Érosion de la discipline des sacrements de l’Église catholique en Allemagne

Rédigé par Christian Spaemann le dans Religion

Érosion de la discipline des sacrements de l’Église catholique en Allemagne

Fils du philosophe catholique allemand Robert Spaemann, le docteur Christian Spaemann a réagi à la récente décision de la Conférence des évêques allemands d'élargir la possibilité de recevoir les sacrements aux fidèles se trouvant dans une situation irrégulière. Nous publions ici la version française (traduction d'Elisabeth Franc) de son texte publié en allemand sur kath.net ainsi que sur différents sites en langue étrangère.

 

C’est désormais chose faite. Les évêques allemands ont pris une décision qui ne relève pas de leur autorité. Ils ont assoupli la discipline des sacrements de l’Église catholique : les croyants se trouvant dans une situation irrégulière, c’est-à-dire qui entretiennent des relations sexuelles hors mariage sacramentel, doivent avoir la possibilité de recevoir les sacrements. Il convient de « respecter leur décision de recevoir les sacrements…. » Dans leur texte, les évêques reprochent aux prêtres qui se conforment à l’ordre en vigueur jusqu’ici d’avoir tendance à « juger rapidement » et à adopter une « attitude rigoriste (et) extrême ». Ils suivent ainsi une logique dans laquelle ils interprètent de manière erronée la notion de miséricorde et ont une image déformée de ceux qui observent le magistère de l’Église catholique et sa rationalité intérieure. Dans leur communiqué, les évêques allemands transgressent des normes claires que de nombreux papes, en particulier Jean-Paul II, et le Catéchisme de l’Église catholique ont définies sans ambiguïté, en accord avec l’enseignement traditionnel de l’Église. Le fait qu’ils se fondent sur l’exhortation post-synodale « Amoris laetitia » (AL) du Pape François ne justifie pas cette façon de procéder, étant donné que cette exhortation doit être interprétée à la lumière de la tradition, faute de quoi il ne faudrait pas s’y conformer car le Pape ne suivrait pas l’enseignement traditionnel de l’Église.

Le point essentiel

Le point essentiel à retenir est que l’enseignement de l’Église contient des normes qui s’appliquent sans aucune exception et ne sont pas soumises à un examen circonstancié, c’est-à-dire qu’il n’est pas possible de prendre des décisions divergentes au cas par cas. Cela est lié à la nature de l’homme, auquel est conféré une dignité qui impose certaines limites dans la relation avec soi-même et avec les autres. La sexualité en fait partie. L’homme ne peut pas l’instrumentaliser ou la vivre en dehors d’un contexte défini sans porter atteinte à sa dignité ni assumer la responsabilité de sa faute, quelle que soit la manière de pondérer les circonstances subjectives et donc la faute personnelle. Par exemple, lorsqu’un homme souffre d’un trouble psycho-organique l’empêchant de contrôler ses affects et qu’en conséquence il insulte régulièrement sa femme, il souille quand même sa relation avec elle et lui exprimera son regret à maintes reprises alors qu’il ne peut rien ou presque rien y faire.

On ne peut comprendre la sexualité humaine qu’à partir de son sens profond. Selon l’acception chrétienne, il s’agit de l’expression de l’union de l’homme et de la femme sur les plans biologique, corporel, spirituel et personnel, « un symbole réel de la donation de toute la personne » (Jean-Paul II, exhortation post-synodale « Familiaris consortio », FC 80). Or, comme « toute la personne » revêt à la fois le passé et le futur, son don n’est possible qu’en y incluant ce passé et ce futur, comme l’exprime le consentement donné lors du mariage.

C’est pourquoi l’Église inscrit depuis toujours la sexualité humaine dans le contexte du mariage, qui est le seul cadre dans lequel elle peut être vécue dans le respect de la dignité conférée à l’homme par Dieu. Il s’agit d’un commandement et non d’un idéal comme beaucoup le prétendent. Tout exercice de la sexualité qui n’est pas conforme à ce commandement constitue de manière objective un éloignement de la détermination de la personne concernée, c’est-à-dire un péché. Et il n’y a aucune exception à cet égard. De même, les moyens artificiels de contraception blessent toujours la dignité de l’acte sexuel parce que les partenaires se rendent d’une certaine façon l’objet l’un de l’autre, même si les circonstances sont difficiles et qu’ils sont certains d’avoir de bonnes intentions réciproques. En effet, le langage du corps constitue une réalité objective qui ne peut pas être occultée par une attitude subjectivement correcte. Il s’agit là d’un « acte intrinsèquement mauvais », c’est-à-dire d’un acte ou d’un ensemble d’actes qui ne peuvent en aucun cas être qualifiés de bons. Thomas d’Aquin l’a démontré et Jean-Paul II l’a consigné en tant qu’enseignement contraignant de l’Église dans son encyclique « Veritatis splendor » (VS 79) : « Les circonstances ou les intentions ne pourront jamais transformer un acte intrinsèquement malhonnête … en un acte « subjectivement » honnête ou défendable comme choix » (VS 81). Ce principe s’applique en particulier à la sexualité humaine.

