John Henry Newman,
théologien et prédicateur

Rédigé par Philippe Maxence le dans Culture

John Henry Newman, <br>théologien et prédicateur

Une anthologie de vingt-cinq sermons du bienheureux cardinal John Henry Newman (1801-1890) vient de paraître aux éditions du Cerf. À l’origine de cette publication, le Père Keith Beaumont, de l’Oratoire et l’un des meilleurs spécialistes du grand théologien anglais. Il a bien voulu répondre à nos questions et présenter cette anthologie représentative.

Alors qu’il existe déjà en langue française plusieurs volumes des sermons de Newman, pourquoi ce nouveau recueil ?

Père Keith Beaumont : Newman a publié douze volumes de ses sermons, dix pour la période anglicane et deux pour la période catholique. Les dix volumes anglicans sont désormais disponibles en français grâce aux Éditions du Cerf et aux Éditions Ad Solem ; je travaille actuellement à une édition en français des deux volumes de sermons catholiques qui seront édités également par Le Cerf. Il se trouve dans ces douze volumes une richesse extraordinaire : cependant, l’homme d’aujourd’hui a peu l’habitude de lire des sermons, et encore moins des volumes entiers de sermons ! Il m’a semblé alors qu’une anthologie représentative permettrait un premier contact avec l’auteur et inviterait à entrer plus avant dans son œuvre.

Selon quels critères avez-vous opéré votre choix ?

La seule approche possible à mon sens est une anthologie thématique (le sous-titre « Les plus beaux sermons », ajouté par l’éditeur, souligne la qualité littéraire de ces sermons ; ce critère est important mais il n’est pas premier). Il existe deux anthologies, déjà anciennes, en français : les Douze sermons sur le Christ de Pierre Leyris aux Éditions du Seuil, qui remonte aux années 1940, et les Huit sermons sur la prière choisis par Denys Gorce, édité chez Téqui. Mon projet est plus ambitieux, comme le laisse entendre le titre, Être chrétien : il comporte vingt-cinq sermons qui illustrent les principaux éléments de la vision newmanienne de l’« être chrétien ». Ces sermons sont organisés selon cinq grands thèmes : la foi ; la vocation du chrétien ; l’Église, la vie sacramentelle et la prière ; la vie chrétienne conçue comme un « entraînement » spirituel ; et le cœur de la vie spirituelle (« Dieu en nous : le Père, le Fils et l’Esprit Saint »). Il existe en outre une progression entre ces cinq thèmes : car la foi ouvre sur une relation vécue avec Dieu au plus intime de nous-mêmes.

L’introduction, d’ailleurs, explicite et développe chacun de ces cinq thèmes.

Qu’est-ce qui caractérise, selon vous, les sermons de Newman ?

Newman lui-même a plusieurs fois explicité les principes qui sous-tendent sa prédication ; la plupart semblent aussi pertinents aujourd’hui qu’à son époque. Pour lui, un sermon ne doit jamais chercher à tout dire, il doit cibler un thème ou une idée et l’explorer dans toutes ses dimensions (« rien n’est plus fatal à l’effet produit par un sermon, dit-il, que l’habitude de prêcher sur trois ou quatre sujets à la fois »). Un sermon doit posséder une solidité doctrinale, car notre manière de penser Dieu détermine notre manière de le chercher (comme aussi – le cas échéant – notre incapacité, ou notre refus de le faire) ; la doctrine doit donc être au service de la vie spirituelle. Le prédicateur doit s’impliquer lui-même totalement dans le sujet de son sermon, il doit choisir « un fait ou une scène déterminés, un passage historique, une vérité simple ou profonde, une doctrine, un principe ou un sentiment », le seul « objet de son discours » étant de « faire comprendre aux autres ce que lui-même a compris ». Il doit avoir pour but « de transmettre aux autres un bienfait spirituel », et un « bienfait spirituel précis ». La prédication doit s’enraciner dans une connaissance intime de la Bible : non seulement Newman la cite sans cesse mais il l’illustre, mettant souvent en scène un personnage biblique ; comme un romancier, il maîtrise parfaitement l’art du récit et celui de « camper » un personnage. Au cœur de la prédication doit se trouver la Personne du Christ. Un sermon doit s’adresser, dans la mesure du possible, personnellement à ses auditeurs et lecteurs, et doit les aider à parvenir à une meilleure connaissance d’eux-mêmes car « la connaissance de soi est à la racine de toute véritable connaissance religieuse ». Enfin, si les sermons de Newman expriment une exigence morale d’une grande rigueur, ils ne tombent jamais dans le piège du moralisme : comme la doctrine, la morale est toujours mise au service d’une démarche spirituelle, c’est-à-dire de notre relation vécue avec Dieu.

