Quelle attitude avoir face à Daech ?

Rédigé par Raphaëlle Lespinas le dans International

Quelle attitude avoir face à Daech ?

Président de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les moyens de Daech, le député Jean-Frédéric Poisson a remis cet été un rapport sur l’État islamique. Il conclut à la nécessité de la lutte de tous contre l’EI.

La mission parlementaire d’information sur les moyens de Daech a remis son rapport en juillet dernier et conclu que les pays occidentaux ne participaient pas au financement de l’État islamique (EI). Est-ce un soulagement ?

Jean-Frédéric Poisson : Oui et non, car entre le moment où nous avons déposé la résolution d’enquête et le moment où nous avons rendu les conclusions, un an a passé de travail et d’enquête, auquel s’ajoute un travail personnel de recherche de mon côté. Je n’avais donc pas beaucoup d’inquiétude. La structure du marché du pétrole est faite de telle sorte que la traçabilité est très facile, et les compagnies pétrolières ne jouent pas avec ça.

En revanche, certains pays du Moyen-Orient, même s’ils ne le font pas directement, financent Daech par leur complaisance envers des ressortissants qui alimentent l’EI. D’ailleurs, les Saoudiens ont récemment pris une disposition législative pour interdire toute participation au financement de Daech… Est-ce préventif ou curatif ? J’ai mon idée sur la question.

Le rapport de la commission est plus qu’une enquête, il dresse un constat mais élabore aussi des perspectives d’avenir par rapport à la lutte contre Daech. Quelles sont-elles ?

C’est effectivement tout le rôle d’un rapport parlementaire, qui ne doit pas uniquement proposer une démarche d’expertise mais faire des propositions. Nous proposons en premier lieu de travailler sur le plan culturel et politique. La propagande de Daech est très performante, quel contre-message faisons-nous entendre ? Ce message peut passer par une campagne de communication nationale, par exemple, mais aussi de manière plus profonde avec la refonte des programmes d’Histoire à l’école. Nous avons été régulièrement au Moyen-Orient et y avons souvent entendu que l’on ne pouvait respecter la France si elle ne se respectait pas elle-même… Comment aimer un pays qui nourrit en permanence honte et culpabilité par rapport à son passé ?

La France est également face à un enjeu de contention de l’islam dans l’espace public, elle doit montrer une absolue fermeté à l’égard de l’islam radical, et interroger clairement les fondements mêmes de l’islam au regard de leur compatibilité avec le mode de vie et ce qu’il reste des valeurs occidentales.

Vous constatez la baisse significative du nombre de soldats de Daech et sa restructuration. Quels sont ses nouveaux moyens de procéder ?

Le recul significatif du nombre de soldats mais aussi des financements a forcé ­l’État islamique à modifier son mode opératoire. Il est en train de passer d’une structure très pyramidale à un ensemble de cellules locales, de type Al Qaïda, où ceux qui rejoignent Daech sont invités à frapper là où ils sont. Daech se mute donc en un ensemble de réseaux mafieux, dont le cœur territorial est en passe de devenir – s’il ne l’est pas déjà – la Libye.

Vous avez publié en juin dernier un livre intitulé Notre sang vaut moins cher que leur pétrole (Éd. du Rocher, 188 p., 14,90 €). L’avez-vous écrit parallèlement à votre travail au sein de la commission d’enquête ?

J’avais décidé d’écrire ce livre déjà un an avant que ne soit lancée la commission d’enquête. Il me semblait nécessaire de décrire à la fois ce que j’ai pu observer lors de mes nombreux déplacements et le travail sur les relations entre Orient et Occident. Ce livre est comme un carnet de voyage, qui veut sortir des sentiers battus, et non un traité théorique sur les relations internationales. J’y parle notamment du rôle crucial de la France dans la question du Moyen-Orient. Là-bas, tous disent très clairement combien la France baisse dans leur estime. Ils ne comprennent pas notre atlantisme échevelé. S’ajoute une incompréhension propre aux chrétiens d’Orient qui se sentent abandonnés. Cette attention toute particulière de la France pour les chrétiens d’Orient était pourtant sa marque de fabrique depuis les croisades !

Alors qu’attendent de nous aujourd’hui les chrétiens d’Orient ?

Ils veulent de la France qu’elle soit en situation de s’adresser à toutes les parties prenantes du conflit, qu’elle soit dans une position diplomatique qui permette d’engager la paix. En 1995, la France a abandonné les chrétiens du Liban dans un silence assourdissant. Ce qui arrive aujourd’hui n’est que le prolongement de ce premier abandon. Nous avons comme oublié notre rôle historique de combattant des dictatures.

Vous vous êtes rendus sur le terrain pour savoir et comprendre. La perception des choses y est-elle vraiment différente ?

