

En quoi le divorce constitue-t-il une fracture sociale ?

Le divorce bouleverse complètement la vie des familles et, outre le drame psychologique, les plonge souvent dans la précarité. Jusque-là, on considérait que c’était le chômage qui était responsable de la fracture sociale, c’est-à-dire de l’isolement et de la pauvreté ; aujourd’hui le divorce y contribue beaucoup. L’Aide Sociale à l’Enfance, qui coûte très cher aux départements, (7,5 milliards d’euros par an) essaie de suppléer à la défaillance de beaucoup de familles qui n’ont plus les moyens, matériels ou moraux, d’assurer le bien-être de leurs enfants. Les problèmes familiaux, mésententes, divorce ou monoparentalité, n’en sont bien évidemment pas la seule cause, mais ils sont un facteur aggravant.

Selon vous que peut-on faire pour éviter la tragique banalisation du divorce ?

Comme le dit Aude Mirkovic, une seule mesure favorable au mariage, parce qu’elle offre à la famille un cadre protecteur, ferait plus pour les enfants que tous les efforts réunis pour tenter de les protéger en cas de divorce. Or depuis des décennies la législation comme l’environnement culturel ont au contraire affaibli le mariage, l’image du père, le rôle de la mère cataloguée comme « inactive » ! Jusqu’à ce divorce sans juge, en quinze jours et pour 50 e, qui est à tous égards une lourde erreur. Cela a déjà été très bien expliqué dans votre journal.

Il faut aussi cesser de considérer que le divorce est la solution qui résoudra tous les problèmes. Marc d’Anselme a montré, en l’illustrant par son expérience professionnelle, que beaucoup plus souvent qu’on ne le croit, il y a moyen de dépasser les crises du couple et de retrouver un nouveau souffle conjugal, pour le bonheur de tous. Mais il ne faut pas hésiter à se faire aider. Les problèmes de couple cachent souvent autre chose, dans les personnes elles-mêmes. C’est ce à quoi il faut remédier plutôt que de recourir à la fuite dans le divorce, qui trop souvent ne résout rien.

Plus en amont, c’est dès l’enfance qu’on se prépare au mariage. C’est l’apprentissage quotidien au sein de la famille de la patience, du pardon. C’est apprendre peu à peu à laisser de la place, au propre et au figuré, à ceux qui vous entourent. C’est s’entraîner à renoncer à un plaisir immédiat pour en obtenir un plus grand, mais un peu plus tard. C’est découvrir que tout n’est pas possible, que nous sommes des êtres limités et que nos désirs ne sont pas des ordres. On protège aujourd’hui l’enfant du plus petit chagrin qui doit être consolé immédiatement. Il est pourtant bon de connaître parfois des frustrations, des contrariétés, voire parfois des échecs dont on apprend à se relever. Sinon lorsqu’arrive une insatisfaction ou des contrariétés dans le mariage, on ne peut le supporter, on ne peut rien supporter. Avoir droit à tout et tout de suite est aux antipodes d’une bonne préparation au mariage, comme de toute vie en société d’ailleurs.

Pensez-vous que la souffrance d’un enfant, engendrée par le divorce de ses parents est incurable ?

Bien sûr que non ! D’abord il n’y a pas de fatalité et ensuite, les conséquences du divorce sur les enfants sont très diverses, dans leur forme et dans le temps. Elles dépendent aussi beaucoup de l’entourage de l’enfant. Le rôle des grands-parents, par exemple, est extrêmement important. Ils peuvent être un point d’ancrage pour les enfants. Attention cependant, une étude statistique de l’Union des Familles en Europe soulignait que 35 % des grands-parents mettent plutôt de l’huile sur le feu. Ce qui est catastrophique. Beaucoup d’adultes témoignent ressentir toujours la blessure du divorce de leurs parents comme l’évoquait au colloque, Jennifer Johnson. Elle souligne que ce déchirement de l’enfant qui voit ses parents se séparer survient justement dans ces années où l’on est si vulnérable et fragile, ces années qui façonnent le futur adulte. Cela ne peut être sans conséquences. Plusieurs études, notamment le rapport de 2013 de l’Unicef, « Écoutons ce que les enfants ont à nous dire », montrent que les ruptures familiales constituent un facteur aggravant, souvent cause d’addictions, échec scolaire, instabilité affective, etc.

Quelles sont généralement les conséquences d’un divorce observées chez les enfants ?

Ces conséquences peuvent prendre une forme ou une autre. Jérôme Brunet en parle très bien. Le manque de sécurité psychique et affective entraîne une perte de confiance en soi et dans les autres : « Papa et maman, qui s’aimaient, puisque je suis là, ne s’aiment plus. C’est donc que l’amour peut prendre fin. Peut-être un jour ne m’aimeront-ils plus. » L’écartèlement entre les deux parents peut entraîner des conflits de loyauté, des problèmes d’identité : « Ça me coupe en deux » disait un garçon en abattant le tranchant de sa main en travers de son front. Les petits tremblent d’être abandonnés, s’inquiètent de savoir qui les protégera, qui les nourrira. Les plus grands, emportés par le désenchantement, relativisent leur appréciation du bien et du mal. Beaucoup rencontrent des difficultés scolaires, ont une vie sexuelle plus précoce ou au contraire, un retard dans leur développement.

Y a-t-il des organismes qui œuvrent spécifiquement pour les enfants souffrant du divorce de leurs parents ?

Des œuvres dédiées spécifiquement aux enfants du divorce, je ne crois pas, mais ces enfants sont souvent suivis, comme d’autres d’ailleurs, par des psychologues, des orthophonistes, pédiatres qui peuvent les aider. Néanmoins rien ne pourra remplacer pour eux la présence de leurs père et mère réunis.

Et quelle est votre action à « Famille et Liberté » ?

Cette association fut créée en 1995. Son but est de réfléchir sur les questions de politique familiale. L’équité économique, qui veut que les compensations accordées aux familles qui élèvent des enfants ne sont pas un avantage ou une faveur mais un rééquilibrage des charges, la liberté des parents, la protection de la jeunesse… ! Des élus locaux demandent des conseils, des arguments, des documents. Dans la perspective des prochains débats électoraux nous allons publier un Livre Blanc sur la politique familiale.

Comment, par votre association, œuvrez-vous à sensibiliser contre les dérives de notre société ?

Je dirais que nous agissons concrètement surtout en construisant des argumentaires. Souvent, on sait que « la famille, c’est important », que l’on est « contre ceci » ou « pour cela », etc., mais il ne suffit pas d’avoir raison, il faut convaincre et construire. Nous nous efforçons de le faire par des articles de presse, des publications, un site internet, nos Lettres trimestrielles, des circulaires d’information, des brochures comme celles sur Les Enfants du divorce ou Les  Femmes au travail… à tout prix ?, bientôt le Livre Blanc, par la participation à des conférences, à des débats,…

Les enfants du divorce : un sujet tabou ?, Famille et Liberté/International Childrens rights, 50 p., 12 €.

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