Que peut apporter la lecture de ces textes au chrétien d’aujourd’hui, plongé dans l’atmosphère de la postmodernité, si différente de l’époque de Newman ?

Newman est universellement reconnu comme l’un des grands écrivains de langue anglaise ; mais cela ne constitue sans doute pas un argument dirimant pour le lecteur français ! Deux choses me paraissent beaucoup plus importantes. La première est ce qu’on peut appeler son sens de l’homme : c’est un fin connaisseur de la psychologie humaine qui se livre à une analyse pénétrante et souvent décapante de l’esprit ou de l’« âme » de ses auditeurs et lecteurs, et qui illustre ses propos par une foule d’exemples concrets tirés de la vie de ceux-ci. Malgré le changement de contexte historique, ses analyses sont aussi pertinentes aujourd’hui qu’à son époque. Newman vise toujours ce qu’il appelle le « réel », à ancrer son discours dans le vécu et l’expérience concrète (il n’y a pas chez lui de condamnation plus forte que de qualifier une idée ou une attitude d’« irréelle ») ; et, comme ses contemporains, nous nous reconnaissons facilement, pour peu que nous soyons lucides et honnêtes, dans ses observations. Ensuite, il y a ce qu’il faut bien appeler son sens de Dieu : bien que Newman ne parle jamais directement, dans ses sermons, de sa propre vie spirituelle, il est évident que son enseignement s’enracine dans une expérience profonde de la présence de Dieu au plus intime de lui-même, et qu’il parle non seulement de choses apprises dans les livres mais de choses vécues.

Je dirais même que c’est dans sa conception du rapport de l’homme à Dieu que se trouve le noyau de ce qu’il peut nous apporter. Trop souvent aujourd’hui, on définit le chrétien simplement en termes de « croyances » ou de « valeurs ». Sans nier l’importance de ces deux dimensions, Newman définit le chrétien d’abord comme un homme qui possède, ou qui désire posséder, « un sens souverain de la présence de Dieu en lui ». Cette recherche d’une intériorité née de la relation avec le Christ est au cœur de sa pensée. Il nous rappelle en effet l’enseignement traditionnel de l’Église, qui domine le christianisme des quinze ou seize premiers siècles et dont on trouve encore des traces dans la traduction protestante de la Bible, la King James version (qui date de 1611), qu’il cite systématiquement comme anglican ; c’est un enseignement qui a été largement occulté au cours des derniers siècles.

Permettez-moi d’ajouter que cette anthologie illustre aussi bon nombre de thèmes abordés dans mon livre Dieu intérieur. La théologie spirituelle de John Henry Newman, paru chez Ad Solem en 2014.

Votre recueil rassemble aussi bien des textes datant de la période anglicane de Newman que de sa période catholique. Est-ce à dire que Newman était déjà catholique alors même qu’il appartenait à l’Église d’Angleterre ou son itinéraire spirituel relève-t-il davantage de l’approfondissement que de la contradiction ?

Un grand connaisseur de Newman, le Père Charles Stephen Dessain de l’Oratoire de Birmingham, a dit que le meilleur de sa spiritualité catholique se trouve dans ses sermons anglicans ! Ce n’est qu’à moitié une boutade : il existe en effet une continuité frappante entre les deux moitiés de la vie de notre auteur. Son cheminement de l’anglicanisme au catholicisme ne témoigne pas d’une rupture sur des points essentiels mais d’un approfondissement et d’un enrichissement progressifs. C’est afin de montrer cela que j’ai inclus dans l’anthologie deux sermons de sa période catholique dont un, de l’aveu même de l’auteur, est une « réécriture » d’un sermon anglican.

Il semble qu’il y ait chez Newman un point d’équilibre que nous avons parfois du mal à tenir nous-mêmes entre l’importance accordée aux dogmes et la relation individuelle avec le Christ. Comment s’établit selon lui l’équilibre entre vie éthique, vie spirituelle et intelligence de la foi ?

