Clarifier notre vision de l’islam, sans déni ni passion

Rédigé par François La Choue le dans Religion

Clarifier notre vision de l’islam, sans déni ni passion

Dans son dernier ouvrage L’islam pour ceux qui veulent en parler (mais ne le connaissent pas encore), Annie Laurent affirme avec vigueur qu’« entre islam et islamisme, il s’agit d’une différence de degré, mais pas de nature ». Sa démarche pédagogique exclut l’hostilité envers les musulmans qu’elle appelle à respecter comme le font les chrétiens d’Orient fidèles à montrer l’exemplarité évangélique.

Comment expliquer l’incompréhension actuelle des Occidentaux envers l’islam (et notamment envers sa dimension politique) ? Simple méconnaissance ou manque de courage ?

Je pense que l’incapacité actuelle des Occidentaux à comprendre vraiment l’islam résulte avant tout de l’ignorance. Celle-ci a, à mon avis, plusieurs causes. Il y a d’abord l’oubli de l’histoire, en particulier de la part des Européens. La conscience d’une identité européenne, enracinée dans la foi chrétienne, s’est pourtant largement forgée dans la confrontation avec l’islam, arabe, berbère et turc. Des épisodes marquants en témoignent : les Croisades pour libérer les Lieux saints, l’occupation musulmane d’une partie de l’Europe du sud (Espagne, Portugal, Italie méridionale, Provence) et de l’est (Grèce, Balkans) et les guerres de Reconquête qui y ont mis un terme, la résistance aux offensives ottomanes arrêtées à Lépante, Belgrade et Vienne, puis aux razzias opérées par les « Barbares » d’Afrique du Nord. Dans la lutte contre les avancées militaires musulmanes, des saints se sont illustrés (le roi Louis IX, Pierre Nolasque et Jean de Matha, respectivement fondateurs de l’Ordre de la Merci et des Trinitaires voués au rachat des captifs, le pape Pie V, initiateur de la Sainte Ligue, Jean de Capistran, Laurent de Brindisi et Marc d’Aviano, aumôniers des armées chrétiennes, Vincent de Paul, etc.). Du VIIIe au XXe siècle, les peuples d’Europe ont su que l’islam est fondé sur une idéologie qui pour être religieuse n’en est pas moins conquérante aux plans politique et culturel.

Aujourd’hui, l’enseignement de l’histoire à l’école, qui tend à présenter l’islam comme une religion « tolérante » et victime de « l’arrogance » européenne, entretient l’ignorance. Cette amnésie fautive engendre un pacifisme qui anéantit la vertu de force, pourtant éminemment chrétienne. Enfin, les défaillances dans la transmission de la foi, le relativisme doctrinal ambiant et l’apostasie pratique ont achevé d’aveugler l’Europe sur les ambitions de l’islam.

C’est pour remédier aux confusions qui en résultent qu’avec quelques amis j’ai fondé l’association CLARIFIER (Galaxy 103, 6 bis rue de la Paroisse, 78000 Versailles. Contact). Son objectif est d’abord pédagogique. À travers un périodique informatique, les Petites Feuilles vertes, ou à l’occasion de mes conférences et sessions de formation, qui traitent de l’islam dans toutes ses réalités, j’essaie d’aider ceux qui me lisent ou m’écoutent à adopter un regard lucide et des attitudes responsables.

Mais, à entendre la plupart des commentateurs patentés, l’islamisme ne serait qu’une scorie de l’islam, voire n’aurait rien à voir avec ce dernier. Qu’en est-il ?

Jusqu’au milieu du XXe siècle, un seul et même mot, « islamisme », servait aux Occidentaux à désigner la religion et la civilisation musulmanes. Le bienheureux Charles de Foucauld lui-même (1858-1916), dans ses nombreux écrits, ne parle que d’islamisme. La distinction est apparue dans l’Europe post-chrétienne et sécularisée qui a voulu cesser de voir dans l’islam un ennemi héréditaire de la chrétienté.