L'opacité actuelle

Dans l’opacité actuelle de l’enseignement de l’Église à ce sujet, un élément joue un rôle déterminant, à savoir la contraction apparemment intentionnelle des déclarations de Jean-Paul II dans son encyclique « Familiaris consortio » (FC 84), une contraction que l’on trouve en premier lieu dans le rapport du groupe germanophone du synode, daté du 21 octobre 2015, puis dans le document de conclusion de ce synode. Elle a été reprise dans de nombreuses déclarations d’évêques et de cardinaux, puis dans AL, et le récent communiqué de presse de la Conférence des évêques allemands s’en fait l’écho.

Que s’est-il passé ?  S’agissant des divorcés remariés, l’article 84 FC énonce que « les pasteurs….ont l’obligation de bien discerner les diverses situations ». Il énumère quelques motifs humainement compréhensibles qui amènent des époux, après leur séparation, à contracter une nouvelle union. Apparemment, Jean-Paul II souhaitait attirer l’attention sur la subjectivité des personnes concernées et la nécessité de porter un jugement moral circonstancié, en fonction de leur situation individuelle, afin d’inciter les prêtres à faire preuve de délicatesse dans leur pastorale. C’est là qu’intervient le point déterminant : Jean-Paul II n’en déduit pas que l’accès aux sacrements pourrait être autorisé dans les cas où la faute serait subjectivement atténuée voire levée.

Au contraire, quelques lignes plus loin, il expose, après un clair « cependant … », la limite fixée au désordre objectif, limite qui s’applique à tous ceux qui vivent dans une telle situation : « L’Église, cependant, réaffirme sa discipline, fondée sur l’Écriture Sainte, selon laquelle elle ne peut admettre à la communion eucharistique les divorcés remariés ».  Et il donne ensuite une précision primordiale, à savoir que les divorcés remariés ne peuvent accéder aux sacrements que s’« ils prennent l’engagement de vivre en complète continence, c’est-à-dire en s’abstenant des actes réservés aux époux ».

Le langage du corps dans la sexualité ne peut donc pas être ignoré en raison de circonstances atténuantes, et une situation objective de péché ne peut pas être rendue légitime par l’administration des sacrements. Une décision au cas par cas n’est donc pas possible ici. Cet enseignement et la discipline des sacrements qui en découle ont été confirmés explicitement, en conformité avec tout l’enseignement traditionnel de l’Église, dans les documents du magistère que sont notamment le Catéchisme de l’Église catholique (ch. 1650) et l’exhortation post-synodale de Benoît XVI « Sacramentum caritatis » (29). Or ce passage primordial de FC est systématiquement ignoré dans les documents les plus récents. Il s’agit visiblement d’une tentative peu louable d’harmoniser des textes contradictoires.

Au lieu d’exposer une prise de position par rapport à l’interdiction claire du « cependant », les publications correspondantes présentent une perspective subjective de la situation irrégulière. Elles recommandent un examen de conscience approfondi dans le cadre duquel les personnes concernées doivent réfléchir en leur for intérieur au passé et au présent de leurs relations (notamment AL 300). Cela donne l’impression que la clarification et l’analyse des conséquences morales et psychologiques d’un divorce et d’un remariage civil (p. ex. la faute vis-à-vis du partenaire précédent ou les rapports avec les enfants du premier mariage) pourraient être des conditions suffisantes pour permettre l’accès aux sacrements. Pourtant, selon l’enseignement de l’Église, les conditions ne sont remplies dans ces cas-là que lorsque les critères objectifs de la vie chrétienne sont observés, à savoir la continence sexuelle ou la nullité du mariage sacramentel, que l’on ne peut peut-être faire valoir que dans le for intérieur. C’est précisément là que se trouve la ligne de rupture avec l’enseignement de l’Église, qui ne peut pas être développé ni approfondi à cet égard comme d’aucuns le prétendent régulièrement.

