La souveraineté peut-elle nous sauver ?

Rédigé par Philippe Maxence le dans Politique/Société

La souveraineté peut-elle nous sauver ?

Docteur en philosophe, co-fondateur du Collège Saint-Germain, Guilhem Golfin vient de publier aux éditions du Cerf Souveraineté et désordre politique, qui associe à l'enquête philosophique sur la notion de souveraineté l'analyse de la disparition du politique tout en traçant des pistes d'action pour un véritable renouveau. Les propos tenus par l'enquêteur sont iconoclastes et nous obligent à des remises en cause. C'est pourquoi nous n'avons pas hésité à soumettre l'enquêteur à la question. Pacifiquement, bien sûr !

 

Les dernières élections présidentielles ont mis en avant l’affrontement entre les partisans du mondialisme et les souverainistes. Peu avant, vous avez publié un ouvrage sur la notion de souveraineté. Est-ce une manière de prendre parti ou, au contraire, de reposer le problème en prenant de la hauteur ?

Guilhem Golfin (photo) : À la fois l’un et l’autre. Comment ne pas prendre parti en effet, quand son pays est dans un état de crise aussi profonde que celle que nous connaissons en France aujourd’hui ? Et que, par ailleurs, l’une des options offertes au peuple français est directement en rapport avec les causes prochaines de cette crise en se situant dans le prolongement direct des politiques qui y ont conduit ? Il m’est impossible pour ma part de tenir la balance égale entre les deux camps en présence. Il y va de la défense de la culture française.

J’ai bien conscience que ma réponse peut en même temps surprendre, étant donné que je conduis dans mon livre une critique sans concession du principe de souveraineté. Mais c’est qu’il s’agit bien, en effet, de reprendre le problème politique dans son principe, au-delà de l’actualité immédiate. De ce point de vue, si la noblesse du souverainisme est de remettre la politique à l’honneur contre le supranationalisme qui vise à l’effacer, en même temps le retour à la souveraineté nationale ne m’apparaît pas une réponse adéquate. Et ce que j’ai voulu dire avant tout dans mon livre, c’est que l’on ne peut pas faire l’économie d’une remise à plat non pas de nos conceptions politiques (ou : partisanes), mais de notre conception de la politique.

Pourquoi selon vous l’opposition entre supranationalisme et État-nation est-elle une fausse alternative ?

On appelle supranationales des entités permanentes au statut juridique assez mal défini, dont la fonction est au départ de réguler les relations entre les États-nations afin de prévenir les guerres. D’autres s’y sont ajoutées, visant certaines à réguler le commerce, pour d’autres à faire office de cours de justice. Depuis quelques décennies au moins maintenant, on assiste à une dérive claire et manifeste de ces institutions, perceptible notamment en matière de mœurs, mais pas seulement. De fait, elles sont devenues le relais d’une subversion politique générale, qui s’attaque aux juridictions nationales, au pouvoir de décision, et jusqu’à l’âme des peuples. Mais il faut bien voir que le supranationalisme s’est nourri des carences de l’État-nation propulsé sur le devant de la scène historique par la Révolution, et avant tout de sa revendication d’une souveraineté absolue, affranchie de toute norme et mise au service de la société nouvelle révolutionnaire et de son homme affranchi du passé. Cette revendication, généralisée à tous les États, dressait autant d’absolus face à face, dans un pur rapport de force, en même temps ­qu’elle conduisait à rompre avec la tradition. La subversion supranationale contemporaine n’est en quelque sorte que la continuation de la Révolution avec des moyens nouveaux. Comme si la forme politique moderne par excellence qu’est l’État-nation était devenue obsolète. Dans ces conditions, revenir à elle, ce n’est pas résoudre le problème, c’est seulement vouloir retourner à son émergence concrète et effective – ou plus précisément à l’une de ses étapes historiques décisives. Car tout ne commence pas avec la Révolution.

Le souverainisme n’est-il pas pourtant une revendication d’indépendance du pouvoir par rapport aux féodalités modernes, et même une permanence d’une vision classique de la politique ?

J’ai tendance à me méfier du terme de « féodalité », mal défini historiquement. Mais si par « féodalités modernes » il faut entendre un certain nombre de prébendes indues, ou plus généralement de pouvoirs de fait qui échappent au contrôle du politique, alors oui, la revendication de souveraineté constitue bien une réaffirmation du politique, et donc du pouvoir public contre cette tendance à la privatisation du pouvoir, qui se fait via l’emprise de l’économique sur la vie de la cité. En tout cas, elle inclut cela, et c’est sa gloire. Mais l’indépendance n’est pas une fin en soi, tout dépend au service de quoi on la met.

