La chouannerie : une longue postérité

Rédigé par Thibault Barbieux le dans Culture

La chouannerie : une longue postérité

Si la chouannerie a longtemps été occultée, cette lacune est comblée par la réédition de l’ouvrage d’Anne Bernet, Histoire générale de la chouannerie. Offrant une vaste vision d’ensemble sur cette insurrection en terre de France, son sens, sa portée, l’historienne nous permet de prendre la juste mesure de cette cause et de ses combattants.

« L’Histoire en effet manque aux Chouans. Elle leur manque comme la gloire et même comme la justice ». Dans sa préface à L’Ensorcelée (1852), Jules Barbey d’Aurevilly visait juste. L’Histoire générale de la chouannerie d’Anne Bernet vient d’être rééditée (1). Elle pallie les lacunes historiographiques et balaie toute l’Histoire de la chouannerie, depuis sa genèse (l’aube de la Révolution, les troubles en Bretagne) jusqu’à la mort de Georges Cadoudal. Au-delà de cette indispensable lecture, il est bon de réfléchir à la postérité de l’insurrection chouanne.

Et d’abord, pourquoi parler de la chouannerie alors que tant a été écrit sur la Vendée ? Chouans et Vendéens ne sont-ils point les mêmes ? C’est une première erreur, fort commune. On l’oublie souvent, mais la chouannerie est affaire du nord de la Loire, tandis que la Vendée militaire étend son empire au midi du fleuve majestueux. La chouannerie a également des racines plus anciennes, qu’il faut chercher dans la conjuration de l’Association bretonne (1791) de La Rouërie, héros de la guerre d’Amérique et défenseur des libertés bretonnes. Dans l’Ouest, dès 1792, les premiers incidents éclatent et le Mayennais Jean Cottereau se met à la tête d’une bande refusant la conscription. Quant à la Vendée, elle se soulèvera plus tard, en mars 1793. Héroïque, elle sera massacrée en 1794. Si l’on excepte la résistance de Stofflet et l’épopée de Charette, l’aventure vendéenne est finie en 1795.

Une guérilla pour Dieu, le roi et les libertés

La chouannerie, elle, continue d’exister jusqu’en 1800. C’est une guérilla où s’illustrent des hommes du peuple – Cottereau, Cadoudal – ou des hobereaux tels Boisguy, Boishardy, Frotté. Les Chouans forment des bandes écumant la campagne. Le jour est aux Bleus, la nuit aux Blancs. De là, leur fameux cri nocturne de la chouette, du chat-huant.

Chouannerie ou chouanneries ? Il y a pluralité géographique. On se bat à Lamballe, à Auray, à Fougères, mais aussi à Laval, à Segré (Nord Anjou), dans le Cotentin.

Se battent-ils pour défendre un corpus cohérent d’idées politiques, publiées sous la forme d’un manifeste ? Assurément, non. On chouanne par indignation religieuse, pour le retour des bons prêtres. On se soulève aussi pour restaurer le roi, contre une République riche en promesses mais vorace en conscrits. Pour les chouans, tout se tient, le rétablissement du culte est impossible sans restauration monarchique : Dieu et le roi.

Pour la défense des libertés bretonnes

Le vieux monde qui s’écroule voit aussi disparaître les libertés locales. La nuit du 4 août 1789 a anéanti les privilèges provinciaux, notam­ment ceux de Bretagne. Ces franchises, garanties depuis 1532 par les rois de France et gardées jalousement par les États de Bretagne, dispa­rais­sent à jamais. C’est autour de cette cause que l’embryon de chouannerie bretonne voit le jour, autour de La Rouërie. On retrouvera dans la cause chouanne d’ardents défenseurs des libertés bretonnes, s’illustrant jadis aux États de Bretagne. Mais la cause provinciale passera au second plan : l’urgence des Chouans, jusqu’au bout, sera de défendre les droits de Dieu et ceux du roi.

