Il est temps de sortir de la servitude volontaire
un entretien avec Bernard Dumont

Rédigé par Philippe Maxence le dans Politique/Société

Il est temps de sortir de la servitude volontaire <br> un entretien avec Bernard Dumont

À côté de l'agitation électorale et médiatique, la situation actuelle de la France invite à prendre un peu de recul et à réfléchir sur les grandes tensions idéologiques qui se déroulent sous nos yeux. Pour Bernard Dumont, fondateur et directeur de la revue Catholica, la modernité est décidément à l'agonie et il est temps de sortir de la servitude volontaire.

Vous développez l’idée que la modernité, dans sa phase actuelle, arrive à son terme, par essoufflement. La victoire au premier tour des élections présidentielles d’Emmanuel Macron, n’indique-t-elle pas au contraire que la modernité se porte très bien ?

Nous ne sommes pas en présence d’une échelle de temps unique. Du point de vue du temps long, ce que nous appelons la modernité est une vision de la vie, une sorte de « religion » universelle, en même temps qu’un mode d’organisation sociale, une « civilisation » si l’on veut, qui trouve son point initial quelque part à la jointure entre le XVIe et le XVIIe siècle, cette naissance ayant d’ailleurs été précédée d’une gestation philosophique, religieuse, économique encore plus lointaine. D’autre part, c’est un phénomène historique qui est animé par un esprit propre, une logique interne de développement, rompant avec la manière antérieure de concevoir le rapport de l’homme au monde, et fondant en même temps une prétention de dominer l’Histoire, et une réalisation de cette prétention que l’on peut placer sous le vocable de la Technique – avec une majuscule. Une sentence célèbre de Marx résume tout cela : « Jusqu’ici les philosophes ont interprété le monde, il s’agit désormais de le transformer » (XIe thèse sur Feuerbach). Or cette prétention, glorieuse au départ, a progressivement montré un visage beaucoup moins enthousiasmant, celui des guerres mondiales, des crimes de masse, du libre cours de toutes les transgressions. Au fur et à mesure que le processus avance dans le temps, il révèle les contradictions dont il est affecté, en particulier la vanité de la libération totale de la souveraineté de l’individu promise à l’origine. C’est un processus de vieillissement, qui se mesure actuellement par la perte totale de crédibilité du mythe du Progrès. Il y a donc une histoire de la modernité, un début et un dépérissement. Valéry avait sans doute entrevu le caractère inéluctable de cet achèvement, quand il affirmait, au lendemain de la Première Guerre mondiale : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. » Seulement la modernité vieillit mal, et cette inéluctable fin de partie risque fort de traîner en longueur, ce qui ne saurait étonner dans le cas d’un processus historique aussi complexe.

Dans ces conditions, permettez-moi de considérer que le cas auquel vous faites allusion ne constitue qu’une anecdote au regard du processus d’ensemble. Toutefois une anecdote significative par le mélange de légèreté et de cynisme qui confirme que nous sommes arrivés à l’âge adulte du « dernier homme » annoncé par Nietzsche.

Dans votre éditorial du dernier numéro de Catholica, vous posez la question : « Est-il possible d’échapper à la servitude volontaire ? » Au-delà des enjeux partisans, et électoraux, n’est-ce pas ce qui se joue actuellement ? Mais une élection peut-elle régler ce type de problème ?

Non, bien sûr. Mais elle peut être une occasion pour ouvrir les yeux. Et tout ce que nous avons pu voir ces derniers temps a de quoi édifier. La servitude volontaire est une lâcheté qui préfère l’illusion du statu quo à une réalité dont on redoute la dureté. Elle peut aussi naître de l’impuissance à s’enthousiasmer pour une cause au point d’être prêt à s’y livrer sans retour. Certes, des décennies d’éducation à rebours, de matraquage culpabilisant, de glorification des vices, et la diffusion d’une fausse notion de la charité chrétienne sans souci de justice ont largement miné la capacité d’affronter les menaces. C’est une tendance très diffuse dans notre société que cette perte de virilité, contrastant tellement avec d’autres aires culturelles dans lesquelles la peur est moins ressentie que la honte de ne pas combattre. Il faut relire sur ce point les analyses lucides de l’historien israélien Martin van Creveld dans son livre Les femmes et la guerre (Le Rocher, 2002).

Je crois qu’il faut comprendre que la servitude volontaire est une tentation diffuse largement favorisée par l’ignorance, mais aussi que cette dernière peut être coupable. Par exemple, on est toujours surpris par la façon dont beaucoup acceptent d’entrer dans un jeu sans même s’interroger sur l’honnêteté de ses règles. C’est ce qui se passe notamment avec le jeu électoral. Le jeu est « là », il se présente à nous, donc il va de soi que l’on y participe. Voilà qui est dangereux. Cette remarque concerne surtout ceux qui auraient les moyens de s’interroger mais qui ne le font pas. Leur responsabilité est grande.