Quant à dire que la notion de souveraineté correspond à une vision classique de la politique, cela dépend de ce que l’on entend par classique : non, s’il s’agit de la tradition antique et médiévale ; oui, s’il s’agit de la tradition ouverte par Jean Bodin.

À quand remonte justement le principe de souveraineté, pourquoi et comment émerge-t-il ?

En tant que principe premier du politique, à la seconde moitié du XVIe siècle, précisément des Six Livres de la République de Jean Bodin (gravure), publiés en 1576. Une brève recherche montre que les juristes français adoptent le terme et la conception qu’il porte dans les toutes premières décennies du XVIIe siècle.

Le terme est toutefois antérieur. Il provient de la traduction en français de la notion latine de summa auctoritas, autorité suprême, laquelle ne se comprend que dans le contexte de la lutte du pape et de l’empereur pour la prééminence à la tête de la chrétienté. La souveraineté revêt alors un caractère universel (bien entendu dans les limites de la chrétienté d’Occident…), et non propre à un royaume ; et si son détenteur ne dépend d’aucune autre autorité sur terre, il n’a en revanche pas de pouvoir politique ordinaire. Que ce soit le pape ou l’empereur (selon les points de vue…), son rôle est celui d’arbitre ultime. Et si le roi de France a pu alors revendiquer la souveraineté, c’est pour autant qu’il prétendait au titre impérial, ce que le surnom d’Auguste de Philippe II atteste. C’est aussi vrai en Espagne des rois de Léon Alphonse VI et VII (XIe/XIIe siècles). L’éclatement progressif de la chrétienté, et avant tout de l’Empire, en principautés indépendantes a conduit à faire de la souveraineté une prérogative particulière, propre à chaque royaume. Bodin parachève l’évolution en fusionnant la souveraineté avec la puissance publique, soit l’activité de gouvernement ordinaire. Ce qui conduit à faire de celle-ci une activité radicalement indépendante, à l’affranchir de toute norme supérieure.

La souveraineté est donc un élément constitutif de la philosophie moderne. Mais ne porte-t-elle pas en elle des éléments positifs et n’est-elle pas née en fonction d’une perception approfondie de la réalité politique ?

À l’évolution que je viens de retracer de manière schématique, il faut ajouter l’élément capital que représente l’avènement de l’individualisme, qui signe la perte du sens de la finalité, et donc du bien propre à la communauté politique. La manière la plus simple de définir l’individualisme est en effet de considérer que c’est la négation de toute forme de bien commun, au bénéfice du seul bien individuel propre : tout ce que j’accomplis, fût-ce une action caritative, je ne l’accomplis in fine que pour moi, ma satisfaction personnelle et narcissique, etc. Comme cela suppose l’enfermement de l’individu en lui-même, cela suppose encore la négation de la connaissance universelle, ce qui conduit à enfermer l’intelligence dans la sphère du sensible, et à réduire en conséquence le bien au plaisir et à l’intérêt. Le sensualisme hédoniste sera la suite presque nécessaire.

Politiquement, c’est la mort des communautés naturelles, la famille comme la cité. Et c’est ici qu’intervient la souveraineté en tant que pouvoir suprême, qui a pour fonction de maintenir ensemble ces individus asociaux que sont les hommes ainsi conçus. Elle le fait en vertu du seul lien d’obéissance, et par imposition d’une norme en quelque sorte a priori, c’est-à-dire qui ne trouve pas son origine dans un bien commun effectif, censé ne pas exister.

Si éléments positifs il y a dans cette configuration, c’est l’effort de maintenir le lien politique. Mais affirmer que la théorie de la souveraineté correspond à une perception approfondie de la réalité politique est affaire d’option philosophique. Si les Anciens ont vu juste, la conception souverainiste est clairement une régression. S’ils se sont trompés, elle peut être en effet conçue comme un progrès – ce qui est bien entendu la thèse communément admise, qui repose sur une lecture générale de la modernité comme accomplissement de l’histoire. Mais on juge un arbre à ses fruits nous dit l’Évangile, et ceux de la modernité ne sont pas beaux. Qui peut l’ignorer aujourd’hui ? Pour autant que la théorie de la souveraineté est moderne, la question de son bien-fondé doit au moins se poser.

En quoi la modernité du principe de souveraineté pose-t-elle problème ? Est-ce la seule souveraineté (révolutionnaire) du peuple que vous mettez en cause ?

