Trois lignes de conduite pour les nonces apostoliques

Rédigé par un moine de Triors le dans Religion

Trois lignes de conduite pour les nonces apostoliques
Mgr Luigi Ventura, nonce à Paris.

Comme chaque année, la Secrétairerie d’État organise une réunion des nonces qui sont des légats représentant le pape à travers le monde entier. En tant qu’ambassadeurs extraordinaires, ils sont en général doyens du corps diplomatique. De plus, soustraits au pouvoir de gouvernement de l'Ordinaire du lieu sauf pour la célébration des mariages, leur charge de légat ne cesse pas avec la vacance du Siège apostolique. On sait que rares maintenant sont les pays qui n’ont pas de représentant officiel du Saint-Siège. Leur rôle essentiel demeure bien entendu la nomination des évêques, mais leur mission va bien au-delà. Dans le long discours qui leur est adressé le 17 septembre dernier, le Pape épanche son cœur pastoral.

Récemment, en recevant des évêques de missions, le Pape les mettait en garde contre deux grands dangers : l’argent et les bavardages et cancans. Cette fois, tout en remerciant les nonces de leur disponibilité, le Pape les met en garde surtout contre le carriérisme. On peut se voir déjà dans une nonciature plus célèbre ou plus agréable ! Non, le nonce est, comme les autres évêques et comme tous les chrétiens du reste, un serviteur. Le nonce est au service de l’Église du Christ et il restera toujours, où qu’il soit, prêtre de Jésus-Christ. Et ce service ne va pas sans sacrifices, car il n’est pas directement au service des âmes, qu’il doit pourtant dans sa tâche souvent ingrate aimer et orienter vers le salut éternel. Pour ce faire, le pape propose trois consignes générales, mais pourtant très pratiques.

Servir le Christ avant tout

En premier lieu, le nonce qui est envoyé par l’Église pour servir le Christ dans le délicat domaine de la diplomatie doit toujours remplir sa tache avec sacrifice et esprit d’humilité sans laquelle aucun service ne saurait être fécond. Le Pape note que cette humilité passe en particulier par l’amour du pays dans lequel le nonce est envoyé, ce qui ne va pas toujours de soi. Un nonce pourrait peut-être préférer une grande nonciature comme la France ou l’Italie à un pays en guerre ou en perpétuelle révolution. Non ! Le Seigneur a un plan sur chacun et sa providence amoureuse sait ce qu’elle demande à chacun. Cela peut se révéler parfois héroïque, car la tâche d’un nonce est des plus délicates : il doit savoir composer avec les événements, évaluer les difficultés, dialoguer, mais toujours avec un grand amour de la vérité qui le rendra libre de toute influence inférieure. Le nonce n’est ni un homme politique, ni un manipulateur, ni à plus forte raison au service des sociétés occultes. Et le Pape cite ici parmi les nonciatures difficiles celles du Moyen Orient, où les martyrs ne se comptent désormais plus.

Deuxièmement, comme les évêques, les nonces doivent accompagner les églises locales avec un cœur de pasteur, sur le modèle, par conséquent, du Bon Pasteur doux et humble de cœur. Cette tache qui n’a jamais été facile, devient toujours plus délicate en raison de la multiplicité et de la complexité des problèmes actuels. Elle réclame de véritables saints.

Enfin, si le nonce est bien au service d’une nation, il est d’abord au service de l’Église et donc de l’Église qui se trouve dans la nation qu’il représente. Il devra toujours en conséquence prendre garde à la routine et éviter des changements sans raison fondée. Il est un apôtre c’est-à-dire un homme de tradition. Et le Pape en terminant invite tous les nonces à n’avoir jamais peur. La peur est, en effet, indigne d’un chrétien. Quand on sert le Christ, avec Marie, on est prêt à tout.

L'Homélie du Pape

Je suis heureux de ce moment de prière jubilaire qui, outre nous appeler comme pasteurs à redécouvrir les racines de la Miséricorde, est une occasion de renouveler, à travers vous, le lien entre le Successeur de Pierre et les diverses Églises locales auprès desquelles vous êtes porteurs et artisans de la communion qui est une sève pour la vie de l’Église et pour l’annonce de son message. Je remercie le cardinal Parolin pour ses paroles, ainsi que la secrétairerie d’État pour la générosité avec laquelle elle a préparé ces journées de rencontre.