Certainement ! Il y a par exemple une vraie différence par rapport à la réputation de Bachar Al-Assad, très mal perçu dans l’ensemble en France, mais largement soutenu par le peuple syrien en dépit de tout ce que l’on peut légitimement lui reprocher, car il a la volonté de protéger les minorités. Par ailleurs, les Français n’ont pas l’air de se rendre compte que l’Armée syrienne libre est en fait un repère des Frères musulmans et d’Al Qaïda : des extrémistes que personne n’a envie de voir accéder au pouvoir.

Vous parlez du silence de la France par rapport au massacre des chrétiens d’Orient. N’est-ce pas une mesure de prudence pour éviter des représailles ?

On entend souvent de tels propos et je comprends ce souci. Mais la prudence, en l’occurrence, ce n’est pas de savoir s’il faut se taire ou non mais plutôt de savoir comment parler pour aider au mieux les chrétiens persécutés. Ces derniers ont déjà tellement souffert qu’ils n’ont plus rien à perdre. Ils sont objectivement en train de subir un génocide et les pays occidentaux doivent tout faire pour que ­cela cesse. En outre, les chrétiens tiennent une place essentielle en Orient, où tous – même les musulmans – reconnaissent qu’ils sont facteurs de paix. J’ai rencontré Bachar Al-Assad lors de mes déplacements et il m’a confié que l’islam extrémiste n’avait pas pris en Syrie précisément grâce aux chrétiens. ­Cela nous invite à tout faire pour les aider, et pas nécessairement en les faisant venir chez nous, ce qui ajoute le déracinement à la souffrance.

Aujourd’hui, avons-nous vraiment les moyens de lutter contre Daech ?

Nous pouvons aujourd’hui lutter contre Daech ­même si cela demande un gros effort car la menace est à la fois très forte et diffuse. Sur le plan de la sécurité, cela implique un effort de recrutement et de réorganisation du renseignement. Nous devons également nous donner les moyens d’intervenir militairement et d’aider les pays qui ont aujourd’hui les moyens de se battre. Mais nous faisons une erreur stratégique en refusant notamment une alliance avec la Russie qui, pourtant, fait ses preuves aujourd’hui dans son combat contre ­Daech.

Sur notre propre sol, il est également essentiel de mener une lutte sans merci contre toute forme d’expression radicale de l’islam, et cela peut aller jusqu’à l’emploi de méthodes policières. Nous devons protéger les musulmans modérés de la radicalisation et leur permettre d’avoir une lecture plus moderne du Coran, c’est-à-dire ne pas laisser le monopole de la parole aux radicaux. À cela s’ajoute que nous avons en France un islam encore très consulaire, lié essentiellement au Maroc et à l’Algérie, dont les luttes d’influence ont des conséquences en France que nous devons réduire autant que possible.

Le rapport parle du rôle joué par les médias sur la question du terrorisme. Pensez-vous qu’il faille exercer une forme de censure sur la presse ?

Je ne parlerais pas de censure, mais il faut exiger des médias une certaine éthique et le sens des responsabilités. Présenter comme certains médias l’ont fait le tueur de Nice souriant, bronzé, en vêtements d’été, c’est presque lui rendre hommage ! Et c’est en faire une sorte de héros pour des personnes qui précisément recherchent des modèles à imiter : de fait, tout cela aide ­Daech dans le recrutement.

Dans votre discours de remise du rapport, vous avez parlé de l’optimisme qui a présidé à sa rédaction. Sur quoi se fonde-t-il ?

Je crois que la France est capable de battre le terrorisme, et de conduire l’islam, au moins sur notre territoire, à une autre manière de penser la société. La France porte en ­elle des ressources incroyables. ­Elle dispose de tout ce qui est nécessaire pour retrouver sa place au plan international, l’influence qu’on attend d’elle : mes collègues membres de la commission partagent cette conviction. C’est ce que j’appelle l’optimisme : c’est de la confiance.

La lutte contre Daech est-elle seulement du ressort du politique ou les citoyens peuvent-ils et doivent-ils y prendre part ?

Les citoyens peuvent et doivent y prendre part : tout d’abord en ayant un vrai amour de la France, de son Histoire, de sa culture et de ses valeurs, et le souci de les transmettre ! Aujourd’hui, nous avons trop tendance à nous autoflageller, à porter une vision culpabilisante de ce que nous sommes. Il faut restaurer, et cela commence à l’école, notre Histoire nationale, et dire de nouveau que la France est un grand pays, un pays aux racines chrétiennes, qui n’entend pas se laisser imposer une autre culture, une autre identité. Les citoyens peuvent également s’engager en signalant par exemple, que ce soit sur les réseaux sociaux ou dans la vraie vie, toute forme d’apologie du terrorisme, toute personne qui leur semble particulièrement dangereuse. Ils doivent enfin dire avec force et toute la clarté nécessaire leur attachement à la France de toujours, au moins à tout ce qui peut s’en rapprocher.

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