Fondamentalement, le principe de souveraineté est problématique en ce qu’il est une expression du volontarisme moderne. Par volontarisme, il ne faut pas comprendre le primat de la volonté sur la raison, mais le fait que la volonté n’est plus comprise comme ordonnée à un véritable bien. Elle est donc absolue, au sens où elle est indifférente au bien et au mal, où elle est déliée de tout ordre des choses, de toute finalité par conséquent. Elle est donc en elle-même cause totale et arbitraire de ses actes. Ce qui conduit tout droit à la doctrine qu’est bon ce qui est voulu – et non qu’est voulu ce qui est bon. La distinction entre le bien et le mal est de simple convention. Politiquement, ­cela se traduit par l’imposition d’un ordre arbitraire par le souverain : c’est là le cœur de la théorie moderne de la souveraineté – dans son principe, car il est clair qu’il y a eu des accommodements dus aux continuités historiques. Et c’est la raison pour laquelle la souveraineté selon Bodin contribue, à la suite de Machiavel, à recentrer le politique sur le seul pouvoir.

À partir de là, la souveraineté populaire peut être envisagée de plusieurs points de vue. Elle est d’abord une tentative pour s’opposer à l’arbitraire du souverain, tel qu’il pouvait transparaître théoriquement dans les conceptions dites absolues de la monarchie. C’est là la raison de son succès, et l’élément sur lequel a fonctionné la propagande démocratique. Mais le volontarisme n’a absolument pas été rejeté, bien au contraire, puisque le fondement de la société et du pouvoir politique est à chercher dans la fiction du contrat auquel les hommes auraient souscrit à l’origine. C’est donc un fondement théorique volontaire. Et cette volonté n’est pas davantage ordonnée au bien, étant entendu qu’elle ne vise qu’à établir un compromis sur un modus vivendi permettant à chacun de faire ce qu’il lui plaît en rognant le moins possible sur sa liberté conçue comme en soi indéfinie. Bien loin donc d’être la garantie d’un ordre social véritable, la souveraineté populaire entérine le principe d’une organisation instable, changeante au gré des revendications des uns et des autres, ce que traduit à merveille aujourd’hui le rôle des lobbies. Mieux encore, n’étant que la somme des libertés individuelles, la souveraineté populaire a inscrit en elle le principe du désordre, puisqu’à proprement parler le seul bien absolu qu’elle peut poursuivre serait la parfaite liberté de chacun des membres, ce qui ne serait autre que la dissolution de la société. L’anarchie est l’horizon ultime de la modernité. C’est ce que Rousseau (gravure) a vu, et à quoi il s’est efforcé de répondre en disant que le législateur devait changer la nature humaine, en opérant une sorte de fusion des volontés particulières dans la volonté générale : là encore, la souveraineté suppose le bouleversement de ce qui existe, ce qui préfigure exactement la souveraineté nationale de la Révolution.

Ajoutons, pour faire bonne mesure, que, sur un plan pratique, le dogme de la souveraineté populaire est une imposture manifeste, le pouvoir effectif ayant toujours été dans les Républiques modernes aux mains d’une oligarchie, ce dont on commence péniblement à accepter de prendre conscience.

Vous affirmez que le principe de souveraineté et la modernité dans son ensemble se justifient par eux-mêmes, à l’instar d’une tautologie en acte. Est-ce vraiment si simple ?

C’est assurément beaucoup plus complexe du point de vue des continuités historiques. La mise en place de la souveraineté ne s’est pas faite en un jour. Mais l’analyse philosophique s’efforce de remonter aux principes des choses. Pour autant que la souveraineté est la traduction politique du volontarisme, oui, elle est une sorte de causa sui – une pure affirmation de puissance.

Au cœur de cette problématique il y a visiblement la distinction oubliée entre la souveraineté et l’autorité…

En fusionnant autorité et pouvoir, la souveraineté a fait perdre le sens de l’autorité. Je propose dans mon livre de remettre celui-ci à l’honneur, sans me cacher la difficulté de l’opération. L’antique notion romaine d’autorité renvoie à une supériorité morale et à un prestige dus au savoir – non pas le savoir théorique, mais le savoir pratique, la vertu. L’auctor, c’est celui qui fait progresser en suscitant la confiance et en poussant à agir. L’autorité bien comprise est donc intrinsèquement ordonnée au bien et ne peut pas ne pas l’être. C’est en fait elle qui est visée, et ruinée, par la culture moderne, et qui est en quelque sorte parodiée par la souveraineté.

Pour aller plus loin :

Guilhem Golfin

Souveraineté et désordre politique,

Cerf, coll. « Idées », 208 p., 19 €.

Souveraineté et désordre politique, un livre de Guilhem Golfin

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