Que se passe-t-il vraiment en Guyane?
Reportage de notre envoyé spécial

Rédigé par Benoît Sénéchal le dans Politique/Société

Que se passe-t-il vraiment en Guyane? <br>Reportage de notre envoyé spécial
Bénédiction d'une chapelle dans un village amérindien.

La Guyane française fait peu parler d’elle sauf à épisodes réguliers dans la rubrique « Sciences » de la grande presse, à l’occasion du lancement par Arianespace de fusées Ariane V, Soyouz ou Vega, qui depuis Kourou emportent vers le ciel leurs précieux chargements. Ces satellites de télécommunications ou scientifiques arrivent par avions géants sur l’aéroport de Cayenne pour être acheminés par convois exceptionnels vers le Centre spatial guyanais. Le plus lourd (8,5 tonnes) et le plus cher d’entre eux fut Envisat en 2002, un satellite d’observation de l’environnement de la Terre. Ces prouesses techniques indéniables cachent pourtant une réalité humaine et sociale devenue déplorable au fil du temps dans cette région française d’Amérique du Sud où nous nous trouvions précisément au début d’un spectaculaire soulèvement de la population.

Une population méconnue et en plein bouillonnement : la Guyane française compte aujourd’hui environ 300 000 habitants, dont seuls 12 000 à 15 000 sont ses premiers occupants, les Amérindiens de l’Amazone. Ils vivent dans des villages traditionnels de l’intérieur et sur le littoral, sans que soient reconnus leurs droits de peuples autochtones. Un bon nombre vit très éloigné du reste du littoral. Pour être scolarisés en lycée, les jeunes doivent prendre l’avion vers Cayenne ou d’autres villes littorales et être placés en familles d’accueil ou en internat, ce qui les coupe de bien des richesses de leur culture d’origine.

Les Guyanais

L’essentiel de la population, est pour moitié créole (Noirs ou Métis souvent descendants d’esclaves), pour un tiers issue d’une immigration incontrôlée et exponentielle, surtout les trente dernières années, du Brésil, du Suriname ou de Haïti. Une très grande partie de la fragile agriculture vivrière du territoire est l’œuvre de la petite population H’mong (3 000 personnes environ), venus des hauts plateaux du Laos, après la prise du pouvoir par les communistes en 1975. Alors qu’elle pourrait être autosuffisante, la Guyane importe de métropole ou d’ailleurs des produits comme le sucre, le riz et même du rhum de Martinique.

Dans cette macédoine de populations, il existe peu de liant. L’identité française a du mal à se cristalliser, dans la mesure où les échanges physiques avec la métropole restent peu nombreux et où dans certaines communautés on estime même inutile d’apprendre le français. 70 % des jeunes scolarisés ne parlent pas français à la maison. La délinquance et la criminalité ont très fortement augmenté ces dernières années, amenant ce territoire français à des niveaux d’insécurité comparables à ceux du Brésil.

Le lien le plus fort est celui apporté par l’appartenance à l’Église catholique. Venus avec les premiers colons français, dès le roi Louis XIII, les missionnaires ont marqué ce territoire de l’empreinte de la Croix. Les jésuites, puis les Sœurs de Saint-Paul de Chartres et les Sœurs de Saint-Joseph de Cluny, fondées par Anne-Marie Javouhey, vont œuvrer pour la christianisation, l’éducation et la santé des populations. La bienheureuse Anne-Marie Javouhey, dont un village porte ici le nom, jouit d’un immense prestige pour ce qu’elle a fait pour guider des centaines d’esclaves vers leur libération. Elle s’est chargée, – eux « provenant de nations inconnues les unes des autres et n’ayant entre eux d’autres liens que ceux de l’esclavage » – de leur faire découvrir les grandeurs et les responsabilités de la liberté, d’éveiller en eux le sens moral et leur révéler qu’ils sont aimés de Dieu. « Je suis heureuse au milieu d’eux, écrivait-elle. J’aime à les faire causer, à leur faire raconter des histoires de leur pays. »

Aujourd’hui l’Église catholique vit un fort développement, sous l’épiscopat de Mgr Emmanuel Lafont, qui tient à toujours mettre en avant la personne et l’œuvre de la bienheureuse. Même s’il est là aussi soumis à des poussées prosélytes de la part de groupes évangélistes fortunées venues d’ailleurs, le catholicisme reste de loin la religion majoritaire, et le dynamisme de Mgr Lafont n’est pas pour rien dans son développement continu. Il faut malgré tout couvrir avec seulement trente-huit prêtres un territoire vaste comme les plus grandes régions métropolitaines.

