Le 30e anniversaire de la Journée de prière pour la paix à Assise

Rédigé par un moine de Triors le dans Religion

Le 30e anniversaire de la Journée de prière pour la paix à Assise

Sur les traces de Jean-Paul II et Benoît XVI, le Pape François s’est rendu à Assise le 20 septembre pour implorer le don de la paix avec des représentants d’autres religions. On sait la vive polémique qui a suivi la rencontre d’Assise de 1986. Aussi est-il bon de citer la phrase clé du discours du Pape François : « Sans syncrétisme et sans relativisme, nous avons prié les uns à côté des autres, les uns pour les autres ». La vraie paix ne peut venir que du Christ et il nous faut la demander par la prière. Sans elle, nous ne pourrons jamais recevoir ce don de Dieu. Mais la béatitude des pacifiques prouve bien que ce don ne s’obtient pas sans collaboration de notre part. Nous devons être tous, chacun à notre place, des artisans de paix. Chacun doit collaborer à cette grande œuvre de la paix, mais en union avec les autres, car rien n’est plus nuisible à la paix que l’individualisme, forme subtile et très néfaste de l’égoïsme, de ce « chacun pour soi » pourtant si répandu de nos jours. Cet obstacle nocif engendre, en effet, l’indifférence qui est une difficulté majeure pour recevoir le don de la paix. Le Pape a des mots très forts pour condamner ce « virus moderne » qui engendre « un nouveau paganisme ». Et comme toujours il en réfère à la mémoire, car nous devons toujours nous rappeler que pardonner ne signifie pas oublier.

Le Pape condamne le syncrétisme, mais il pense avec Jean-Paul II qu’il existe un lien intrinsèque entre n’importe quelle prière, pourvu qu’elle parte d’un cœur pur et désireux de chercher la vérité et la paix. À ce titre, le choix d’Assise est fort éloquent de par lui-même. Saint François nous apprend en effet que toute violence au nom de Dieu est contraire à la notion même de Dieu. Le Pape François le rappelle fortement en s’appuyant sur Benoît XVI.

Qui dit paix dit aussi respect de la vie depuis la conception jusqu’à la mort naturelle. Paul VI l’avait souligné dans son message de la paix de 1977. Le Pape y ajoute le respect de la création. Mais que d’hypocrisies se cachent derrière de faux semblants de paix. Le Pape les dénonce à nouveau, en condamnant les cyniques Pilates contemporains, et usant pour cela  d’expressions parlantes qu’il faut bien comprendre. Il demande de ne pas « rester sur le clavier de nos ordinateurs, sans ouvrir nos yeux aux nécessités de nos frères ». Nous devons atteindre les périphéries existentielles qui s’opposent à la paix. Cela réclame que chacun en prenne le bon chemin qui n’est autre que celui de la véritable conversion : avant de vouloir guérir les maux des autres, nous devons nous guérir nous-mêmes. Plus il y aura de véritables saints, plus la vraie paix s’épanouira.

On voit par là que la paix est un fil d’espérance unissant ciel et terre. Pour que ce fil devienne incassable, il faut obligatoirement que notre espérance soit alimentée par le pardon et la prière. Cela revient à dire que l’on n’obtiendra jamais la paix sans une éducation préalable qui nous permettra de mesurer combien est difficile la communion des hommes entre eux. Cette éducation passe aussi par une culture de la rencontre qui purifie notre conscience et considère le prochain comme un frère authentique. Comme les saints, ayons un cœur liquide et non replié sur lui-même par un raidissement satanique source de la rancune et de la violence. La jalousie demeure un ennemi redoutable pour la paix. La fraternité ne vit pas de la méfiance, elle ne vit pas de la haine. La fraternité vit, au contraire, de la charité, de cette charité qui nous presse vers l’unique nécessaire, comme Marie rendant visite à sa cousine Élisabeth.