Soyez les bienvenus à Rome! L’embrasser à nouveau en ce moment jubiliaire revêt pour vous une signification particulière. C’est ici que demeurent un grand nombre de vos sources et de vos souvenirs. C’est ici que vous êtes arrivés, encore jeunes, dans l’intention de servir Pierre, c’est ici que vous revenez souvent pour le rencontrer, et c’est d’ici que vous continuez de repartir comme ses envoyés en portant son message, sa proximité, son témoignage. En effet, Pierre est ici depuis le commencement de l’Église; aujourd’hui, Pierre est ici dans le Pape que la providence a voulu placer; Pierre sera ici demain, il sera ici à jamais! Ainsi en a voulu le Seigneur: que l’humanité impuissante, qui en soi ne serait qu’une pierre d’achoppement, devienne par disposition divine un roc inébranlable.

Je remercie chacun de vous pour le service que vous accomplissez pour mon ministère. Merci pour l’attention avec laquelle vous recueillez des lèvres du Pape la confession sur laquelle s’appuie l’Église du Christ. Merci pour la fidélité avec laquelle vous interprétez avec un cœur indivis, avec un esprit intègre, avec une parole sans ambiguïté ce que l’Esprit Saint demande à Pierre de dire à l’Église en ce moment. Merci pour la délicatesse avec laquelle vous « auscultez » mon cœur de Pasteur universel et vous cherchez à faire en sorte que ce souffle atteigne les Églises auxquelles je suis appelé à présider dans la charité.

Je vous remercie pour le dévouement et pour la prompte et généreuse disponibilité de votre vie riche d’engagements et caractérisée par des rythmes souvent difficiles. Vous touchez du doigt la chair de l’Église, la splendeur de l’amour qui la rend glorieuse, mais également les plaies et les blessures qui la font mendier le pardon. Avec un véritable sens ecclésial et une humble recherche de connaissance des divers problèmes et thèmes, vous rendez l’Église et le monde présents au cœur du Pape. Je lis quotidiennement, le plus souvent tôt le matin et le soir, vos « communications », avec les nouvelles relatives à la situation des Églises locales, aux événements des pays auprès desquels vous êtes accrédités et aux débats qui incombent à la vie de la Communauté internationale. Je vous suis reconnaissant pour tout cela! Sachez que je vous accompagne chaque jour — en connaissant souvent votre nom et votre visage — par le souvenir amical et par la prière confiante. Je vous rappelle dans l’Eucharistie. Étant donné que vous n’êtes pas des pasteurs diocésains et que votre nom n’est prononcé dans aucune Église particulière, sachez que le Pape vous rappelle lors de chaque anaphore comme extension de sa propre personne, comme ses envoyés pour servir avec sacrifice et compétence, en accompagnant l’Épouse du Christ et les Peuples dans lesquels elle vit.

Je voudrais vous dire certaines choses.

1. Servir avec sacrifice en tant qu’envoyés humbles

Le bienheureux Paul VI, en réformant le service diplomatique du Saint-Siège, écrivit ceci : « L’activité du représentant pontifical apporte avant tout un précieux service aux évêques, aux prêtres, aux religieux et à tous les catholiques du lieu, dans lequel ils trouvent un soutien et une protection, dans la mesure où celui-ci représente une autorité supérieure, qui est au bénéfice de tous. Sa mission ne se superpose pas à l’exercice des pouvoirs des évêques, ni le substitue ou y fait obstacle, mais elle le respecte, et le favorise et le soutient même par son conseil fraternel et discret » (Lettre ap. Sollicitudo omnium Ecclesiarum : aas 61 [1969], 476).

Dans votre œuvre, vous êtes donc appelés à apporter à chacun la charité attentionnée de ceux que vous représentez, en devenant ainsi celui qui soutient et protège, qui est prêt à soutenir et pas seulement à corriger, qui est disponible à l’écoute avant de décider, à faire le premier pas pour éliminer les tensions et favoriser la compréhension et la réconciliation.

Sans l’humilité, aucun service n’est possible ou fécond. L’humilité d’un nonce passe à travers l’amour pour le pays et pour l’Église dans lesquels il est appelé à servir. Elle passe par l’attitude sereine d’être là où le Pape l’a voulu et non pas avec le cœur distrait par l’attente de la prochaine destination. Être là entièrement, avec un esprit et un cœur indivis ; défaire ses valises pour partager les richesses que l’on apporte avec soi, mais également pour recevoir ce que l’on ne possède pas encore.