Il fallait donc lui donner une image plus valorisante et rassurante. Désormais, on cherche à nous convaincre que ce n’est pas l’islam qui est à craindre mais son expression idéologique, que l’on présente souvent comme étrangère à la religion. On procède de même avec le concept de djihad, décrit comme une démarche spirituelle ou morale. Pourtant, le Coran ne le conçoit que sous une forme belliqueuse, comme un moyen destiné à étendre au monde entier le règne de l’islam, gage d’une « paix » qui est aussi asservissement des populations soumises. Selon cette nouvelle conception, l’islamisme et le djihad, son expression violente qui peut même justifier le suicide pour Allah, constitueraient une dérive, une hérésie, voire un accident de l’histoire, tout cela lié, bien sûr, aux humiliations que l’Occident aurait infligées au monde musulman.

Si, par respect envers les personnes, il ne faut pas réduire l’islam à ses seules manifestations extrémistes, la lucidité impose de reconnaître qu’elles ne lui sont ni étrangères ni opposées. Je retiens la définition du Père Henri Boulad, jésuite égyptien : « L’islamisme, c’est l’islam dans toute sa logique et sa rigueur. Il est présent dans l’islam comme le poussin dans l’œuf, comme le fruit dans la fleur, comme l’arbre dans la graine ». Entre islam et islamisme, il y a donc une différence de degré, mais pas de nature.

On entend souvent dire de manière rassurante qu’il y a plusieurs islams. Mais les textes sacrés comportent bien des contradictions ou des ambiguïtés qu’il est quasiment impossible de démêler. Si bien qu’un soufi et un islamiste, qui interprètent chacun à leur façon les prescriptions d’Allah ou de Mahomet, peuvent tous deux se proclamer comme les plus fidèles à l’islam véritable. Cependant, ils sont face à un Coran réputé incréé, selon une définition dogmatique qui s’est imposée au XIe siècle, et ils ne peuvent se référer à une autorité magistérielle apte à délivrer une interprétation authentique des Écritures, puisque cette fonction est étrangère à l’islam, du moins dans sa version sunnite, ultra-majoritaire. La multiplicité d’interprétations qui en résultent rend la situation inextricable. Et c’est à ces obstacles majeurs que se heurtent les intellectuels musulmans soucieux d’adapter la pensée islamique au monde actuel.

Lors des printemps arabes, les Occidentaux se sont plu à célébrer les noces de l’islam et de la démocratie. Mais ces deux notions sont-elles seulement compatibles ? Cela pourra-t-il déboucher, chez nous, sur un « islam de France » ?

Les Occidentaux sécularisés ont tendance à considérer que la démocratie est le seul modèle politique qui convient à toutes les cultures, ce qui les a conduits à s’extasier hâtivement devant les révoltes arabes. Ceux qui les ont déclenchées étaient certes motivés par un désir de modernité à l’occidentale mais l’influence de l’islam traditionnel, profondément enraciné dans les mentalités, l’a emporté. Au fond, le « naturel », si l’on peut dire, s’est imposé. Ce qui ne résout pas les énormes problèmes d’un monde musulman frustré par son retard en matière de créativité. L’adaptation de l’islam à la démocratie est impossible tant que perdure le carcan dogmatique que je viens d’évoquer et que la démocratie est perçue comme négation de la Loi de Dieu.

Pour construire un islam « de » France, les musulmans qui vivent chez nous, français ou étrangers, doivent se dégager de la tutelle financière et idéologique de leurs pays d’origine, accepter la laïcité (encore faudrait-il que celle-ci retrouve son sens premier d’unité-distinction entre l’État et la religion, selon la définition de Benoît XVI, et renonce au laïcisme), respecter les libertés, surtout de conscience, et réviser leurs conceptions anthropologiques. Il y a quelques décennies, on pouvait entrevoir un aggiornamento de l’islam sous l’influence des modèles occidentaux, mais la réislamisation accélérée à laquelle on assiste rend pour l’heure illusoire une telle évolution. L’islam est donc « en » France mais il n’est pas « de » France.

L’un des principes fondamentaux des sociétés occidentales repose dans la dignité reconnue à la femme. Qu’en est-il du statut juridique, civil, politique de la femme en islam ?

