L’économie, l’État, le bien commun : des réalités mouvantes

Rédigé par Geneviève Gavignaud-Fontaine le dans Politique/Société

L’économie, l’État, le bien commun : des réalités mouvantes

Une volonté de bien commun uniquement matériel, sans référence aux valeurs chrétiennes, est conduite à laisser pour compte une large partie de la population. Galvaudée, la notion de bien commun mériterait de retrouver sa juste place dans l’économie étatique et mondiale.

Discours officiels et médiatiques mentionnent, depuis quelques années déjà mais sans en définir le contenu, le « bien commun ». Tandis que chacun est invité à y mettre ce qu’il veut, l’interrogation est d’autant plus vive chez l’historien que les Modernes avaient, dès le XVIIIe siècle, substitué au bien commun traditionnel la notion d’« intérêt général ». Au gré des générations et comme par hésitation sur le qualificatif le plus approprié, la diversification s’est faite avec « intérêt national », « intérêt public ». Le but recherché était de faire oublier le concept « bien commun » qu’avaient formulé les théologiens catholiques pour désigner un véritable trésor à garder.

La doctrine sociale de l’Église apprend à distinguer le bien commun spirituel et le bien commun temporel. Le premier, riche d’enseignement divin et confié à l’Église, guide le fidèle vers son salut. Le second désigne le bien de l’homme en société(s) ; il englobe le milieu naturel et embrasse l’ensemble des acquis nécessaires à l’épanouissement dans la paix de chacun et de tous les membres de la société. La nature du bien commun fait considérer sa primauté sur le bien particulier ; les intérêts privés et ceux des groupes doivent être subordonnés au bien commun dont l’État a la charge, et que le législateur doit servir ; faute de quoi la société se disloque. Saint Thomas avait fait du service du bien commun la fonction essentielle du pouvoir politique : légiférer conformément à la justice, faire respecter les règles de l’activité économique, en corriger les dysfonctionnements en cas de crise… Les exigences dudit bien fixent les règles de la justice sociale, laquelle est génératrice de paix.

Depuis que la philosophie libérale a bouté la morale chrétienne hors de la sphère économique dite alors « physique », séparé l’individu de la société et du bien commun, mis le travail et l’économie dans la dépendance de la finance, l’intérêt des puissants imprègne la gouvernance des nations. Les libéraux laisser-fairistes n’expliquent-ils pas, sous forme d’antienne et sans état d’âme, que les pauvres n’ont qu’à se retrousser les manches pour s’enrichir ? Tout ne s’achète-t-il pas et ne se vend-il pas ?

Le bien commun redéfini

Alors que, laïcité oblige, le bien commun spirituel est absent des débats d’idées, voici que Jean Tirole, le lauréat du prix Nobel d’économie 2014, intitule l’Économie du bien commun (PUF, 640 p., 18 €) son livre destiné à un large public. Il ne précise pas si, comme les économistes classiques, il fait de l’intérêt général la somme des intérêts particuliers, et si ce qui est utile au plus grand nombre justifie le sacrifice des laissés-pour-compte. Il n’en situe pas moins le bien commun à la convergence de l’intérêt général et de l’intérêt particu­lier après l’avoir défini comme « ce à quoi nous aspirons pour la société ». Sur cette base restée vague, l’auteur indique que la recherche du bien commun passe en grande partie par la construction d’institutions visant à concilier autant que faire se peut l’intérêt individuel et l’intérêt général. L’économie – au sens de science économique – est ainsi mise au service du bien commun, « elle a pour objet de rendre le monde meilleur ».

Les Anciens pensaient que l’économie – qui désignait alors l’activité nourricière – avait pour finalité la production et l’échange des denrées nécessaires à la vie des hommes et de leur famille. Aristote avait bien identifié les différences entre l’« économique » au service des familles dont elle relevait, et la « chrématistique » visant à l’accumulation des richesses matérielles. Le XVIIe siècle avait commencé à penser l’économie politique en vue de développer la richesse des nations (Antoine de Montchrestien, Traité de l’Œconomie Politique, 1615) ; voici désormais une pensée avant-gardiste qui assume un économisme triomphant, sa finalité étant la formulation de politiques économiques aptes à réaliser l’ordre attendu. Il s’agit d’un savoir – une science – assorti d’un pouvoir – celui d’améliorer le monde – qui transpose dans la sphère temporelle du monde la bonification de l’homme que l’Église promettait dans la sphère spirituelle. Prérogative incontestable de l’État, le service du bien commun a désormais pour maître les économistes armés de la science éponyme devenue toute-puissante…

Changer le monde…

Ceux qui voudraient plus de détails sur la société de demain doivent se satisfaire de savoir que « l’économie se veut normative, elle aspire à changer le monde ». Dans un État guidé par les économistes, le citoyen qu’est devenu l’homme est pleinement objet, tandis que, par le truchement du pouvoir politique, la science économique décide pour lui et ses frères ; leur avis individuel n’est pas sollicité, les professions inorganisées ne se font pas entendre. En soulignant les écarts de revenus entre pays, et sans vraiment s’intéresser au durcissement des inégalités dans les sociétés actuelles, l’auteur donne quitus aux effets sociaux de la globalisation économique. Et même s’il est annoncé qu’une fraction non négligeable des individus sera inactive, il reste acquis qu’« il n’est pas du domaine de l’économie d’apporter un jugement de valeur sur l’organisation du travail ; bien au contraire, il est important que nous puissions choisir l’emploi qui nous convient ». Parce que les pauvres choisissent l’emploi qui leur convient ? Le « toujours plus économique » constituerait-il, à lui seul, un gage de vitalité du bien commun ?

Nous ne saurons pas qui est habilité à porter un jugement de valeur sur l’organisation du travail. Qu’il soit permis de penser que, lors d’éventuelles catastrophes liées au déferle­ment de la spéculation financière sur la planète, le renflouement des parieurs de marché mettra encore et toujours à contribution les populations laborieuses par l’intermédiaire de ce qu’il reste de l’État. Au nom du bien commun ? Évidemment, argueront les financiers puisqu’ils font travailler les populations. Tout semble devoir se passer comme si vie privée et vie publique n’étaient pas en cheville, comme si action collective et action personnelle ne renforçaient pas de concert et selon la vertu de prudence un bien commun durablement unificateur. Les thomistes avaient exposé que garantir la paix et favoriser la suffisance économique en vue d’une existence bonne et paisible constituent d’importantes missions de service du bien commun ; ils ont aussitôt ajouté que discerner le bien et le juste est indispensable à la constitution comme à la protection dudit bien. À l’évidence, les valeurs chrétiennes alors incluses dans le bien commun coordonnaient les volontés personnelles et collectives en vue de sa sauvegarde.

Geneviève Gavignaud-Fontaine est également auteur d’ouvrages sur la doctrine sociale de l’Église.

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