Lorsque nous sommes allés l’accueillir à l’aéroport de Cayenne, sortant d’un petit avion régional, l’évêque revenait d’une grande visite pastorale en pirogue chez les Amérindiens du haut Maroni, où il venait de procéder à plusieurs baptêmes par immersion dans le fleuve, et à la bénédiction d’une toute nouvelle chapelle.

La crise de mars 2017

Mgr Lafont ne quittait les charmes de forêt amazonienne que pour sauter à pieds joints dans la marmite en ébullition de la crise guyanaise de 2017. Celle-ci avait éclaté le 16 mars par un accueil très chahuté réservé au ministre de l’Environnement Ségolène Royal. Soignant son profil international pour un futur poste dans les instances de l’Onu, elle souhaitait présider à Cayenne une réunion internationale de la Conférence des Nations unies de la Convention de Carthagène pour la protection et la mise en valeur du milieu marin de la région des Caraïbes. Conférence écourtée par l’irruption inopinée du groupe des « 500 Frères », un collectif de Guyanais en colère contre la montée de la criminalité et de l’insécurité. Stupeur des délégations qui durent écourter leur séjour. Quelques jours auparavant, divers collectifs socio-professionnels avaient quant à eux bloqué la Préfecture de Cayenne. Le 21 mars, les mêmes collectifs, renforcés par les grévistes de la société chargée de transporter les fusées vers leurs pas de tir, et par les « 500 Frères » – reconnaissables à leurs habits et cagoules noirs –, bloquaient les accès et les mouvements au Centre Spatial, interdisant le lancement de deux satellites de télécommunication et de télévision. Une première depuis plusieurs années et un coup de tonnerre dans une industrie spatiale de plus en plus concurrentielle. Dès le lendemain, des poids lourds et des barricades étaient installés à tous les ronds-points stratégiques du réseau routier de la côte guyanaise, interdisant le trafic et les accès aux villes du littoral ainsi qu’à l’aéroport. Dès le 23 mars, la Direction générale de l’Aviation civile (DGAC) en interdisait l’atterrissage aux avions gros porteurs, forçant le vol d’Air France à faire demi-tour vers Paris au milieu de l’Atlantique. Les ports étant aussi bloqués, les cargos doivent se détourner vers le Surinam voisin. Le 24, les « 500 Frères » patrouillaient dans Cayenne, intimant l’ordre aux commerçants et aux restaurateurs – souvent chinois – de fermer boutique. La Police et la Gendarmerie font profil bas et se contentent de démanteler les barrages sauvages qui pourraient tourner au racket.

Les élus et les représentants syndicaux, y compris patronaux, soutiennent unanimement le mouvement, même s’il est difficile d’en discerner un ou des objectifs précis. Le slogan qui fleurit partout et qui en devient l’emblème est, en créole guyanais « Nou gon ké sa ! », ce qui peut se traduire par « On n’en peut plus ! » et qui résume le sentiment général. Il faudrait lui ajouter sans doute un slogan annexe « Écoutez-nous » adressé à la France et à son Gouvernement, tant est grand ici le sentiment de n’être ni écouté ni compris dans les multiples détresses qui s’expriment. Le Gouvernement, à l’heure où nous écrivons, s’est contenté d’envoyer une délégation d’experts, sans accompagnement d’un ou plusieurs ministres, ceux-ci étant sans doute préoccupés par leur avenir immédiat après la fin prochaine de leur mandat. Erreur psychologique considérable ne faisant que renforcer le sentiment de frustration et l’impression d’être méprisés.