Oui, il est nécessaire d’évaluer, de comparer, de noter ce qui peut être les limites d’un parcours ecclésial, d’une culture, d’une religiosité, de la vie sociale et politique pour se former et pouvoir rendre compte d’une idée exacte de la situation. Regarder, analyser et rendre compte sont des verbes essentiels mais pas suffisants dans la vie d’un nonce. Il faut aussi rencontrer, écouter, dialoguer, partager, proposer et travailler ensemble, afin que transparaisse un amour sincère ; une sympathie, une empathie avec la population et l’Église locale. Ce que les catholiques, mais également la société civile en général veulent et doivent percevoir est que, dans leur pays, le nonce se sente à l’aise, comme chez lui; qu’il se sente libre et heureux d’instaurer des relations constructives, de partager la vie quotidienne du lieu (cuisine, langue, coutumes), d’exprimer ses opinions et impressions avec un grand respect et un sens de proximité, d’accompagner par le regard qui aide à croître.

Il ne suffit pas de pointer le doigt ou d’agresser ceux qui n’ont pas la même opinion que nous. Cela est une triste tactique des guerres politiques et culturelles actuelles, mais cela ne peut être la méthode de l’Église. Notre regard doit être vaste et profond. La formation des consciences est notre devoir fondamental de charité et cela exige une délicatesse et une persévérance dans son accomplissement.

La menace du loup qui, de l’extérieur, enlève et agresse le troupeau, crée la confusion, le désordre, le disperse et le détruit, est certainement encore actuelle. Le loup a la même apparence: incompréhension, hostilité, malveillance, persécution, obstruction de la vérité, résistance à la bonté, fermeture à l’amour, hostilité culturelle inexplicable, méfiance et ainsi de suite. Vous savez bien de quoi est fait le piège que représentent les loups de tout genre. Je pense aux chrétiens d’Orient, à l’éradication desquels semble viser le siège violent, avec le silence complice de nombreuses personnes.

Ce n’est pas l’ingénuité des agneaux qui est demandée, mais la magnanimité des colombes ainsi que la ruse et la prudence du serviteur sage et fidèle. Il est bon de garder les yeux ouverts pour reconnaître d’où viennent les hostilités et pour discerner les voies possibles pour combattre ses causes et affronter ses pièges. Toutefois, je vous encourage à ne pas hésiter dans un climat de siège, à ne pas céder à la tentation de s’apitoyer sur son sort, de se placer en victimes de ceux qui nous critiquent, nous provoquent, et parfois même nous dénigrent. Dépensez le meilleur de vos énergies à faire retentir encore dans l’âme des Églises que vous servez la joie et la puissance de la béatitude proclamée par Jésus (cf. Mt 5, 11).

Demeurer prêts et heureux de passer (et parfois même de perdre) du temps avec les évêques, les prêtres, les religieux, les paroisses, les institutions culturelles et sociales, est en définitive ce qui «fait le travail» du nonce. Dans ces occasions se créent les conditions pour apprendre, écouter, faire passer des messages, connaître des problèmes et des situations personnelles ou des charges ecclésiales qui doivent être affrontées et résolues. Et rien ne facilite plus le discernement et l’éventuelle correction que la proximité, la disponibilité et la fraternité. Et cela est pour moi très important: proximité, disponibilité et fraternité avec les Églises locales. Il ne s’agit pas d’une stratégie cachée pour recueillir des informations et manipuler des situations ou des personnes, mais d’une attitude conforme à celui qui n’est pas seulement un diplomate de carrière, ni même un instrument de la sollicitude de Pierre, mais également un pasteur doté de la capacité intérieure de témoigner de Jésus Christ. Dépassez la logique de la bureaucratie qui peut souvent s’emparer de votre travail – cela se comprend, c’est naturel – en le rendant fermé, indifférent et imperméable.

Que le siège de la nonciature apostolique soit véritablement la « Maison du Pape », non seulement en raison de sa traditionnelle fête annuelle, mais comme lieu permanent, où tout le corps ecclésial puisse trouver un soutien et un conseil et les autorités publiques un point de référence, non seulement pour la fonction diplomatique, mais pour le caractère propre et unique de la diplomatie pontificale. Veillez afin que vos nonciatures ne deviennent jamais le refuge des « amis et des amis des amis ». Fuyez les bavards et les arrivistes.

Que votre rapport avec la communauté civile s’inspire de l’image évangélique du Bon Pasteur, capable de connaître et de représenter les exigences, les besoins et la condition du troupeau, en particulier lorsque les seuls critères qui les déterminent sont le mépris, la précarité et le rejet. N’ayez pas peur de vous pousser jusqu’à des frontières complexes et difficiles, parce que vous êtes des pasteurs auxquels importe véritablement le bien des personnes.