C’est l’un des points essentiels de sa pensée et donc de son enseignement. Le mot « dogme » a pris bien souvent aujourd’hui, à tort, un sens péjoratif : on confond dogmes et une attitude « dogmatique ». En réalité, les dogmes chrétiens sont tout simplement les formulations, mises au point par des théologiens et validées par le magistère, des grandes vérités concernant le mystère de Dieu. Ils sont imparfaits, en raison des limitations du langage humain, et en même temps absolument nécessaires, car sans dogmes – au sens propre – le christianisme dégénère en un sentimentalisme flou ou en un simple moralisme. Or, Newman défend avec acharnement les dogmes – tout particulièrement ceux de la Trinité et de l’Incarnation – car il y va de notre conception même du christianisme. Il n’existe donc aucune contradiction entre les dogmes et une relation personnelle avec le Christ ; au contraire, les premiers sont nécessaires pour orienter notre recherche d’une telle relation. De même, la morale chrétienne constitue pour Newman non seulement une lutte contre le mal mais une forme d’« entraînement » spirituel : il s’agit d’un travail constant et persévérant sur nous-mêmes afin de nous rendre plus présents à Dieu, plus à même d’accueillir en nous sa présence vivifiante.

Il semble étonnant, à ce titre, que vous n’ayez pas publié le sermon 20 du volume IV, Les aventures de la foi, dans lequel Newman nous demande de façon très pénétrante si nous avons risqué quelque chose. Pourquoi ?

Je comprends cette question ; mais il fallait faire des choix, et il m’a semblé que ce sermon – qui pose la question : qu’avons-nous « risqué » pour le Christ ?, quel prix avons-nous accepté de payer pour adhérer à lui ? – contient, malgré sa puissance d’interrogation, moins d’originalité que certains autres sermons consacrés à la foi. Cela dit, tout choix est critiquable…

Newman a été béatifié par Benoît XVI. Parle-t-on actuellement d’une prochaine canonisation ou de son élévation au rang de « docteur de l’Église » ?

Le procès de canonisation est en cours ; il nécessite l’authentification d’un deuxième miracle après celui de la guérison du diacre Jack Sullivan qui a permis sa béatification en 2010. Un tel miracle a été reconnu par le diocèse de Chicago il y a deux ans environ et le dossier a été envoyé à Rome. Mais le processus est long ; on a parfois l’impression qu’à Rome le temps coule à un rythme différent que dans d’autres parties du monde !

Quant à l’élévation de Newman au rang de docteur de l’Église, dont sa canonisation constitue un préalable nécessaire, tous les papes depuis Pie XII l’ont souhaité vivement. Pour moi, c’est la chose la plus importante, car ce « doctorat » donnera à son enseignement théologique et spirituel un statut nouveau et une autorité encore plus grande.

Pour finir, une question plus personnelle : comment s’est faite votre rencontre avec celui dont vous êtes devenu l’un des plus grands spécialistes ?

Newman a fondé en Angleterre en 1848 l’Oratoire de Saint Philippe Neri, créé à Rome en 1575, et a donné à cet institut un élan nouveau au point qu’il peut presque en être considéré comme un deuxième « fondateur ». Bien que ma propre congrégation, l’Oratoire de France, ne se réclame pas directement de saint Philippe Neri, il honore Newman et l’a « annexé » (je le dis avec humour !) comme membre honoraire ; c’est elle qui m’a demandé à ce titre, il y a plus de vingt ans, d’étudier Newman en vue de le présenter à un public francophone. J’ai mordu à l’hameçon ! Non seulement Newman m’a séduit et fasciné, mais il a renouvelé en profondeur beaucoup de mes propres idées, et notamment ma conception des rapports entre théologie, éthique et vie spirituelle. Et il m’a donné envie de faire partager cette conception. Newman est pour moi un véritable « Père de l’Église » dont la pertinence de la pensée aujourd’hui est incontestable. Ce fut d’ailleurs le thème du colloque franco-américain que j’ai organisé en tant que président de l’Association française des Amis de Newman en 2014, et dont les actes ont été publiés dans la revue Études Newmaniennes en 2015.

 

John Henry Newman, Être chrétien, Cerf, coll. « Spiritualité », 464 p., 29 €.

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