Mémoires d’un Allemand catholique et antinazi :
de la Wehrmacht au Goulag

Rédigé par Stéphen Vallet le dans Culture

Mémoires d’un Allemand catholique et antinazi : <br> de la Wehrmacht au Goulag

Les mémoire de guerre d’Aloysius Pappert n’ont certainement pas la portée d’Orages d’acier d’Ernst Jünger qui su, avec force et profondeur, retracer la Première Guerre mondiale des soldats allemands. Il y avait dans ce récit un aspect suffisamment universel pour que les Poilus eux-mêmes se reconnussent dans ce livre et, au-delà, pour qu’il touchât des générations qui n’avaient pas connu ce conflit ni tout simplement la guerre. Puissance incroyable de la grande littérature !

Aloysius Pappert n’a certainement pas l’ambition d’égaler pour le second conflit mondial, son éminent compatriote. D’ailleurs bien des ouvrages sont parus qui évoquent la vision des combattants de la Seconde Guerre mondiale. Le soldat oublié de Guy Sajer, par exemple, fut au moment de sa sortie un grand succès. Dans un autre genre, les livres d’August von Kageneck en constituent un autre exemple, jusques et y compris son livre de dialogue avec Hélie de Saint Marc, déporté en Allemagne et survivant des camps de concentration avant de reprendre le combat en Indochine et en Algérie.

Qui est Aloysius Pappert ?

Alors qu’apportent les deux tomes de souvenirs de Pappert ? Et d’abord qui est cet homme dont les éditions Salvator, éditeur religieux, publient de manière étonnante les deux volumes de mémoires touchant à la Seconde Guerre mondiale ?

Aujourd’hui retiré à Monaco, Aloysius Pappert est né en Allemagne en 1924, dans le land de Hesse, non loin de Fulda. Il a grandi au sein d’une famille profondément catholique et dont le père, hostile de toutes ses fibres à Hitler, ne prononçait jamais le nom de celui-ci.

« Mon père, écrit-il, était probablement l’un des premiers antinazis à s’être procuré et à avoir lu très attentivement la bible des nazis, Mein Kampf, et à l’avoir pris au sérieux, contrairement à d’autres qui voulaient n’y voir que le délire d’un exalté. »

Sa connaissance du nazisme n’était pas seulement théorique, elle était également expérimentale :

 « Dès avril 1933, mon père avait été arrêté, jeté à Buchenwald où il avait subi deux mois d’interrogatoire. Grâce à l’intervention de son ami le directeur d’école Willy Unverzagt, il avait été remis en liberté mais se savait désormais sous surveillance. Son passé le désignait comme ennemi du régime. Il avait été un membre influent du Parti du Centre catholique d’Allemagne, tout en faisant partie du conseil de la Raiffeisen Bank et du conseil communal. »

Dès lors, la consigne familiale fut claire. Les nazis au pouvoir, les catholiques étaient dans « le collimateur du régime » :

Mon père « m’avait alors fait promettre de ne jamais parler à qui ce soit de notre vie à la maison, ni à l’école, ni à mes camarades, ni aux voisins. Garder le silence. Une leçon qu’il me rappellerait maintes fois. »

Le serment

Pourtant, Aloysius Pappert ne pouvait échapper totalement au régime. Et comme tous les garçons de la classe 1924, il fut appelé sous les armes. Son frère aîné, Josef, avait fait la campagne de France. Aloysius fut d’abord engagé au sein de l’Arbeitsdienstmann (RAD), service national du travail. Dans ce cadre, le serment de fidélité au Führer était prescrit. Le jeune garçon avait été préparé à cette cérémonie par son père :

« Mon fils, même si tu ne pars pas encore au front, tu vas jurer fidélité au caporal autrichien et tout le reste. Fais comme les autres, mais au même moment, pense qu’il n’y a rien de plus important dans la vie que les respects des Dix Commandements que l’Église t’a enseignés. Tu feras tout pour sauver tes camarades et tu n’oublieras jamais, quoi qu’il arrive, que tes parents t’attendent. »

Ces fortes paroles d’un père à son fils résument à elles seules le récit d’Aloysius Pappert. Très vite, effectivement, il est envoyé sur le front de l’Est, puis en France, à Clermont-Ferrand. Sportif, intelligent, doté d’une grande capacité de persuasion, le jeune homme a de l’allant et sait susciter l’admiration. Il monte en grade, prend de l’ascendant sur ses camarades et se montre un excellent sous-officier.

