Notre quinzaine : Benoît XVI, coopérateur de la vérité

Rédigé par Philippe Maxence le dans Éditorial

Notre quinzaine : Benoît XVI, coopérateur de la vérité

C’est une impression étrange et, en tous les cas, inédite. Comme on le sait maintenant depuis plusieurs jours, les éditions Fayard viennent de publier sous le titre Dernières conversations, un nouveau livre de… Benoît XVI. Même s’il faut faire la part des arguments de vente, nul doute n’est permis : il s’agit bien d’un évènement. Pour la première fois dans l’Histoire de l’Église, le prédécesseur du pape en exercice publie un livre sous sa propre signature et de manière non posthume. Depuis 2013, malgré le temps qui passe, malgré la forte personnalité du Pape François, malgré les orientations du pontificat actuel, malgré les turbulences en tout genre qui secouent notre monde et notre époque, il semble que nous ne nous soyons pas encore habitués à…

À quoi, d’ailleurs ? À la présence de deux papes ? À l’absence effective de Benoît XVI dont nous savons pourtant qu’il est bien vivant ? Ou, au contraire, à sa prise de parole, à travers un long livre d’entretiens, mené avec Peter Seewald, avec lequel il avait déjà publié deux précédents livres d’entretiens, Le Sel de la terre et Lumière du monde ? Difficile de répondre clairement à ce faisceau de questions, qui peuvent toutes se présenter, ensemble ou de manière isolée, furtivement ou durablement.

Mais qu’importe ! Quoi qu’il en soit, un livre signé Benoît XVI mérite assurément d’être lu. On retrouve dans celui-ci le ton posé de Joseph Ratzinger, le calme et la profondeur qui affleurent dans ses réponses et l’intelligence avec laquelle il regarde les choses, toujours par le haut, sans entrer dans le jeu si facile de la mondanité qu’il prend bien soin de dénoncer d’ailleurs.

Le temps suspendu

De ce fait, même s’il évoque, dès le début du livre, sa renonciation et son successeur, le temps de la lecture de ce livre, celui-ci semble comme suspendu. Pourtant, on aurait tort et en tous les cas, on ne serait pas dans les perspectives de Benoît XVI, si la nostalgie nous pressait trop. À aucun moment, dans ce livre de souvenirs, qui complète sur plusieurs points le court récit autobiographique qu’il avait appelé Ma Vie, Benoît XVI ne semble habité par ce sentiment de regret du temps passé. Au contraire, il est entièrement tourné vers l’avenir, et même vers le seul avenir qui compte à ses yeux : la contemplation de Dieu dans l’éternité.

Au fond, il s’agit d’un livre fort simple. Fort simple dans son organisation ; fort simple dans ses propos, alors qu’il n’est peut-être pas si simple que cela dans sa portée. De fait, les trois parties qui divisent Dernières conversations s’imposent d’elles-mêmes.

Dans la première, sous le titre « Les cloches de Rome », Benoît XVI et son interlocuteur reviennent sur l’évènement sismique de la renonciation, sur sa vie actuelle à Mater Ecclesiæ et sur son successeur. De loin la plus intéressante, même si elle n’est pas la plus médiatique ni la plus médiatisée, la seconde partie « Histoire d’un serviteur » plonge les deux intervenants, et le lecteur avec eux, dans la vie de Joseph Ratzinger, depuis sa naissance jusqu’à son élection au Souverain Pontificat.

Pourquoi est-ce une partie si importante ? Tout simplement, parce qu’elle permet de comprendre qui est vraiment Joseph Ratzinger et quel est l’homme qui fut le successeur de Pierre de 2005 à 2013.

C’est d’ailleurs ce dernier sujet qui est abordé directement, cette fois-ci, dans la troisième partie qui porte ce titre à double sens : « Le pape de Jésus ». Comme Vicaire du Christ, le pape se doit d’être le serviteur de Jésus, le garant de son message et de sa transmission et celui qui conforte les autres dans la foi. Dans la foi au Souverain Pontife ? Évidemment, pas ! C’est pourquoi, il n’est pas inutile de rappeler, à force d’avoir mondaniser notre rapport au pape, que ce n’est pas ce dernier (quel qu’il soit) qui compte mais Celui qu’il représente et auquel il doit nous conduire en nous garantissant la transmission intacte de la foi, des sacrements, de la liturgie, de l’enseignement de la tradition. En retenant le titre de « Le pape de Jésus », c’est peut-être un peu ce qu’ont voulu signifier Benoît XVI et Peter Seewald dans cette partie de leur entretien. Bien sûr, Benoît XVI est aussi le « pape de Jésus » dans la mesure où il a écrit une vie du Christ pendant son pontificat, prenant bien soin de préciser alors – ce que Peter Seewald aurait dû rappeler – que ce travail était en fait celui du théologien privé, Joseph Ratzinger. Les deux hommes reviennent bien sur ce sujet, évoquant les raisons et les conditions de travail au moment de l’écriture du Jésus de Joseph Ratzinger. Mais c’est un thème parmi tous ceux qui sont alors abordés, en tous les cas insuffisant pour justifier à lui seul le titre donné à cette dernière partie.