Le statut de la femme en islam est emblématique de l’inadaptation de cette religion à la civilisation occidentale. Pour comprendre cela, une comparaison avec la conception chrétienne est nécessaire. Selon la Genèse, le déséquilibre prévalant entre l’homme et la femme, tous deux créés à l’image et à la ressemblance de Dieu, provient du péché originel. Or, occultant cette séquence biblique, le Coran indique que la femme est inférieure à l’homme parce que Dieu en a décidé ainsi.

La différence est considérable. Elle se traduit par la marginalisation des femmes. Le droit traditionnel lui réserve le statut de mineure à vie, ce qui la prive d’autonomie et de responsabilité dans les actes majeurs de l’existence comme le mariage ou le travail hors du foyer. En outre, elle seule est tenue à la fidélité, son mari pouvant épouser jusqu’à quatre femmes en même temps et les répudier. Il faut savoir que le mariage en islam est un contrat destiné à rendre licite l’acte sexuel, ce qui exclut la conjugalité, cette admirable réalité chrétienne, reflet de l’alliance entre Dieu et l’humanité.

Dans l’islam, la femme est par ailleurs objet de méfiance. Cela se justifie par l’obligation d’une tenue enveloppante. Le voile est loin de n’être qu’un attribut religieux ou qu’un moyen de préserver la pudeur, comme on le croit trop souvent chez nous. Il est aussi l’expression d’une affirmation identitaire dans l’espace public en même temps qu’il envoie un message à l’Occident athée et dépravé. Quant au voile intégral, qui cache le visage, il exprime pour moi la négation de la personne.

Ces sujets, pourtant au cœur du malentendu entre nos deux civilisations, étant souvent traités chez nous avec une regrettable légèreté, je leur ai consacré deux chapitres de mon livre. Cela dit, il est urgent d’en finir avec la conception égalitariste de l’égalité si l’on veut retrouver un sain équilibre dans les rapports hommes-femmes, capable de convaincre les musulmans de l’exemplarité de notre culture façonnée par le christianisme.

Vous connaissez fort bien le Liban et son voisinage, et avez consacré des développements de votre ouvrage aux relations entre islam et chrétientés orientales. Alors qu’ils côtoient cette religion depuis près d’un millénaire et demi, quel regard les chrétiens d’Orient portent-ils sur l’islam ?

Les chrétiens du Proche-Orient mettent souvent les Occidentaux en garde contre l’irénisme face à l’islam. Ils ont expérimenté dans leur chair et leur histoire, hier et aujourd’hui, la réalité du système islamique qui justifie la violence sous toutes ses formes, donc aussi l’injustice et l’humiliation de la dhimmitude, ce statut juridique imposé par l’État musulman, qui a semé en eux les graines d’une vassalité assumée et douloureuse à la fois. Ils savent aussi que les succès de l’islam doivent beaucoup aux faiblesses des chrétiens, notamment les hérésies et les divisions.

Leur déclin numérique résulte de tout cela. C’est donc une histoire très blessée dont ils sont les héritiers. Et pourtant, comme disciples de Jésus-Christ, ils aiment leurs compatriotes musulmans ; ils les servent en les faisant bénéficier de leur génie créatif, en les associant à leurs œuvres diverses, en leur ouvrant leurs écoles et leurs universités, sans oublier le voisinage quotidien. Aussi, leur témoignage et leur héroïsme sont-ils admirables. Mais, en les désignant, non sans condescendance, comme des minorités, l’Occident sécularisé a du mal à les comprendre dans ce qui constitue l’essentiel de leur vocation : témoigner du Dieu Amour auprès des musulmans et diffuser les valeurs de l’Évangile. Plutôt que de prendre à la légère l’avertissement des chrétiens d’Orient, nous devons les écouter car leur longue fréquentation de l’islam est riche d’enseignements pour l’Occident.

Annie Laurent, L’islam pour tous ceux qui veulent en parler (mais ne le connaissent pas encore), Artège, 288p., 19,90 €.

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