Le discours du Pape :

Je vous salue avec grand respect et affection et je vous remercie de votre présence. Je remercie la Communauté de Sant’Egidio, le diocèse d’Assise et les Familles franciscaines qui ont préparé cette journée de prière. Nous sommes venus à Assise comme des pèlerins en recherche de paix. Nous portons en nous, et nous mettons devant Dieu les attentes et les angoisses de nombreux peuples et personnes. Nous avons soif de paix, nous avons le désir de témoigner de la paix, nous avons surtout besoin de prier pour la paix, car la paix est un don de Dieu et il nous revient de l’invoquer, de l’accueillir et de la construire, chaque jour avec son aide.

« Bienheureux les artisans de paix » (Mt 5,9). Beaucoup d’entre vous ont fait une longue route pour rejoindre ce lieu béni. Sortir, se mettre en route, se retrouver ensemble, se prodiguer pour la paix : ce ne sont pas seulement des mouvements physiques, mais surtout des mouvements de l’âme, ce sont des réponses spirituelles concrètes pour vaincre les fermetures en s’ouvrant à Dieu et aux frères. Dieu nous le demande, en nous exhortant à faire face à la grande maladie de notre époque : l’indifférence. C’est un virus qui paralyse, qui rend inertes et insensibles, un mal qui attaque le centre même de la religiosité, provoquant un nouveau paganisme extrêmement triste : le paganisme de l’indifférence.

Une soif de paix

Nous ne pouvons pas rester indifférents. Aujourd’hui, le monde a une ardente soif de paix. Dans de nombreux pays on souffre de guerres souvent oubliées, mais qui sont toujours causes de souffrance et de pauvreté. À Lesbos, avec le cher Patriarche œcuménique Bartholomée, nous avons vu dans les yeux des réfugiés la douleur de la guerre, l’angoisse de peuples assoiffés de paix. Je pense aux familles dont la vie a été bouleversée ; aux enfants qui n’ont rien connu d’autre dans la vie que la violence ; aux personnes âgées contraintes de laisser leurs terres : tous ont une grande soif de paix. Nous ne voulons pas que ces tragédies tombent dans l’oubli. Nous désirons prêter notre voix à tous ceux qui souffrent, à tous ceux qui sont sans voix et sans personne qui les écoute. Eux savent bien, souvent mieux que les puissants, qu’il n’y a aucun avenir dans la guerre, et que la violence des armes détruit la joie de la vie.

Nous, nous n’avons pas d’armes. Mais nous croyons dans la douce et humble force de la prière. En ce jour, la soif de paix s’est faite invocation à Dieu, pour que cessent les guerres, le terrorisme et les violences. La paix que nous invoquons d’Assise n’est pas seulement une protestation contre la guerre, elle n’est pas non plus le résultat « de négociations, de compromis politiques ou de marchandages économiques. Elle résulte de la prière » (Jean Paul II, Discours, Basilique Sainte Marie des Anges, 27 octobre 1986 : Enseignements IX, 2 [1986], 1252). Cherchons en Dieu, source de la communion, l’eau limpide de la paix dont l’humanité est assoiffée : elle ne peut jaillir des déserts de l’orgueil ni des intérêts de parti, des terres arides du gain à tout prix et du commerce des armes.

Nos traditions religieuses sont diverses. Mais la différence n’est pas pour nous un motif de conflit, de polémique ou de froide distance. Nous n’avons pas prié aujourd’hui les uns contre les autres, comme c’est malheureusement arrivé parfois dans l’histoire. Sans syncrétisme et sans relativisme, nous avons en revanche prié les uns à côté des autres, les uns pour les autres. Saint Jean-Paul II, en ce même lieu, a dit : « Peut-être que jamais comme maintenant dans l’histoire de l’humanité, le lien intrinsèque qui unit une attitude religieuse authentique et le grand bien de la paix est devenu évident pour tous» (Id., Discours, Place de la Basilique inférieure de Saint François, 27 octobre 1986 : l.c., 1268). En poursuivant le chemin commencé il y a trente ans à Assise – où la mémoire de cet homme de Dieu et de paix que fut saint François est vivante – « une fois encore, nous qui sommes réunis ici, nous affirmons ensemble que celui qui utilise la religion pour fomenter la violence en contredit l’inspiration la plus authentique et la plus profonde » (Id., Discours aux Représentants des Religions, Assise, 24 janvier 2002 : Enseignements XXV, 1 [2002], 104), qu’aucune forme de violence ne représente « la vraie nature de la religion. Elle en est au contraire son travestissement et contribue à sa destruction » (Benoît XVI, Intervention à la journée de réflexion, de dialogue et de prière pour la paix et la justice dans le monde, Assise, 27 octobre 2011 : Enseignements VII, 2 [2011], 512). Ne nous lassons pas de répéter que jamais le nom de Dieu ne peut justifier la violence. Seule la paix est sainte. Seule la paix est sainte, pas la guerre !