Une conclusion importante

Pour être exact, il faut ajouter que ces Dernières conversations s’achèvent par un chapitre conclusif qui ne représente pas simplement une manière polie de quitter le lecteur ou une synthèse de ce qui a été dit précédemment. Pour être même tout à fait franc, il aurait été souhaitable que Peter Seewald approfondisse les questions qu’il pose à ce moment parce que certaines d’entre elles abordent des sujets d’une importance capitale. Non pas bien sûr quand ce dernier demande à Benoît XVI s’il a « pris plaisir à être pape ? », question presque triviale et qui semble renvoyer le pape Ratzinger au rang d’une vedette de cinéma dont on s’inquiéterait de savoir s’il a apprécié son dernier film et son dernier rôle.

En revanche, certains thèmes abordés dans cette ultime partie – ils sont au moins trois – sont capitaux. Le premier concerne le rapport au monde. Pas à n’importe quel monde, ni n’importe quelle époque : mais notre monde et notre époque. Le deuxième est d’ordre spirituel. S’il part de l’expérience intime et actuelle de Benoît XVI, il offre malgré tout une véritable leçon de vie spirituelle, en abordant la relation personnelle au Christ. Enfin, le troisième est le rapport à la vérité. Un mot, un concept, qui semble avoir disparu de notre univers habituel de chrétien comme s’il y avait là quelque chose de sale ou de dérangeant.

La culture positiviste et agnostique

Sur le premier thème – le rapport au monde –, Benoît XVI est très clair. Il reste dans la continuité de ce qu’il a pensé et enseigné depuis des décennies. Le monde actuel est enraciné dans une culture opposée au christianisme : « Il est manifeste que nous ne sommes plus en phase avec la culture moderne, que la structure chrétienne fondamentale n’est plus déterminante. La culture dans laquelle nous vivons aujourd’hui est positiviste et agnostique, elle se montre de plus en plus intolérante à l’égard du christianisme ». Le pape Benoît ne se contente pas du constat. Il indique aussi une direction à suivre : « Les croyants devront d’autant plus énergiquement continuer à former et à porter la conscience des valeurs et de la vie. Les différentes communautés et des Églises locales devront être plus déterminées dans leur foi. ». La vraie réponse à la culture moderne dans laquelle nous sommes plongés consiste donc en un renforcement de notre foi, en une détermination augmentée, qui ne peut s’appuyer (le pape ne le dit pas, mais c’est l’expérience chrétienne) que sur le renforcement de notre vie de prière, de la pratique des sacrements et d’une formation doctrinale accrue.

La vie de prière, la vie personnelle de prière ? Il s’agit justement du second thème abordé par Benoît XVI. Il donne d’abord l’exemple de la certitude que celle-ci permet de ne jamais se sentir seul ou abandonné. De l’habitude de la prière naît celle de la présence intime de Dieu. Quand Peter Seewald lui demande comment l’on fait pour s’entretenir avec Dieu, Benoît XVI finit par répondre : « On s’adresse au Seigneur – il faut qu’Il m’aide maintenant ! – et on se recueille intérieurement, on reste silencieux. » Nous le savons depuis la Bible : Dieu se trouve dans le silence. Dans le silence d’une chambre, d’une chapelle, de la liturgie.

Il y a enfin un dernier aperçu, un ultime message que nous devons absolument retenir parce qu’il est vrai en lui-même, même si Benoît XVI ne nous l’avait pas livré encore une fois. Ce message, c’est celui de notre rapport à la vérité. Le passage en question vaut pourtant la peine d’être médité : « cela fait longtemps qu’on met la vérité entre parenthèses, parce qu’elle paraît trop grande. Personne n’ose affirmer : “Nous détenons la vérité !”, de sorte que ­même en théologie, c’est un concept que nous avons largement abandonné. Au cours de ces années de lutte, les années 1970, cette question m’est apparue clairement : si nous abandonnons la vérité, à quoi bon faire tout cela ? Il faut absolument que la vérité entre en jeu. » Plus loin, il ajoute encore, en évoquant sa devise (« collaborateur de la vérité ») : « On peut collaborer avec la vérité, parce qu’elle est une personne. » Cette Personne, nous le savons, elle a un visage et un nom : Notre Seigneur Jésus-Christ.