Dans le devoir immense de garantir la liberté de l’Église face à toute forme de pouvoir qui veut faire taire la Vérité, ne pensez pas que cette liberté soit uniquement le fruit d’ententes, d’accords et de négociations diplomatiques, aussi parfaits et réussis soient ils. L’Église ne sera libre que si ses institutions peuvent œuvrer pour « annoncer l’Évangile à tous, en tous lieux, en toutes occasions, sans hésitation, sans répulsion et sans peur » (Exhort. ap. Evangelii gaudium, n. 23), mais aussi si elle se manifeste comme un véritable signe de contradiction par rapport aux modes récurrentes, à la négation de la Vérité évangélique et aux conforts faciles qui contaminent également souvent les pasteurs et leur troupeau.

Rappelez-vous que vous représentez Pierre, le roc qui survit aux débordements des idéologies, à la réduction de la Parole à la seule convenance, à la soumission aux pouvoirs de ce monde qui passe. N’épousez donc pas des lignes politiques ou des batailles idéologiques, parce que la permanence de l’Église ne s’appuie pas sur le consensus des salons ou des places, mais sur la fidélité à son Seigneur qui, à la différence des renards et des oiseaux, n’a pas de tanière ni de nids pour reposer sa tête (Mt 8, 18-22).

L’Église Épouse ne peut reposer sa tête que sur la poitrine transpercée de son Époux. De là jaillit son véritable pouvoir, celui de la miséricorde. Nous n’avons pas le droit de priver le monde, même dans les forums de l’action diplomatique bilatérale et multilatérale, et dans les grands contextes du débat international, de cette richesse que personne d’autre ne peut donner. Cette conscience nous pousse à dialoguer avec tous et, dans de nombreux cas, à devenir la voix prophétique des marginalisés en raison de leur foi ou de leur condition ethnique, économique, sociale ou culturelle : « Que leur cri devienne le nôtre et qu’ensemble, nous puissions briser la barrière d’indifférence qui règne souvent en souveraine pour cacher l’hypocrisie et l’égoïsme » (Bulle Misericordiae vultus, n. 15).

2. Accompagner les Églises avec un cœur de pasteurs

La multiplicité et la complexité des problèmes à affronter dans la vie quotidienne ne doit pas vous distraire du cœur de votre mission apostolique, qui consiste à accompagner les Églises avec le regard du Pape, qui n’est autre que celui du Christ, Bon Pasteur.

Et pour accompagner, il faut bouger. Le papier impersonnel des lettres et des rapports ne suffit pas. Il ne faut pas apprendre par ouï-dire. Il faut voir sur place comment la bonne semence de l’Évangile se diffuse. N’attendez pas que les personnes viennent vous trouver pour vous exposer un problème ou désireuses de résoudre une question. Rendez-vous dans les diocèses, dans les instituts religieux, dans les paroisses, dans les séminaires, pour comprendre ce que le Peuple de Dieu vit, pense et demande. Soyez la véritable expression d’une Église «en sortie», d’une Église «hôpital de campagne», capables de vivre la dimension de l’Église locale, du pays et de l’institution auprès desquels vous êtes envoyés. Je connais la grande quantité de travail qui vous attend, mais ne laissez pas votre âme de pasteurs généreux et proches être submergée. C’est précisément cette proximité – proximité! – qui est aujourd’hui la condition essentielle à la fécondité de l’Église. Les personnes ont besoin d’être accompagnées. Elles ont besoin de sentir une main sur leur épaule pour ne pas perdre leur route ou ne pas se décourager.

Accompagner les évêques en soutenant leurs meilleures forces et initiatives. Les aider à affronter les défis et à trouver les solutions qui ne sont pas dans les manuels, mais qui sont le fruit d’un discernement patient et souffert. Encourager chaque effort pour la qualification du clergé. La profondeur est un défi décisif pour l’Église: profondeur de la foi, de l’adhésion au Christ, de la vie chrétienne, de la « sequela » et de la condition de disciple. De vagues priorités et des programmes pastoraux théoriques ne suffisent pas. Il faut miser sur le caractère concret de la présence, de la compagnie, de la proximité, de l’accompagnement.