Prière et volonté

Aujourd’hui, nous avons imploré le saint don de la paix. Nous avons prié pour que les consciences se mobilisent pour défendre la sacralité de la vie humaine, pour promouvoir la paix entre les peuples et pour sauvegarder la création, notre maison commune. La prière et la collaboration concrète aident à ne pas rester prisonniers des logiques de conflit et à refuser les attitudes rebelles de celui qui sait seulement protester et se fâcher. La prière et la volonté de collaborer engagent une vraie paix qui n’est pas illusoire : non pas la tranquillité de celui qui évite les difficultés et se tourne de l’autre côté, si ses intérêts ne sont pas touchés ; non pas le cynisme de celui qui se lave les mains des problèmes qui ne sont pas les siens ; non pas l’approche virtuelle de celui qui juge tout et chacun sur le clavier d’un ordinateur, sans ouvrir les yeux aux nécessités des frères ni se salir les mains pour qui en a besoin. Notre route consiste à nous immerger dans les situations et à donner la première place à celui qui souffre ; d’assumer les conflits et de les guérir de l’intérieur ; de parcourir avec cohérence les voies du bien, en repoussant les faux-fuyants du mal ; d’entreprendre patiemment, avec l’aide de Dieu et de la bonne volonté, des processus de paix.

La paix, un fil d’espérance qui relie la terre et le ciel, un mot si simple, et en même temps difficile. Paix veut dire Pardon qui, fruit de la conversion et de la prière, naît de l’intérieur et, au nom de Dieu, rend possible de guérir les blessures du passé. Paix signifie Accueil, disponibilité au dialogue, dépassement des fermetures, qui ne sont pas des stratégies de sécurité, mais des ponts sur le vide. Paix veut dire Collaboration, échange vivant et concret avec l’autre, qui est un don et non un problème, un frère avec qui chercher à construire un monde meilleur. Paix signifie Éducation : un appel à apprendre chaque jour l’art difficile de la communion, à acquérir la culture de la rencontre, en purifiant la conscience de toute tentation de violence et de raidissement, contraires au nom de Dieu et à la dignité de l’homme.

Pour un monde fraternel

Nous ici, ensemble et dans la paix, nous croyons et nous espérons en un monde fraternel. Nous désirons que les hommes et les femmes de religions différentes, partout se réunissent et créent de la concorde, spécialement là où il y a des conflits. Notre avenir est de vivre ensemble. C’est pourquoi nous sommes appelés à nous libérer des lourds fardeaux de la méfiance, des fondamentalismes et de la haine. Que les croyants soient des artisans de paix dans l’invocation à Dieu et dans l’action pour l’homme ! Et nous, comme Chefs religieux, nous sommes tenus à être de solides ponts de dialogue, des médiateurs créatifs de paix. Nous nous tournons aussi vers ceux qui ont une responsabilité plus haute dans le service des peuples, les Leaders des Nations, pour qu’ils ne se lassent pas de chercher et de promouvoir des chemins de paix en regardant au-delà des intérêts de parti et du moment : que ne demeurent pas inécoutés l’appel de Dieu aux consciences, le cri de paix des pauvres et les bonnes attentes des jeunes générations. Ici, il y a trente ans, saint Jean-Paul II a dit : « La paix est un chantier ouvert à tous et pas seulement aux spécialistes, aux savants et aux stratèges. La paix est une responsabilité universelle » (Discours, Place inférieure de la Basilique de saint François, 27 octobre 1986 : l.c., 1269). Sœurs et frères, assumons cette responsabilité, réaffirmons aujourd’hui notre oui à être, ensemble, constructeurs de la paix que Dieu veut et dont l’humanité est assoiffée.

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