La logique d'une pastorale axée sur la subjectivité

La logique intrinsèque d’une pastorale de la miséricorde uniquement axée sur la subjectivité de la foi du croyant mène naturellement bien au-delà de la question des divorcés remariés civilement. Les documents correspondants, et notamment la déclaration des évêques allemands, ne parlent que de « situations irrégulières » de manière générale. Ceux « qui ne peuvent pas encore décider de se marier » sont mentionnés dans le même contexte. Il serait donc tout à fait logique que la communauté LGBT prenne la parole dans l’Église et demande, elle aussi, des assouplissements à son égard (voir également à ce sujet).

Pourquoi devrait-elle être exclue ? Bien entendu, cette évolution ne se laisse pas non plus arrêter par l’encyclique « Humanae vitae » de Paul VI, dont l’univocité est remise en cause (voir également à ce sujet : Instrumentum laboris 2015, art. 137). Les conséquences de la nouvelle notion de miséricorde ne se limitent pas aux domaines du partenariat et de la sexualité. Ainsi, certains évêques canadiens, se fondant sur AL, ont décidé d’accompagner vers la mort, avec les sacrements de l’Église, les personnes qui souhaitent recourir au suicide assisté ou à l’euthanasie (cruxnow.com). 

Nous ne sommes qu’au début de l’évolution induite par cette acception de la miséricorde. Lorsque le terrain est glissant, il est généralement possible de prédire assez précisément ce qu’il va se produire. Il suffit de suivre la logique. Ce qui se passe ici est grave également parce que l’on ne cherche apparemment plus, dans les documents ecclésiastiques concernés, une concordance raisonnée avec la tradition de l’Église. L’unité intérieure de la foi et de la raison est ainsi remise en question. Beaucoup de croyants ont donc l’impression que la foi, la morale et la pastorale relèvent d’une sorte de faisabilité, ce qui alimente bien sûr le relativisme. Quant à l’idée de plus en plus répandue selon laquelle l’Église catholique pourrait se passer du droit naturel, de l’anthropologie et de la rigueur de son enseignement, elle semble trouver écho dans le bref tweet du Jésuite italien Antonio Spadaro, membre du comité de rédaction du rapport final du synode épiscopal : « La théologie n’est pas une science mathématique. En théologie, 2 + 2 font 5… » (Épiphanie 2017).  

À présent se pose la question de savoir si les prêtres qui se conforment à la discipline traditionnelle des sacrements de l’Église peuvent être considérés comme des personnes rigoristes, extrêmes et impitoyables. Un tel verdict s’applique-t-il également à Saint Jean-Paul II et à d’innombrables prêtres avec lui ? Naturellement non. Observer des limites ne signifie pas en soi être impitoyable. Un prêtre serait rigoriste, par exemple, s’il exerçait une pression sur une femme remariée civilement et ayant trois enfants en lui demandant, sans tenir compte du contexte ni des conséquences, de se refuser immédiatement à son mari sous peine d’aller en enfer. Un prêtre serait également rigoriste s’il refusait par principe d’apporter son soutien à un homme décidé à recevoir une injection létale. On peut difficilement refuser un accompagnement, une bénédiction et des prières. Mais expliquer à la personne concernée pourquoi elle ne peut pas recevoir le pardon de ses péchés dans la confession ni communier n’a rien de rigoriste. Je connais des prêtres qui entretiennent d’excellents contacts avec des personnes vivant dans une situation irrégulière, qui les traitent avec respect et les intègrent dans leur paroisse sans leur administrer les sacrements. Les expressions sociologiques souvent utilisées actuellement dans l’Église telles que « inclusion » ou « il ne faut rejeter personne » reposent souvent sur un malentendu. Lorsqu’un patient me consulte en tant que médecin, même le défenseur le plus radical de la psychiatrie sociale n’exigerait pas de moi que je donne à cette personne le médicament qu’elle souhaite.

La confession générale des péchés avant de s’unir au Seigneur dans la communion est quelque chose qui va de soi et fait partie de la liturgie orientale et occidentale depuis toujours. Nous nous détournons de nos péchés, nous nous adressons au Seigneur et nous recevons son pardon dans la communion. Dans le cas des péchés graves, il faut recevoir le sacrement du pardon avant de communier. Il va donc de soi qu’une personne entretenant des relations sexuelles objectivement désordonnées ne peut pas communier si elle ne se sent pas capable de renoncer à ces dernières, quelle qu’en soit la raison.

