Consolider et œuvrer pour un Liban neutre

Rédigé par Philippe Maxence le dans International

Consolider et œuvrer pour un Liban neutre

Fondée en 2014, l’association « Al Nawraj » s’active pour consolider la présence des chrétiens libanais aux frontières afin de protéger et le pays et l’Occident tout entier. Son cofondateur, Fouad Abou Nader, ancien commandant en chef des Forces libanaises et médecin de formation, est venu en France pour rappeler l’importance du Liban sur la scène internationale.

Quel est le but de l’association « Al Nawraj » que vous avez créée au Liban ?

Fouad Abou Nader : Le but de notre association est de consolider le Liban et de permettre aux chrétiens libanais de reprendre leur rôle historique dans notre pays. En 1920, les chrétiens ont eu, en effet, une responsabilité capitale dans la création du Grand Liban et s’ils n’avaient pas été là, le Liban n’aurait tout simplement pas existé. À la place, il y aurait eu une grande Syrie ! Les chrétiens ont donc inventé le Liban et ils ont décidé de partager le pouvoir avec les musulmans. Malheureusement, ces derniers ont abusé de la situation et il faut bien l’admettre, les chrétiens ont également commis des erreurs. Mais, toujours est-il que le Liban a été créé parce qu’il y avait des chrétiens dans cette partie du monde et des chrétiens rebelles, qui refusaient d’accepter le diktat des différents pouvoirs musulmans qui se sont succédé. Ils ont toujours œuvré pour leur liberté. Ils se sont battus contre la pauvreté et la famine. Près de cent ans après la création du Grand Liban, les chrétiens sont aujourd’hui à un tournant. Il faut réinventer un nouveau Liban. Les chiites et les sunnites en sont incapables en raison de leur division et de leur notion de ce qu’est une nation. Les chrétiens sont les seuls à pouvoir créer des ponts entre les différentes communautés.

Ce nouveau Liban dont vous parlez, est-ce un État chrétien ou un Liban multiconfessionnel ?

Non, il n’est pas question d’un État chrétien. Il s’agit bien d’un État multiconfessionnel, bâti sur de nouvelles bases politiques, de nouvelles lois électorales, avec une décentralisation du pouvoir, lequel est actuellement trop centralisé, pourri et stérile, afin d’œuvrer pour la neutralité du Liban, de sortir le pays des pressions et des tensions locales. Vous comprenez : les sunnites veulent marcher avec l’Arabie, les chiites avec l’Iran. Il faut en finir et défendre la neutralité du Liban.

Quels sont les moyens que se donne votre association pour parvenir à un tel but ?

Nous avons conçu un plan et nous sommes les seuls à l’avoir fait. Nous travaillons sur le terrain. Nous visitons les villages, nous établissons des contacts avec l’armée libanaise. Nous poussons à la création de coopératives dans les régions pour monter ensemble des projets agro-alimentaires. Dans le même temps, nous travaillons à créer des liens avec les chiites, les sunnites et les Druzes pour leur faire comprendre que nous ne sommes pas engagés dans le conflit mais que nous ne voulons pas non plus nous laisser marcher sur les pieds. Nous pouvons jouer le rôle d’une zone tampon pour créer des ponts et pour œuvrer à une nouvelle donne politique qui serait fondée sur le respect mutuel et l’acceptation de l’autre.

La sécurité est un point important dans le développement de vos projets. Comment établir une situation de paix ?

Nous travaillons avec l’armée et nous sommes opposés à la création de milices, y compris chez les chrétiens. Il faut compter uniquement sur l’armée du Liban. Il faut ensuite créer des liens politiques. Mais l’effort principal concerne le développement. Au niveau social, nous travaillons ainsi dans deux directions. D’abord garder les écoles dans les villages parce qu’ainsi nous éviterons un départ massif des Libanais, et ensuite mettre sur pied un système de santé, avec des mutuelles et des caisses de solidarité. Aujourd’hui, un tiers des Libanais sont couverts par la Sécurité sociale ; un tiers par des assurances privées et un tiers, malheureusement, ne sont pas du tout couverts.

Vous êtes venus récemment en France à l’invitation de l’association « SOS-Chrétiens d’Orient ». Qu’attendez-vous de notre pays ?