Alors, « une élection peut-elle régler ce type de problème ? ». Non, certes, parce que le mal est profond dans la mesure où il est passé en habitude, sinon en règle de vie. Cependant une élection comme celle qui se déroule cette année peut ouvrir les yeux de beaucoup et donc amener à soumettre à examen précisément cette règle du jeu jamais interrogée.

Dans les éléments de langage actuellement développés, les opposants à Emmanuel Macron dénoncent en lui le candidat du « système » comme s’ils n’en étaient pas eux-mêmes des acteurs, conscients ou non. Mais, en plagiant Marx, ne sommes-nous pas devant un « infrastystème » et un « supersystème » ? En fait, qu’est-ce qu’exactement ce « système » dans lequel nous sommes placés ?

Vous savez que le « système » est une expression qui avait été lancée dans les milieux gaullistes d’avant 1958 pour dénigrer le mécanisme institutionnel et politique de la IVe République, fondé sur les jeux sordides des partis et la fréquente succession des gouvernements. L’expression est reprise aujourd’hui, dans le même sens péjoratif, et comme vous le soulignez, non sans outrecuidance. On notera qu’entre la fin des années cinquante et aujourd’hui, les choses n’ont pas changé en tout point. Simplement le centre de gravité du système en question s’est déplacé : il était national à l’époque, il est désormais supranational. En ce sens, en effet, ce qui arrive aujourd’hui met en jeu deux systèmes articulés entre eux, et actuellement subordonnés : ce qu’il reste de l’oligarchie politique nationale de l’époque antérieure, et ce qui relève d’une oligarchie sans territoire défini mais aspirant à la « gouvernance » mondiale dont semble bien dépendre le candidat auquel vous faites allusion. Dans des conditions très différentes, on retrouve d’une certaine manière la même idée qu’en 1956-1958 : celle de mettre de l’ordre dans une organisation politique considérée comme dépassée.

Depuis le Ralliement, les catholiques français ont en quelque sorte légitimé le suffrage universel, et partant la démocratie moderne alors que saint Pie X, par exemple, avait interdit aux catholiques italiens de participer aux élections, montrant au moins par là que celles-ci n’étaient pas un absolu. Y aurait-il aujourd’hui un moyen de remplir un rôle dans la cité, sans forcément passer par la case des élections ou pour l’intellectuel, sans donner quitus à la modernité ambiante ?

Avec cette question, nous nous écartons de l’actualité, sauf sans doute en ce qui concerne l’esprit du Ralliement, sensible dans tous les organes d’expression institutionnels ou para-institutionnels du catholicisme français. Bien sûr que la pensée et l’agir politiques ne se limitent pas au rite électoral ! Et il est même très souhaitable de commencer par comprendre où nous mettons les pieds plutôt que de se jeter tête baissée dans un mécanisme dont on ne connaît que très superficiellement les règles, voire sans savoir exactement où il convient d’aller. En d’autres termes, sans sociologie politique et sans théorie politique fondée sur la partie de la philosophie de l’action qu’Aristote ou saint Thomas d’Aquin ont nommé la Politique. Il va de soi que la connaissance historique en est un auxiliaire fondamental. Le cas que vous citez (le « non possumus » et ses conséquences pratiques) serait d’ailleurs à faire étudier à plus d’un dans les secteurs ecclésiastiques, toujours empressés à insister sur le « devoir de voter », et à imaginer le caractère définitif d’un système politique, qualifié par abus de langage de « démocratie », dont tout montre qu’il est désormais voué au déclassement, ce que mettent en relief les principaux politistes d’aujourd’hui, et dont les gesticulations indécentes de la période récente représentent une sorte de symbole.

Quant aux voies alternatives, elles ne se limitent certainement pas aux itinéraires de fuite qui ont mobilisé divers esprits au cours de la dernière décennie dans le monde catholique, à savoir un communautarisme de repli ou l’élaboration d’une prétendue « théologie politique » fumeuse, ni théologique ni politique en réalité. Le champ est grand ouvert à la réflexion, il ne reste qu’à consentir l’effort d’y pénétrer.

 

Bernard Dumont est le fondateur et le directeur de la revue Catholica. Il a notamment  dirigé La guerre civile perpétuelle (Artège) et Église et politique, changer de paradigme (Artège). Il a également fait connaître en France le philosophe italien Augusto Del Noce.

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