L’une de mes vives préoccupations concerne la sélection des futurs évêques. J’en ai parlé avec vous en l’an 2013. En m’adressant à la Congrégation pour les évêques il y a quelque temps, j’ai tracé le profil des pasteurs que je considère nécessaires à l’Église d’aujourd’hui: des témoins du Ressuscité et non des personnes qui présentent un curriculum; des évêques en prière, familiers des choses d’« en haut » et qui ne sont pas écrasés par le poids d’«en bas»; des évêques capables d’entrer « dans un état de patience » en présence de Dieu, de manière à posséder la liberté de ne pas trahir le Kérygme qui leur est confié; des évêques pasteurs, et non des princes et des fonctionnaires. Je vous en prie!

Une part importante vous revient dans la tache complexe de retrouver au sein de l’Église ceux que Dieu a déjà identifiée dans son cœur pour guider son peuple. Vous êtes les premiers à devoir scruter les champs pour devoir vous assurer de l’endroit où sont cachés les petits David (cf. 1 S 16, 11-13): ils y sont, Dieu ne les fait pas manquer! Mais si nous allons toujours pêcher dans l’aquarium, nous ne les trouverons pas!

Il faut bouger pour les chercher. Aller de par les champs avec le cœur de Dieu et non avec un profil quelconque de chasseur de tête déjà déterminé. Le regard avec lequel on cherche, les critères pour évaluer, les traits de la physionomie recherchée ne peuvent pas être dictés par les vaines intentions avec lesquelles nous pensons pouvoir programmer à nos bureaux l’Église dont nous rêvons. C’est pourquoi il faut lancer les filets au large. On ne peut pas se contenter de pêcher dans les aquariums, dans la réserve ou dans l’élevage des « amis des amis ». Ce qui est en jeu c’est la confiance dans le Seigneur de l’histoire et de l’Église, Lui qui ne néglige jamais leur bien, et c’est pourquoi nous ne devons pas tergiverser. La question pratique que j’ai maintenant envie de poser est: mais il n’y en a pas un autre? Celle de Samuel au père de David : « Mais il n’y en a pas un autre? » (cf. 1 Sm 16, 11). Et aller les chercher. Et il y en a! Il y en a!

3. Accompagner les peuples chez lesquels l’Église du Christ est présente

Votre service diplomatique est l’œil vigilant et lucide du Successeur de Pierre sur l’Église et sur le monde! Je vous prie d’être à la hauteur de cette noble mission, pour laquelle vous devez sans cesse vous préparer. Il ne s’agit pas seulement d’acquérir des contenus sur des thèmes, qui sont d’ailleurs variables, mais d’une discipline de travail et d’un style de vie qui permettent d’apprécier également les situations de routine, de saisir les changements en cours, d’évaluer les nouveautés, de savoir les interpréter avec mesure et de suggérer des actions concrètes.

C’est la vitesse de l’époque qui requiert une formation permanente, en évitant de tout donner pour sûr. Parfois, la répétition du travail, les nombreux engagements, le manque de nouvelles stimulations alimentent une paresse intellectuelle qui ne tarde pas à produire ses fruits négatifs. Un sérieux approfondissement permanent serait bénéfique pour dépasser cette fragmentation en raison de laquelle on cherche à accomplir au mieux son propre travail, mais sans aucune, ou avec très peu de coordination et d’intégration avec les autres. Ne pensez pas que le Pape n’est pas conscient de la solitude (pas toujours «bienheureuse» comme celle des ermites et des saints) dans laquelle vivent de nombreux représentants pontificaux. Je pense toujours à votre condition d’«exilés», et dans mes prières je demande sans cesse qu’en vous ne manque jamais cette colonne portante qui permet l’unité intérieure et le sens de profonde paix et fécondité.

L’exigence que nous devrons toujours davantage faire nôtre est celle d’œuvrer dans un réseau unitaire et coordonné, nécessaire pour éviter une vision personnelle qui souvent n’est pas valable face à la réalité de l’Église locale, du pays ou de la communauté internationale. On risque de proposer une vision individuelle qui peut assurément être le fruit d’un charisme, d’un profond sens ecclésial et d’une capacité intellectuelle, mais qui n’est pas exempte d’une certaine personnalisation, d’émotivité, de sensibilités différentes et, également, de situations personnelles qui conditionnent inévitablement le travail et la collaboration.