Nous attendons des Français tout d’abord qu’ils comprennent la cause des chrétiens libanais, qui sont en train de résister, non pas militairement, mais démographiquement, économiquement, financièrement, afin de conserver le multiconfessionnalisme ou, pour le dire autrement, pour garder un visage humain au Liban. Je crois que l’apport des chrétiens est énorme au plan de l’éducation. La place des écoles chrétiennes au Liban est déterminante. Les Facultés chrétiennes, celles qui ont été mises sur pied par les protestants américains ou par les jésuites, ont 150 ans d’existence. Nous avons célébré le 150e anniversaire des écoles de médecine au Liban alors qu’il n’y en avait pas dans les pays arabes. Même en Égypte, ils étaient en retard. Nous avons formé des éducateurs arabes, des médecins arabes, des penseurs arabes. L’apport du Liban au reste du monde arabe est énorme.

Mais il faut aussi que la France comprenne l’importance de la présence physique des chrétiens sur place. Nous œuvrons pour empêcher l’immigration massive. Nous sommes en train de préserver les frontières pour que les terroristes n’y passent pas et de là ne se rendent ensuite en Europe. Ainsi, nous sommes un petit pare-chocs de l’Europe. Très concrètement, nous sommes en train d’installer un vaste système de vidéosurveillance sur toutes les régions frontalières, relié à un centre d’observation et de synchronisation unique, en lien avec l’armée libanaise. Bien évidemment, cela coûte des millions de dollars. Nous avons donc besoin de l’appui de l’Europe.

Mais nous avons aussi beaucoup de projets de développement pour lesquels nous avons besoin du savoir-faire des Européens. Enfin, au niveau social, il nous faut travailler dans le secteur de l’éducation et de la santé. Il est très important pour nous que « SOS-chrétiens d’Orient » nous envoie des professeurs de français, même dans des villages éloignés.

Il faut venir sur place, rester un temps suffisamment important pour consolider l’œuvre entreprise et permettre ainsi de renforcer la présence des chrétiens du Liban car ils sont les seuls à être capables de vivre avec les autres.        

La réalité libanaise

–La montée récente de l’extrémisme violent – sunnite et chiite – a généré une nouvelle vague de déchristianisation de la région. Sont en cause la guerre civile en Syrie et sa violence sectaire (il ne reste que 900 000 chrétiens sur les 2,2 millions que la Syrie comptait avant la guerre), l’expansion de l’État islamique en Irak et en Syrie (il ne reste que 250 000 chrétiens sur les 1,5 million que l’Irak comptait avant l’expansion djihadiste) et la marginalisation continue des communautés chrétiennes dans toute la région.

Au Liban : les chrétiens qui forment 40 % de la population, ont la présidence de la République, la moitié des ministres et la moitié des parlementaires.

– Au sein du melting-pot religieux libanais, les seules communautés vivant dans des localités mixtes, à l’exception des centres urbains, sont chrétiennes. Sunnites, chiites et Druzes sont rarement présents dans les mêmes villes et ne vivent pas en mixité ! Les chrétiens de par leurs présences dans les villages druzes, chiites et sunnites, sont un facteur de stabilité et de paix.

– Avec la guerre en Syrie, nous avons reçu plus de 2 000 000 de réfugiés syriens qui ont déstabilisé la situation économique, politique et sécuritaire dans notre pays – ils sont venus s’ajouter aux 650 000 réfugiés palestiniens qui sont déjà présents au Liban – la population libanaise est de 4,5 millions. 30 % de la population carcérale au Liban sont aujourd’hui des Syriens.

– Jusqu’à présent, l’État islamique a été maintenu à distance, la frontière libanaise étant loin de leur zone d’influence immédiate. Il y a néanmoins eu quelques attaques djihadistes directes contre des localités chrétiennes vulnérables (à Qaa, le 27 juin 2016). Celles-ci ont tué et blessé 38 personnes.

D’autres localités (Ras Baalbeck, Aandaket et Kousaya) sont également vulnérables à ces attaques.

« Al Nawraj » a mis en place des mécanismes de coordination directe entre les collectivités et les populations locales, d’une part et les forces armées, d’autre part, afin de limiter ces attaques et leur potentiel impact.

Une amélioration immédiate des localités frontalières nécessite des investissements ciblés.

Association Al Nawraj, Immeuble du CMDR, Complexe Patriarcal Maronite, Zouk-Mosbeh / Kessrouan, Liban. Tél. : 00 961 1 258808.

SOS Chrétiens d’Orient, 16, avenue Trudaine 75009 Paris. Tél. : 01 83 92 16 53.

Ce billet a été publié dans L'Homme Nouveau, je commande le numéro

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