Grégorien : Graduel Universi (1er dimanche de l’Avent)

Rédigé par un moine le dans Culture

Grégorien : Graduel Universi (1er dimanche de l’Avent)

« Tous ceux qui t’attendent ne seront pas confondus, Seigneur. Seigneur, fais-moi connaître tes voies, enseigne-moi tes sentiers » (Psaume 24, 3, 4)

Commentaire spirituel

Le psaume 24 sert de référence biblique à toute cette messe du premier dimanche de l’Avent. L’introït et l’offertoire ont exactement le même texte qui correspond au début du psaume ; et le graduel reprend la fin de ces deux pièces. Il y a là une insistance certainement voulue par le compilateur. Il est difficile de savoir si ces pièces grégoriennes ont le même auteur. Le chant grégorien est anonyme et c’est une de ses  grandes qualités. Les compositeurs, à part quelques rares exceptions, ont gardé le silence sur leur identité. En tout cas, elle ne nous a pas été transmise, et c’est une invitation pour nous à reconnaître leur humilité, comme leur effacement devant l’Esprit-Saint qui est le véritable auteur des œuvres liturgiques. On connaît le même phénomène en Orient pour les icônes. L’auteur iconographe s’efface devant l’Esprit-Saint considéré comme le seul et véritable iconographe. Le talent confié par le Seigneur aux artistes dans le domaine du sacré exige d’eux une immersion dans le grand mystère qu’ils sont appelés à magnifier par leurs œuvres. Cela suppose un sens contemplatif aigu, une écoute attentive de l’inspiration, de telle sorte que l’Église peut vraiment revendiquer comme siennes des ouvrages produits dans un tel contexte de gratuité. Le chant grégorien est ainsi devenu le répertoire musical privilégié de l’Église. Façonné par des saints pour produire des saints, selon la finalité de la liturgie qui est de nous transmettre la vie divine.

Essayons de comprendre l’intention de l’Église dans son insistance sur ce texte du psaume 24 au seuil de cette nouvelle année liturgique. C’est d’abord une affirmation de foi qui engendre une prière d’espérance. La confiance en Dieu est proclamée en ce début de graduel. « Tous ceux qui se confient dans le Seigneur ne seront pas confondus. » L’appui sur Dieu, sur la force divine, caractérise les vrais croyants. Les saints en font l’expérience : leur abandon est l’occasion pour le Seigneur de déployer sa grâce et d’accomplir des merveilles. On peut penser à un saint Jean Bosco, à une Mère Teresa, et puis davantage encore à la Vierge Marie qui chante dans son Magnificat ce rapport puissant entre la petitesse de la créature et la grandeur amoureuse du Seigneur. Au début de l’année liturgique, alors que l’Église s’apprête à repasser dans son cœur les mystères du Verbe incarné, elle se confie en Dieu. Une année liturgique est une source de grâce immense, un réservoir merveilleux de dons d’évangélisation. Tant de messes célébrées, tant d’offices récités et chantés par toute le terre, tant de points de contact entre Dieu et les hommes à travers les sacrements ! C’est tout cela la liturgie, et tout cela nous permet d’espérer des fruits abondants de sainteté. Mais la condition de tout cela, c’est l’abandon, autrement, si l’on veut gérer notre année, on passera à côté de l’accomplissement de tant de promesses.

Et puis la deuxième partie du graduel, c’est la prière de demande explicite et elle est en parfaite consonance avec ce qui a précédé. Je note d’abord qu’on passe de l’universel au particulier. La prière est en effet à la première personne du singulier. C’est le psalmiste qui demande, mais c’est aussi l’Église, bien sûr, et donc une personne collective. Quand l’Église dit « je » ou « moi », elle enveloppe tous ses enfants dans sa parole et elle leur applique maternellement ses désirs, son amour, sa foi. Ici, elle demande d’emprunter les chemins du Seigneur. Marcher sur la voie de Dieu, dans le langage de l’Ancien Testament, c’est se mettre en œuvre la perfection. Et dans le contexte de l’Incarnation qui est celui de la liturgie de l’Avent, c’est s’engager à la suite du Christ, suivre son chemin de lumière et de gloire. Le Verbe s’est fait chair, il a été conçu dans le sein de la Vierge Marie, il est né pour nous, a souffert pour nous, il est mort, il est ressuscité, il est monté au ciel. Tel est aussi notre itinéraire, et au seuil de cette année liturgique, nous demandons au Seigneur de nous révéler son chemin. Nous allons le contempler tout au long de l’année, nous allons le suivre, c’est là tout notre désir et il ne sera pas confondu. On voit combien ce graduel est riche. Il nous plonge dans l’attente caractéristique du temps de l’Avent ; il oriente tout notre désir vers la perfection en nous engageant à la suite du Christ ; enfin il suggère de façon très délicate que notre chemin de perfection, comme celui du Seigneur, passe par Marie.