Entrecoupée par des paix incertaines et des sursauts dramatiques – l’affaire de Quibe­ron, en 1795 – la chouannerie poursuit son cours jusqu’au Consulat. En 1799, une nouvelle insurrection royaliste éclate dans l’Ouest, décidée par Cadoudal, d’Autichamp, Bourmont. Ce sera un échec, et Bonaparte proposera une amnistie aux rebelles. Cadoudal, désireux d’enlever le premier consul, sera guillotiné en 1804.

Avec lui, la grande chouannerie entre dans la tombe. Les insurrections suivantes seront modestes : en 1815, lors des Cent-Jours, ou en 1832 avec la duchesse de Berry.

L’ouvrage d’Anne Bernet s’achève avec la mort de Cadoudal. Mais une fois finie, la chouannerie connaît une réelle postérité, et d’abord en politique. Relire l’Histoire générale de la chouannerie peut donner l’envie de redécouvrir l’empreinte de ce soulèvement à travers les siècles.

Si les chouans n’ont guère d’idées politiques au sens programmatique, ils ont de l’instinct, et une cause à défendre. Elle sera théorisée, à l’aube du XIXe siècle, par les chantres de la Contre-Révolution. Ainsi, Louis de Bonald, faisant par ailleurs l’éloge du « feu sacré qui brûle dans la Vendée » et par extension dans tout l’Ouest, plaide expressément pour une défense des libertés locales face au modèle jacobin. À ses yeux, « le pays le plus résistant de l’Europe et le plus stable, est celui où chaque province est un royaume, chaque chef-lieu une capitale, où le Roi est partout, comme Dieu sur nos autels, en présence réelle ». Comment ne pas y voir une filiation avec la cause de l’Association bretonne, entre autres ?

Plus largement, la droite légitimiste demeurera irriguée par un discours organiciste et corporatiste (Blanc de Saint-Bonnet, La Tour du Pin), de promotion de la terre et de la famille, des coutumes et des traditions, mais aussi de la justice sociale (Albert de Mun) ; thèses vigoureusement opposées au contractualisme fondateur du jacobinisme et à une Révolution jugée urbaine et libérale.

Une implantation politique dans l’Ouest

Plus que la doctrine, c’est l’implantation de la droite légitimiste qui illustre le mieux les persistances d’un « esprit chouan » par-delà les campagnes militaires. Au début de la Troisième République, cette empreinte est manifeste. Les élections législatives de 1876 donnent à la France 34 « conservateurs » (royalistes fusionnistes ou orléanistes ralliés) et 39 députés légitimistes. 14 d’entre eux viennent de Bretagne, et notamment de Vitré, du Vannetais ou de Lamballe. La Mayenne est une terre promise : à Astillé, village natal du chouan Treton « Jambe d’argent », 97 % des suffrages exprimés vont aux légitimistes ! Quant à la Normandie, partagée entre la gauche et les bonapartistes, elle résiste moins bien. L’Assemblée étant dissoute, de nouvelles élections ont lieu l’année suivante. Les résultats sont sensiblement identiques, à ceci près que dans les Marches, les légitimistes gagnent Fougères en sus de Vitré. Le constat est simple : la droite légitimiste est vigoureuse dans l’Ouest, là même où fut lancé le cri de la chouette. Aux législatives de 1902, 59 députés de droite (légitimistes et conservateurs) sont élus en France, dont plus de 25 dans l’Ouest chouan (hors Vendée). Cette tradition s’érodera lentement. Dès les élections de 1914, la Bretagne perd son ancrage à droite mais de forts bastions demeurent à Vitré et en Vannetais. L’Anjou et la Mayenne résistent encore en 1936, alors qu’en Bretagne la droite modérée continue de grignoter la droite historique… Sauf, comme toujours, dans les très chouannes Marches de Bretagne.

Depuis un siècle, les politistes tentent d’expliquer ces comportements électoraux. À propos de la Vendée, André Siegfried avait pointé l’influence de la géologie sur les structures sociales et, par là, sur le vote. Dans le Tableau politique de la France de l’Ouest sous la Troisième République (1913), il conclut que le granit vote à droite, et le calcaire à gauche.