Pour comprendre et mesurer ces sentiments, il convenait d’aller à la rencontre des acteurs du mouvement, sur les points de barrages, aux carrefours ou devant les sites officiels. C’est ce qu’a décidé de faire Mgr Lafont, armé de sa seule Bible et de sa croix pectorale. Nous avons pu l’y accompagner et ainsi toucher du doigt la confiance et la popularité dont il bénéficie dans tous les secteurs de la population, à la fois en tant qu’évêque catholique, mais aussi à titre personnel. Il avait en effet, il y a à peine un mois, dans une lettre officielle reprise par le quotidien France Guyane, diagnostiqué et averti du mal qui couvait. Ce n’est pas en vain qu’il laboure son diocèse depuis bientôt treize ans et que son curé de Kourou, un Sénégalais d’origine, le qualifie de « fonceur ». À chaque carrefour, les personnes le reconnaissent. Un pauvre hère en « dreadlocks » (mèches emmêlées) s’approche de lui : « Alors Jean-Claude, comment va ta mère ? La dernière fois que je l’ai vue elle n’allait pas bien fort. » Un militant en maillot de corps qui monte la garde au barrage se dépêche de cacher sa canette de bière dans son dos. Il nous désigne « Monseigneur » : « Lui, il dit toujours la vérité. » Retour de l’intéressé au ras du filet : « Oui, mais quand est-ce que tu viens l’écouter à la messe ? ».

Autre ambiance imprévue au carrefour Suzini près de Cayenne. Gros barrage ; des abris et des réserves faits pour une longue occupation. Au milieu du rond-point trône une grande tente. À l’arrivée de « Monseigneur », une petite foule s’y concentre. Des femmes et quelques hommes se mettent en rond, assis ou debout. On sort des livrets de chants. Une séance de chants et de prières s’engage. Elle va durer plus de quarante minutes. Des psaumes, des invocations à la paix, des prières pour la Guyane, des chants à la Vierge Marie : « Regarde l’étoile » – nous sommes le jour de la fête de l’Annonciation. Nous nous sommes sentis un instant transportés aux temps de Solidarnosc devant les chantiers navals de Gdansk, les cocotiers en plus.

Autre carrefour, autre ambiance. Nous sommes devant le Rectorat et l’Université de Guyane. On pourrait d’abord croire que nous sommes en Mai 68 devant le théâtre de l’Odéon. Mais l’attitude est ici plus positive qu’agressive ou revendicative. Professeurs d’Université, étudiants, chercheurs, chacun prend la parole pour essayer de faire émerger ce qui pourrait constituer une identité culturelle guyanaise. Tâche difficile compte tenu de la multiplicité des origines et des expériences, qui risquent parfois d’atomiser la population en communautés étanches. Une femme Professeur de Lettres modernes veut croire aux bienfaits de la Littérature. Elle regrette que les cinq postes de CAPES proposés ne trouvent pas encore de candidats locaux. Une chercheuse en Ethnologie tient un discours très fin sur les bienfaits des identités culturelles face au besoin de se tourner vers les autres dans une société de plus en plus ouverte. Elle recherche du « liant », sous l’œil et l’oreille attentifs de l’évêque catholique, accueilli précédemment comme « Autorité spirituelle » ; ce qui nous éloigne de Mai 68. Beaucoup de bonne volonté, face à une tâche de longue haleine.

Dernière étape, le campement des agriculteurs devant la Direction de l’Agriculture. Grandes banderoles : « Agriculture sans perspective ». Les grandes promesses du quinquennat finissant sont restées lettre morte. Le « Programme de Développement Rural de la Guyane » de 2014 n’existe toujours pas. Un Fonds de Garantie des emprunts reste à créer pour que les banques puissent financer les investissements agricoles. Le décaissement des Aides européennes tardant, aucun système d’avance sur ces aides n’a encore été mis en place. Les producteurs H’mongs, les plus actifs, sont à bout. Ils doivent réinvestir toutes leurs économies personnelles dans le cadre d’une agriculture soumise à la forte concurrence des pays de la région caraïbe. L’évêque qui connait bien cette communauté très pieuse, ne peut que les réconforter et les encourager. Nous repartons les bras remplis de bouteilles de délicieux jus de fruits tropicaux, prunes de Cythère, cerises pays et maracujas.

Nous passerons encore au retour devant un barrage installé au pied d’un bidonville. Une favela peuplée en grande partie d’immigrés haïtiens, qui s’est constituée depuis trente ans sur les pentes d’une colline menacée d’effondrement. Les Autorités ayant décidé de la supprimer pour raisons de sécurité, des premières expulsions ont été annoncées, mais sans réelles perspectives de relogement. Le désespoir se lit sur les visages de gens qui n’ont comme avenir que la rue.