Bien évidemment, il existe de nombreuses situations de vie dans lesquelles la pratique de relations sexuelles en dehors d’un mariage valide est humainement compréhensible. Mais il y a une grande différence entre le fait de manifester sa crainte de la sainteté de Dieu, d’observer ses commandements et d’espérer sa miséricorde en s’abstenant de communier, et celui de prétendre avoir le jugement nécessaire, sans changer quoi que ce soit à la situation de vie contraire aux commandements, pour se disculper en confessant d’autres péchés et en s’unissant au Christ dans la communion. Le constat de « circonstances atténuantes », c’est-à-dire le jugement subjectif de l’administrateur des sacrements et du bénéficiaire, ne peut pas simplement primer sur la situation objective. L’Église n’a aucune autorité à cet égard. La grâce de Dieu n’est pas liée aux sacrements. Le jugement de tels cas appartient à Dieu seul et nous ne le connaissons pas. « Ta parole est une lampe à mes pieds » dit le psaume (119, 105). C’est précisément dans les cas où considérer ces comportements comme un péché semble aller à l’encontre de l’intuition de l’intéressé lui-même, de son entourage et de son pasteur qu’il ne faut pas oublier le fait que nous ne connaissons pas la volonté absolue de Dieu et que nous ne devons donc pas dépasser les limites de la « lampe » qui nous est donnée. C’est l’humilité qui est de mise ici, non l’administration des sacrements. Nous ne pouvons pas préjuger de la miséricorde divine.

La miséricorde divine détournée

Le communiqué des évêques allemands selon lequel « il faut faire appel au plus haut degré de conscience de toutes les personnes impliquées » pour pouvoir prendre une décision concernant la réception des sacrements dans des situations irrégulières, le discours des défenseurs de la nouvelle notion de miséricorde à l’égard des « situations complexes », et la déclaration selon laquelle il n’y aurait pas de « solution simple » semblent être des affirmations destinées à se protéger dans la nébulisation de situations simples en soi. Pourquoi serait-il compliqué pour les personnes concernées de déterminer s’il faut vivre dans la continence ou non ? De même, la question de savoir si un mariage sacramentel était valide ou non peut certainement être clarifiée avec un canoniste expérimenté sans qu’il soit nécessaire de trop solliciter la conscience. Dans l’une de ses dernières interviews, le sage Konrad Adenauer, interrogé à propos de son penchant pour la simplification, avait répondu qu’il fallait étudier les choses avec une profondeur telle qu’elles deviennent simples. Selon lui, si on se contente de rester à la surface des choses, elles ne sont pas simples, mais si on les approfondit, on voit alors la réalité, laquelle est toujours simple.

Ceux qui veulent assouplir la discipline catholique des sacrements ne peuvent pas, de ce point de vue, se fonder sur la miséricorde divine. Et ce n’est pas non plus favorable aux personnes concernées. Il est honteux de voir comment il fait référence au journal de Sainte Sœur Faustine Kowalska dans ce domaine. C’est Jean-Paul II qui a reconnu l’importance de cet ouvrage et a canonisé cette religieuse si simple. J’ai moi-même étudié ce livre de manière approfondie il y a plusieurs années et n’y ai pas trouvé la plus petite trace d’encouragement à franchir la moindre limite en vertu de l’inestimable miséricorde divine. Au contraire, tant la lettre que l’esprit de cet ouvrage pointent dans une toute autre direction.

Tous les croyants qui vivent dans une situation irrégulière sur le plan de la sexualité, en particulier ceux qui sont des victimes, qui ont été blessés, délaissés, voire abusés et ont déjà tenté à maintes reprises de pratiquer la chasteté, c’est-à-dire tous ceux qui méritent particulièrement la compréhension de l’Église, sont invités à ne pas recourir aux nouvelles possibilités de recevoir les sacrements. En s’abstenant de communier, ils peuvent, à leur manière, rendre témoignage à la sainteté de Dieu et à ses commandements. Ils devraient ainsi être plus proches de Dieu que certains de ceux qui veulent administrer les sacrements sur la base d’une acception erronée de la notion de miséricorde.      

Les intertitres sont de la rédaction.

Traduction d'Elisabeth Franc.

 

 

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