Le bon grain et l’ivraie, Dieu et Satan

Rédigé par un moine le dans Religion

Le bon grain et l’ivraie, Dieu et Satan

Il s’agit de la seconde parabole de saint Mathieu (Mt 13, 24-30). Heureusement pour nous, le Sauveur en donne l’explication un peu plus tard, « à la maison, loin de la foule » (13, 36-43). Un homme sème donc son grain, mais dans son dos, son ennemi sème la mauvaise herbe. Les serviteurs veulent l’arracher sans tarder, mais l’homme prend du recul : attendre la moisson pour faire le tri lui semble mieux avisé.

Certains Pères soucieux du sens spirituel de l’histoire dénonce la négligence du clergé : saint Augustin et saint Jérôme critiquent à juste titre le manque de vigilance des pasteurs et leur tiédeur. Pourtant la parabole dit autre chose et évoque l’intrusion du démon, ainsi que le dit explicitement Jésus : « Le Fils de l’Homme (donc le Verbe de Dieu Lui-même), sème le bon grain dans le champ qu’est le monde... L’ennemi qui sème de nuit, c’est le diable » (Mt 13, 36ss). En contraste avec l’étonnement scandalisé des serviteurs devant le méfait, le propriétaire, Dieu ne semble pas autrement ému.

L’homme ennemi qui, de nuit, stérilise le bien, c’est donc le diable. Saint Augustin le voit « se retirer subrepticement après avoir fait son œuvre, mêlant l’erreur à la vérité apportée par le Christ ; et pour rendre son action plus sûre, il la tient cachée ». Cette présence de Satan nous choque, comme elle scandalisa les serviteurs, prêts à arracher la pousse de l’ivraie, fût-ce au détriment du bon grain en gestation. Dieu connaît cette haine et la jalousie diabolique qui s’agite contre son dessein créateur et rédempteur. Mais la trahison le laisse impassible, semble-t-il, puisqu’il modère le zèle des serviteurs.

Satan se présenta deux fois devant le Trône de Dieu pour discréditer la fidélité de Job (Job 1, 6 & 2, 1). La Puissance divine ne l’a pas foudroyé alors sur place, ce n’était pas le temps encore de la moisson finale. Job doit coexister avec ses épreuves, avec ses amis également, qui, eux, voulaient faire triompher la vérité sans tarder, mais sans respect. Mystère bien difficile à comprendre ! Mais selon saint Bernard, « si Dieu ne pâtit pas, du moins Il compatit ». L’Église doit se faire une raison devant ces permissions diaboliques qui entravent son essor. Mieux, Jésus lui-même a accepté d’être troublé de l’immixtion du démon lors de la trahison de Judas. « Jésus fut troublé en esprit, et parla ouvertement, en disant : En vérité, en vérité je vous le dis : l’un d’entre vous me trahira (…) Judas ayant reçu la bouchée, sortit aussitôt ; il faisait nuit » (Jn 13, 26 & 30). Saint Augustin souligne fort bien combien la séparation du mal et du bien, de l’hérésie et de la foi droite est délicate et même troublante. Elle en a pourtant le pouvoir et le devoir, spécialement pour préserver la foi des petits. « Quand elle est obligée de le faire, explique-t-il, elle ne le fait pas sans grand trouble, tant elle craint d’arracher avec l’ivraie le bon grain. Ce trouble de l’Église nous est figuré par celui qu’éprouva Jésus au moment où il allait séparer Judas des autres apôtres : Judas, cette ivraie qu’il avait supporté jusque là » (Tr. LXI in Jn, 1).

La foi des Pères assainit le débat. Saint Jean Chrysostome voit bien finalement que « en nous mettant en garde contre Satan, Dieu nous aime plus que nous ne nous aimons nous-mêmes » (Hom. XLVI in Mt, 1). Tolérer patiemment le mal, le cœur y répugne. Saint Jérôme objecte le précepte divin du Deutéronome : « Enlevez le mal du milieu de vous ? » (13, 5). Oui, mais chaque chose en son temps. Entrons dans l’intention divine qui se sert des méchants pour sa gloire et pour l’utilité des bons. « Tandis que les méchants dans leur rage sournoise font servir même le bien au mal, dit saint Augustin, Dieu sait se servir même des méchants pour le bien » (Serm. 15, 3).

Oui, Dieu ne pâtit pas, ne souffre pas, mais Il compatit et nous rejoint avec son immense miséricorde que le Sacré-Cœur de Jésus nous révèle. De son pied, mordu au talon, sa sainte Mère, la Reine de miséricorde, écrase l’ivraie jusqu’à la racine, libérant ainsi sans rien gâter le bon grain semé par Dieu (Cf. Gen. 3, 15).

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