Commentaire musical

C’est un graduel du 1er mode, donc paisible, tranquille. On va voir pourtant qu’il manifestera une belle plénitude, notamment dans le verset. Il est composé de quatre phrases musicales. Le corps du graduel forme une seule phrase et le verset est découpé en trois courtes phrases. Disons un mot de chacune de ces parties.

L’intonation plonge dans le grave, mais elle a quelque chose de léger et de frais. La belle courbe qui se déploie sur les trois premières syllabes du mot universi doit être donnée dans un beau legato sans traîner, même s’il faut reconnaître que dans les manuscrits les neumes sont presque tous appuyés. Je crois qu’il faut tenir les deux : il y a bien un caractère solennel dans le mot qui convoque tous les fidèles de tous les temps au désir le plus profond de l’humanité, celui du salut ; et puis, cette attente universelle se concentre sur un enfant, sur une jeune maman qui le porte pour nous le donner. Dieu a choisi un procédé gracieux, aimable, il faut faire sentir tout cela dans cette intonation. La suite va d’ailleurs nous donner raison, puisque la mélodie s’envole bien vite sur qui te exspectant qui exprime très bien l’élévation du désir universel vers celui-là seul qui pourra jamais le combler. Parvenue au sommet, la mélodie se complaît, plane dans les hauteurs, avec la répétition légère et élargie tout à la fois du même motif qui aboutit à une première cadence en Fa, la dominante du 2ème mode. On sent, à travers ce traitement mélodique, que l’humanité a longtemps attendu, mais que désormais son attente est sur le point d’être récompensée. L’alliance expressive de la longueur et de la légèreté donne à ce premier membre de phrase une noble et simple richesse.

La fin de la première phrase se déploie aussi dans la légèreté, notamment sur non confundentur qui traduit bien, par son beau balancement l’assurance et presque l’insouciance des âmes qui se confient dans le Seigneur. Le Seigneur, c’est précisément le dernier mot de cette phrase et il est traité de façon magnifique. Une fois que le nom est prononcé, avec une cadence en Ré toute simple, la mélodie se déroule en une vocalise gratuite, gratuite parce qu’elle va revenir finalement au Ré (on aurait donc pu s’en passer) mais après être montée jusqu’au Sib aigu, sommet pas encore atteint, donnant à ce passage une valeur de cime, ce qui est très suggestif : le Seigneur est vraiment celui vers qui tendent les aspirations les plus élevées de l’humanité. En même temps, cette finale de phrase est aussi très solennelle et très ferme, la mélodie exprimant donc à la fois l’ardeur de l’amour et du désir et la certitude de l’espérance.

Outre le changement de clé qui annonce un changement d’ambitus, le verset commence sur le mot vias par un intervalle de quinte qui propulse avec élan la mélodie du grave à l’aigu. Ensuite, sur les mots tuas et Domine, on a aussi un balancement expressif qui va s’achever de la manière la plus étonnante. Encore une fois, le mot Domine est mis en valeur, de façon plus spectaculaire que dans le corps du graduel. La mélodie va s’éterniser sur ce mot, employer le phénomène de la répétition d’un même motif qui vise ici à exprimer l’amour inconditionnel et redit sans lassitude de l’Église pour son Sauveur. 40 notes se succèdent ainsi sur ce seul nom béni du Seigneur. C’est tout l’art grégorien qui s’exprime ici. Cette phrase mélodique se termine par une cadence en Fa qui semble indiquer qu’on a changé de mode et que l’on est passé en 5ème mode, le mode de la joie. Tout indique que le chemin sur lequel le Seigneur nous conduit et qu’il est lui-même est un chemin de dilatation.

La troisième phrase, qu’il ne faudrait pas trop séparer de ce qui a précédé, commence à l’aigu par un intervalle de quarte, cette fois. On atteint très vite le sommet (Mi) de la pièce sur le mot fac. Demande très solennelle, très large, au moins au début, mais qui va se simplifier et devenir fluide dès la finale de fac et sur le mot suivant mihi qui répond en quelque sorte au nom du Seigneur dans la phrase précédente. On se pose encore une fois sur le Fa.

La dernière phrase commence là où s’est achevée la troisième, sur le Fa. Mais les intervalles, au lieu de s’envoler, se restreignent progressivement. On atteint une dernière fois le Do, puis on redescend en dessous du La pour se maintenir dans cette gravité ferme mais pourtant gracieuse et légère, sans ombre d’inquiétude. Cette dernière phrase est beaucoup plus modeste que le reste du verset de ce graduel chaleureux et ardent. On revient au mode de Ré du début, avec son atmosphère paisible et chaude. L’âme, qui répète la même prière et demande la grâce de pouvoir marcher sur les sentiers de Dieu, semble assurée d’avoir été entendue grâce aux accents de ces deux premières phrases mélodiques. Elle redit sa demande mais dans un climat tout plein de sérénité qui conclut de façon très heureuse ce beau graduel si bien équilibré.

Pour écouter ce graduel :

 

 

 

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