Italie 1944 : expérience mystique sous les bombes

Lors de son départ, sa mère lui a remis une médaille de la Vierge et l’a placé sous la protection de celle-ci. Sa foi catholique est profonde et il n’hésite pas à parler du Christ et de l’Église à ses camarades, le plus souvent incroyants, voire violement athées. En mai 1944, Aloysius Pappert est en Italie pour stopper l’avance américaine. Le 11 mai 1944, il se trouve sous un déluge de bombes. La mort est assurée :

« En un éclair, toute la bande littorale se change en une gigantesque bouche de feu vomissant sur nous un déluge d’acier dans un vacarme titanesque. Nous sommes littéralement paralysés, incapables de former une pensée. (…) C’est la mort en furie qui danse au-dessus de nos têtes. Notre dernière heure est arrivée. Alors, genoux à terre, il ne reste qu’à prier Dieu de nous pardonner. “Sainte Vierge, prie pour nous et protège-nous !” ».

Et la Vierge l’exauce. Non contente de le sauver, elle lui permet de vivre un moment mystique, une phase d’union à Dieu, que l’on a du mal à imaginer tant l’enfer semble se déchaîner :

« Combien de temps ai-je prié ? Combien de temps ai-je imploré la grâce et l’aide de Dieu ? De tels moments ne se mesurent pas en minutes humaines. On entre dans une autre dimension. J’ai senti une présence pénétrer en moi comme si j’entendais distinctement quelqu’un me dire : “N’aie pas peur, je suis là !” Mon corps et mon esprit ne font plus qu’un, je suis en paix, affranchi de toute peur. Un formidable sentiment de liberté m’envahit. Plus rien de peut m’atteindre, toute ma ferveur est pour Dieu : “Notre Père qui êtes au cieux, que Votre volonté soit faite. »

Finalement prisonnier des Américains, le jeune Allemand parvient à s’évader, rejoint le front et est blessé. De retour en Allemagne, il perçoit l’emprise grandissante du régime et sa folie destructrice. Après une accalmie, il devient officier et repart sur le front, pour défendre son pays de l’invasion soviétique. Il démontre là encore des qualités de chef tout en restant profondément humain et toujours aussi hostile au nazisme. Il raconte comment ce régime à l’agonie n’hésite pas à tuer ses propres soldats en raison de leur doute dans la victoire finale qui est élevée au rang de dogme absolu que l’on ne peut remettre en cause alors que tout montre son inanité. Après bien des péripéties, Aloysius Pappert est finalement fait prisonnier par les Soviétiques et envoyé dans un camp en Russie.

Au Goulag

Ici commence le second volume de ses mémoires, Le Sang des prisonniers. C’est le récit d’une descente aux enfers au cours de laquelle sa foi profonde le soutient et lui permet d’aider ses compatriotes à faire face à la folie soviétique. Malgré la faim, les privations, les conditions humaines d’emprisonnement, la discipline allemande, l’ingéniosité allemande, la formation allemande font des merveilles et permettent, sous la conduite de Pappert, d’améliorer les conditions de vie des prisonniers survivants.

Sa foi étonne d’autant plus que loin de la cacher, il ne cesse de l’exposer aux commissaires du peuple qu’il rencontre. Il est connu comme le « croyant », celui en qui l’on peut avoir confiance car sa parole est sûre. Sa seule présence ranime le souvenir de la foi russe et instille le doute dans le matérialisme dialectique de Marx, appliqué avec la force et brutalité lénino-stalinienne.

À plusieurs reprises, le jeune officier manque de mourir et, pourtant, il parvient à rentrer dans son pays. Dans le train des rapatriés, il marque encore ses camarades survivants comme lui. L’un d’entre eux lui déclare ainsi :

« Je vous ai observé à l’hôpital, quand vous êtes venus avec vos camarades pour nous transporter dans d’autres baraques. Ensuite dans le train et ici. Vous êtes spécial. Vous avez quelque chose de plus. Vous êtes croyant. Moi, je n’ai jamais prié. Je ne savais même pas que cela existait. »

De retour chez ses parents, Aloysius Pappert ne pèse plus que « 44 kg, avec au moins deux kilos de flotte dans les pieds et les jambes. » Il mettra des mois avant de se remettre, physiquement et mentalement.

Fait prisonnier en 1944, il était chez lui à Noël 1946. Comme l’indique le titre du premier volume de ses mémoires, Une jeunesse volée, le régime nazi lui avait enlevé cet âge qui est normalement celui de l’insouciance et de la joie de vivre pour le soumettre à la guerre, à la haine, à la méfiance envers l’autre. Les camps de prisonniers l’ont fait vivre sous le talon d’un autre totalitarisme qui mettra beaucoup plus de temps avant de tomber. Mais, toujours, la foi dans le Christ crucifié et vrai vainqueur permettra à ce jeune Allemand de traverser cette période sombre en ayant pour horizon la lumière du vrai salut.

 

Une jeunesse volée d’Aloysius Pappert, préface de l’abbé Pierre-Hervé Grosjean, Salvator, 212 pages, 20 €.

Le sang des prisonniers d’ Aloysius Pappert, Salvator, 202 pages, 20 €.

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