Il m’a semblé que la deuxième partie était également primordiale pour comprendre qui est exactement Joseph Ratzinger et sortir des chausse-trappes qui consistent à lui coller à tout prix une étiquette. Oui, nous voudrions que Benoît XVI corresponde absolument à l’idée que nous nous en faisons. Les uns l’espèrent encore le « progressiste » qu’il fut (lui-même se désigne ainsi dans ce livre pour évoquer une partie de son passé) ; d’autres le rêvent à l’inverse en « conservateur ». Ces questions alimentent d’ailleurs la polémique vaine, qui occupe les colonnes des vaticanistes, et qui consiste à déterminer si et dans quelle mesure le Pape François est dans la continuité du pape Benoît XVI. Peter Seewald n’élude pas ces questions. Très simplement, Benoît XVI répond qu’entre le monde d’hier et celui de demain il se situe « plutôt entre les temps », s’appuyant d’ailleurs sur cette constatation de bon sens : « Je n’appartiens plus à l’ancien monde, mais le nouveau n’est pas encore là ».

Alors, conservateur ou réformateur ? Là encore, la réponse n’épouse pas des catégories toutes faites : « Les deux sont toujours indispensables. Il faut renouveler, et j’ai donc cherché à donner l’impulsion d’une réflexion moderne sur la foi. En même temps, il faut de la continuité, il ne faut pas laisser la foi se rompre, se briser. ».

C’est à ce titre que la deuxième partie est importante. Joseph Ratzinger, le ­pape Benoît XVI est un homme du concile Vatican II. Il l’est doublement. Par le rôle déterminant qu’il y a joué et qu’il raconte en indiquant qu’il est l’auteur d’une intervention historique du cardinal Frings dont il était le théologien au Concile. Par le fait qu’il y adhère complètement, dénonçant, en revanche, à partir de 1965 sa mauvaise application et ses mauvaises interprétations. « Pour ma part, explique-t-il, j’ai toujours été conscient que ce que nous avions dit et imposé concrètement était bon, et devait être fait. Nous avons bien agi en soi, même si nous n’avons certainement pas évalué les conséquences politiques et les répercussions concrètes. »

Mais quand Peter Seewald lui demande dans une longue question si finalement l’un des buts poursuivis n’était pas de changer la papauté et si sa manière d’être pape n’entrait pas dans cette per­spective, il répond clairement, bien que de manière laconique : « Oui, parfaitement ».

Deux aspects d’une même vie

D’une certaine manière, nous avons là le moment historique où le jeune Ratzinger, théologien entreprenant, qui se veut à l’époque moderne et en rupture avec la néo-scolastique, touche du doigt le pape Benoît XVI, réunifiant en quelque sorte les deux aspects d’une vie dans ce dessein étonnant d’un aggiornamento du Souverain Pontificat lui-même, qui semble être aussi le dessein du Pape François.

Alors, quelle est la portée exacte de ce livre et des propos qu’il contient ? Difficile de répondre simplement. On peut vouloir y lire entre les lignes, notamment en ce qui concerne la première partie, comme beaucoup s’y emploient déjà. On peut s’interroger évidemment sur la liberté de Benoît XVI. C’est toute la difficulté d’un livre d’un pape qui n’est plus en exercice. On peut enfin, choix parmi d’autres, prendre comme clefs de lecture, sa première homélie comme pape et sa dernière intervention. Dans l’homélie à sa messe d’intronisation, Benoît XVI eut cet appel qui éclaire étrangement les années ultérieures : « Priez pour moi, afin que je ne me dérobe pas, par peur, devant les loups. » Et lors de son audience d’adieu, il expliqua à la foule massée et émue : « Je n’abandonne pas la croix, mais je reste d’une façon nouvelle près du Seigneur crucifié. Je ne porte plus le pouvoir de la charge pour le gouvernement de l’Église, mais dans le service de la prière, je reste, pour ainsi dire, dans l’enceinte de saint Pierre. »

Avec Dernières conversations, Benoît XVI est sorti du silence de la prière au pied de la Croix.

Sur le même sujet, lire notre entretien avec le cardinal Brandmüller et l'article de l'abbé Claude Barthe.

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