De grands défis nous attendent à notre époque, et je ne tiens pas à en dresser une liste. Vous les connaissez. Peut-être est-il également plus sage d’intervenir sur leurs racines. Comme cela se dessine progressivement, la diplomatie pontificale ne peut pas être étrangère à l’urgence de rendre la miséricorde palpable dans ce monde blessé et fragmenté. La miséricorde doit être le code de lecture de la mission diplomatique d’un nonce apostolique, qui, outre l’effort éthique personnel, doit posséder la ferme conviction que la miséricorde de Dieu s’insère dans les événements de ce monde, dans les événements de la société, des groupes humains, des familles, des peuples, des nations. Dans le domaine international également, celle-ci comporte le fait de considérer que rien ni personne n’est jamais perdu. L’être humain n’est jamais irrécupérable. Aucune situation n’est imperméable au pouvoir subtil et irrésistible de la bonté de Dieu qui ne se désiste jamais à l’égard de l’homme et de son destin.

Cette nouveauté radicale dans la perception de la mission diplomatique libère le représentant pontifical d’intérêts géopolitiques, économiques ou militaires immédiats, en l’appelant à discerner chez ses premiers interlocuteurs gouvernementaux, politiques et sociaux et dans les institutions publiques, l’aspiration à servir le bien commun et à s’appuyer sur cette caractéristique, même si elle se présente parfois de manière cachée ou lésée par des intérêts personnels et corporatifs ou par des dérives idéologiques, populistes ou nationalistes.

L’Église, sans sous-évaluer l’aujourd’hui, est appelée à travailler à longue échéance, sans l’obsession des résultats immédiats. Elle doit supporter avec patience des situations difficiles et contraires ou des changements de projets que le dynamisme de la réalité impose. Il existera toujours une tension entre plénitude et limite, mais l’Église n’a pas besoin d’occuper des espaces de pouvoir et d’autoaffirmation, plutôt de faire naître et croître la bonne semence, d’accompagner patiemment le développement, de se réjouir de la récolte provisoire que l’on peut obtenir, sans se décourager quand une tempête inattendue et glaciale abîme tout ce qui semblait doré et prêt à être cueilli (cf. Jn 4, 35). Recommencer avec confiance de nouveaux processus; repartir des pas accomplis, sans faire marche arrière, en encourageant ce qui fait apparaître le meilleur des personnes et des institutions, «sans inquiétude, mais avec des convictions claires et de la ténacité» (Exhort. ap. Evangelii gaudium, n. 223).

N’ayez pas peur de dialoguer avec confiance avec les personnes et les institutions publiques. Nous affrontons un monde dans lequel il n’est pas toujours facile d’identifier les centres de pouvoir et beaucoup de personnes se découragent en pensant qu’elles sont anonymes et impossibles à rejoindre. Je suis en revanche convaincu que les personnes sont encore abordables. Dans l’homme subsiste l’espace intérieur où la voix de Dieu peut retentir. Dialoguez avec clarté et n’ayez pas peur que la miséricorde puisse diminuer ou obscurcir la beauté et la force de la vérité. La vérité ne s’accomplit en plénitude que dans la miséricorde. Et soyez certains que le dernier mot de l’histoire et de la vie n’est pas le conflit mais l’unité, à laquelle aspire le cœur de chaque homme. Une unité conquise en transformant le conflit dramatique de la Croix en source de notre paix, car c’est là qu’a été abattu le mur de séparation (cf. Ep 2, 14).

Chers confrères, en vous envoyant à nouveau en mission, après ces journées de rencontres fraternelles et joyeuses, mes paroles de conclusion veulent vous confier à la joie de l’Évangile. Nous ne sommes pas les vendeurs de la peur et de la nuit, mais les gardiens de l’aube et de la lumière du Ressuscité.

Le monde a très peur – très peur! – et il diffuse celle-ci. Il fait souvent d’elle la clé de lecture de l’histoire et il l’adopte souvent comme stratégie pour construire un monde reposant sur des murs et des fossés. Nous pouvons également comprendre les raisons de la peur, mais nous ne pouvons pas les embrasser, car «ce n’est pas un esprit de crainte que Dieu nous a donné, mais un Esprit de force, d’amour et de maîtrise de soi» (2 Tm 1, 7).

Puisez à cet esprit, et allez: ouvrez les portes; construisez des ponts; tissez des liens; entretenez des amitiés; promouvez l’unité. Soyez des hommes de prière: ne la négligez jamais, en particulier l’adoration silencieuse, véritable source de toute votre action.

La peur habite toujours dans l’obscurité du passé, mais elle a une faiblesse: elle est provisoire. L’avenir appartient à la lumière! L’avenir est à nous, parce qu’il appartient au Christ! Merci!

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