Le retour à l’évêché se fait dans une atmosphère assez lourde. Depuis des mois, ce bâtiment ancien du centre de Cayenne est lui-même sous pression migratoire. La bonté de l’évêque l’a conduit à accepter d’y loger trois Syriens, une famille haïtienne et deux Burundais. Tous ont de bonnes raisons d’avoir fui leurs pays respectifs, et aucun n’a trouvé de solution pour soulager leur bon hôte de soucis supplémentaires. Le téléphone portable de Mgr Lafont ne cesse de sonner. Les Autorités locales : Préfet, Président de Région ; les membres de la délégation d’experts envoyés par Paris ; mais aussi le Ministre des Outre-mer, la jolie Ericka Bareigts qui « n’a pas peur » mais qui ne vient pas et même le Premier ministre Cazeneuve qui a pourtant grandi en Guyane et parle créole mais ne vient pas non plus. « Quand ils appellent, c’est que ça ne va pas bien fort » murmure Mgr Lafont dans sa barbe – qu’il porte courte.

Il se réjouit d’avoir dû renoncer par la force des choses à d’importantes réunions à Paris, ce qui lui permet de rester au contact de la population en ces moments cruciaux, et contribuer autant que possible à éviter une dérive catastrophique.

La vie des paroisses témoigne partout d’une grande ferveur. À Kourou le 20 mars, la fête de Saint-Joseph a été l’occasion de belles messes, celle du soir à laquelle nous assistions se terminant par un fervent Salve Regina. La paroisse de la cathédrale à Cayenne n’est pas en reste d’activités, avec la projection du film Les Innocentes suivie d’une conférence, les adorations du Saint Sacrement, les catéchismes, les patronages, etc. Nous avons pu déjeuner le dimanche 26 dans un bel exemple de famille catholique à Rémire-Montjoly, le « Neuilly de Cayenne » ; d’origine martiniquaise, le père cadre dans une entreprise de Transport, la maman catéchiste, le fils aîné enseignant dans les Yvelines et le fils cadet étudiant à Cayenne en IUT de génie civil ; ils sont de plus famille d’accueil d’un jeune collégien amérindien.

Au cœur d’une situation qui paraît inextricable il existe donc des lueurs d’espérance. Et il n’est pas inutile de souligner qu’elles prennent immanquablement leur source dans la Croix du Christ, avec l’aide de ses témoins les plus fidèles. La cathédrale de Cayenne est consacrée au Saint Sauveur. Au fond de l’abside, le Christ debout, ressuscité, bénit les Guyanais en tenant à la main sa grande Croix. O Crux ave, Spes unica.

In Memoriam. Les exilés du Directoire (1795-1798)
Les premières déportations en Guyane

Après la chute de Robespierre en 1794 et la fin de la Terreur, les prisons françaises regorgent de prisonniers politiques.

La Convention veut se débarrasser de ses ennemis, aussi bien ceux situés à gauche que les autres qui souhaitent le retour de la Monarchie et qui ont échappé à la guillotine ou aux noyades de Nantes (la « déportation verticale » ou « baignoire nationale »).

La Guyane, qui depuis la désastreuse expédition de Kourou (1763-1765), souffrait d’une terrible réputation d’insalubrité, est désignée comme terre d’exil. La majorité de ces déportés embarqués à Rochefort sur plusieurs navires sont des prêtres non jureurs, réfractaires à la Constitution Civile du clergé.

La prison de Rochefort (les fameux « pontons de Rochefort ») est sordide. Les prêtres survivants sont embarqués en 1798 sur deux navires, les plus nombreux sur la frégate « La Décade » dont le commandant Villemeau sera particulièrement odieux durant les 45 jours de traversée. Les autres prendront place sur la corvette « La Bayonnaise ». Huit passagers périront à bord durant les deux mois d’un interminable voyage et seront jetés à la mer.

Les exilés sont accueillis avec beaucoup de compassion par la population guyanaise. Le Commissaire du Directoire en Guyane le nommé Jeannet ne prendra guère de mesures pour protéger la santé de ses détenus.

Parqués à Sinnamary et dans le village de Counamama, ces malheureux perdront la vie de huit jours à six mois suivant la date de leur débarquement, On enterre de huit à dix déportés par jour à la fin de l’année 1798.

Le 7 janvier 1800, la frégate « La Sirène » arrive à Cayenne avec à son bord Victor Hugues, le nouvel agent du Gouvernement. Le navire suivant apporte de nouvelles instructions. Tous les déportés survivants de cette tragique odyssée pourront rentrer en France.

Le dernier dimanche d'octobre, un pèlerinage au cimetière des Pères à Counamama est organisé en commémoration de ces déportés.

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