La France en état d’urgence

Rédigé par Joël Hautebert le dans Politique/Société

La France en état d’urgence

Les élections du premier tour de l’élection présidentielle ont livré leur verdict le dimanche 23 avril au soir. Tous les commentateurs l’ont souligné, ces résultats confirment l’éclatement du paysage politique français avec la disparition dès le premier tour des deux grands partis qui dominent la vie politique depuis des décennies. Exit le parti LR et surtout le PS dont le représentant officiel n’atteint même pas 7 % des suffrages, ce dont profite l’extrême-gauche qui culmine à près de 20 %. Quelles en sont les causes ? À l’évidence, la défiance à l’égard du monde politique touche en priorité les partis dits « de gouvernement ». Quant au PS, le désastreux quinquennat de François Hollande rendait difficile la campagne du candidat investi par le parti dont était issu l’actuel président.

Fusion des idéologies

Mais une autre raison explique ce résultat du premier tour qui rend compte d’une manière quasi caricatu­rale des lignes de fracture contemporaine. La mise sur orbite d’Emmanuel Macron, sa ligne politique d’apparence creuse et son positionnement recoupant la droite et la gauche réalisent concrètement la fusion des idéologies que nous évoquions dans L’Homme Nouveau récemment (1). La vieille lutte gauche/droite, socialisme contre libéralisme, se volatilise au profit du regroupement des oligarchies régnantes, libre-échangistes, ploutocratiques et libertaires, qu’entretiennent les médias et les lobbies qui mènent la danse de la tyrannie des minorités contre la défense de l’identité sous toutes ses formes (nationale, familiale, humaine). Le gauchisme culturel fusionne avec le consumérisme libéral dessinant ainsi une nouvelle configuration politique, plus conforme à l’évolution idéologique des dernières décennies. Le slogan « En marche » a pris la place du « changement », leitmotiv des candidatures dites progressistes. En marche vers quoi ? On ne sait pas exactement. Mais se dire « en marche » suffit, dans un contexte postmoderne, pour attirer à soi les zélotes du progrès et les consommateurs déracinés par la mondialisation. Ainsi se réalise le changement afin de ne rien changer, en abandonnant les oripeaux d’un parti socialiste laminé, tout en agrégeant de nombreuses personnalités dites de « droite ». Dans le droit fil des perpétuels du Directoire, le système a réussi le tour de passe-passe de recaser sous couvert de nouveauté, un personnel politique désavoué. Le soir du premier tour, Pierre Bergé tweetait à 23 h : « Merci à François Hollande qui a appelé Macron auprès de lui, qui l’a nommé ministre et qui en a fait un futur président de la République ». De là à conclure que l’éclosion politique d’Emmanuel Macron a été préparée de longue date, il y a un pas que nous franchissons bien volontiers. Mais quel est l’objectif ? Il consiste à préserver le cap, la quintessence de l’œuvre du quinquennat qui s’achève. Le déconstructivisme de la révolution anthropologique reste le moteur, le fil conducteur de cette nouvelle force politique. Le silence relatif d’Emmanuel Macron sur ces questions (il a pris des engagements à l’égard des lobbies LGBT [ici]) n’implique pas leur absence. Elles vont de soi car elles incarnent le progrès. Au moins sur ce sujet-là, avec Macron on sait exactement où l’on va.

L’adaptation du clivage politique aux enjeux idéologiques et économiques du moment conforte par ailleurs la géographie électorale déjà observée précédemment en France, mais également lors du Brexit en Angleterre et à l’occasion de l’élection de Trump aux États-Unis. L’élection du dimanche 23 avril donne une nouvelle fois raison aux analyses de Christophe Guilluy (auteur de Fractures françaises, Flammarion, 2013, La France périphérique, Flammarion, 2015 et Le crépuscule de la France d’en haut, Flammarion, 2016). Le candidat en marche vers davantage d’« ouverture », européiste et mondialiste, obtient ses meilleurs résultats dans les citadelles des bobos que sont devenues les grandes métropoles, au sein desquelles Marine Le Pen recueille de très faibles pourcentages. Le cas de Paris est à cet égard exemplaire, mais les résultats de Lyon, Bordeaux, Nantes et d’autres grandes villes de France confirment la faiblesse des scores de Marine Le Pen dans les grands centres urbains, tandis qu’elle s’impose dans la France périphérique. Le second tour devrait encore accentuer ce constat sur les fractures sociales qui frappent aujourd’hui notre pays comme la plupart des pays occidentaux.

Mondialisme et mercantilisme

Ainsi, le camp de la « France d’en haut », c’est-à-dire de l’orléanisme postmoderne, réalise sa mue politique au profit du mercantilisme mondialiste et de la révolution anthropologique qui se nourrissent l’un de l’autre et s’entretiennent réciproquement. Et dans l’autre camp ? Quel spectacle pitoyable ont offert les vaincus d’un soir, les ténors du parti « Les Républicains » et le candidat malheureux, les Mariton, de Mazières et consorts, annonçant leur vote pour le candidat de la déconstruction, pourtant qualifié précédemment d’Emmanuel Hollande, fils spirituel du maître du « cabinet noir ». Mais s’agit-il vraiment de l’autre camp ?

Puisque le pouvoir en place a savamment organisé la nouvelle configuration politique pour se maintenir, il est temps, plus que temps, que le camp d’en face prenne intellectuellement corps, acquiert davantage d’épaisseur politique et se libère de la tyrannie du politiquement correct. Ce serait déjà le signe manifeste d’une libération intellectuelle. La prudence politique en vue du bien commun exige d’avoir le sens des réalités du moment, sans rêver de trouver dans l’instant la force politique animée d’une doctrine irréprochable et susceptible de tout remettre à l’endroit du jour au lendemain.

Ce sens concret des combats à mener n’altère en rien le travail de fond, permanent, mais ce dernier ne doit pas non plus nous détourner de l’urgence qui dicte notre devoir d’état.

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