Le vote des pays chouans a, lui, été analysé par Paul Bois dans Paysans de l’Ouest (1960). Dans la Sarthe, Bois observe le poids important des traditions locales héritées de la Révolution française. Il est vrai qu’au début du XXe siècle, il est fréquent dans l’Ouest que les candidats de gauche accusent leurs adversaires d’être « des chouans ». Ce que la généalogie atteste d’ailleurs souvent !

Jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle, le souvenir des années 1790 influe non seulement sur le vote, mais doit également être corrélé à la pratique religieuse et aux choix de scolarité. Les travaux de Jean Renard ont montré que, dans les années 1950 à 1980 il y a, dans les anciennes zones chouannes, 60 % de messalisants adultes réguliers. Sans parler des deux tiers d’enfants scolarisés à l’école primaire privée catholique.

La chouannerie, vivier culturel

Depuis deux siècles, la chouannerie inspire les enthousiasmes et les craintes. Elle anime les hommes de l’Ouest engagés dans les Zouaves pontificaux, commandés par le baron de Charette et arborant une bannière frappée du ­Sacré-Cœur de Jésus. Son fantôme hante aussi l’esprit des républicains qui, en 1870, refuseront d’armer l’« Armée de Bretagne » de Kératry. Au lieu de combattre les Prussiens, les soldats bretons, estampillés « chouans », iront pourrir dans le camp de Conlie (Sarthe) abandonnés du gouvernement provisoire de Gambetta.

Surtout, le cri de la chouette résonnera dans les lettres. Chez Balzac, évidemment, dans Les Chouans ou la Bretagne en 1799 (1829). Mais s’il dit écrire « à la lueur de deux vérités éternelles : la religion, la monarchie », l’auteur de La Comédie humaine n’en dresse pas moins un tableau piteux de chouans loqueteux, barbares fanatisés par le terrible abbé Gudin. Quant à Hugo, dans Quatrevingt-treize (1874), il confond chouannerie bretonne et Vendée (« mot illustre et noir », « lugubre malentendu »). Plus étincelante est l’évocation d’un insurgé normand dans Le Chevalier Des Touches de Barbey d’Aurevilly (1863). Un soir, à Valognes, de vieux royalistes partagent leurs souvenirs de 1799, lorsque les chouans locaux firent évader le chevalier des Touches, alors capturé par les Bleus. On y trouve le charme d’un royalisme provincial désenchanté, vivant de souvenirs lointains et glorieux : « Royaliste quand même ! ». Surtout, la chouannerie traverse l’œuvre de Jean de La Varende, à telle enseigne qu’Anne Bernet avait publié, en 1997, La Geste chouanne de Monsieur de La Varende. La chouannerie normande, nous la retrouvons transmise d’une génération à l’autre comme trésor de fidélité dans Les Manants du roi (1938), où se déploie l’harmonie d’une société rurale, où l’amitié règne entre hobereaux et paysans ; mais aussi dans Man d’Arc ou Le Centaure de Dieu. La chouannerie bretonne, elle, est auréolée de la gloire de Cadoudal, à qui La Varende consacre une biographie en 1952. Le romancier normand compare le chef breton à Don Bosco (autre biographie, parue un an plus tôt). Tous deux sont considérés comme des « saints de la paysannerie » : « même origine paysanne, même amour exclusif, l’un pour Dieu, l’autre pour le Roi ! ».

La vieille Bretagne n’est pas en reste. Là, se mêlent royalisme et aspirations régionalistes, tant dans les romans de Théophile Briant (Les Amazones de la chouannerie, 1938) que dans les chansons du barde Théodore Botrel (Chansons de la Fleur de lys). La chouannerie figure en bonne place dans l’imaginaire breton, et la tradition orale du Barzaz Breiz (chants collectés en 1839 par La Villemarqué) ne lui a pas rendu le moindre des hommages.

Se plonger dans la chouannerie, c’est pénétrer un grand continent où résonne encore le cri du Barzaz Breiz : « En avant, enfants de la Bretagne ! Mon cœur s’enflamme, la force de mes deux bras croît ; vive la religion ! Vive qui aime son pays ! Vive le jeune fils du Roi ! Et que les Bleus s’en aillent voir s’il y a un Dieu ! ».

Anne Bernet, Histoire générale de la chouannerie, Perrin, 688 p. 27 €.

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