Le conservatisme est-il un paradoxe ambulant ?

Rédigé par Philippe Maxence le dans Culture

Le conservatisme est-il un paradoxe ambulant ?
Laetitia Strauch-Bonart, auteur de Vous avez dit conservateur ?

Il y a un an Laetitia Strauch-Bonart publiait aux éditions du Cerf, Vous avez dit conservateur ?, un essai-enquête à travers lequel elle tentait de définir et de cerner les grandes lignes de ce que pourrait être le conservatisme à la française. Elle mettait des mots sur un débat qui animait déjà depuis quelques temps la droite française, à la recherche d’elle-même et d’une plus grande pertinence politique, à l’approche des élections présidentielles.

Depuis, la primaire de la droite, les difficultés rencontrées par François Fillon, son échec au premier tour de la présidentielle et finalement l’élection d’Emmanuel Macron, ont profondément changé la donne. Pas suffisamment, pourtant, pour rendre caduc la démarche de Laetitia Strauch-Bonart ou pour renvoyer au domaine des utopies la définition d’un conservatisme à la française. En témoigne, par exemple, un récent dossier de Valeurs actuelles (25 mai 2017) portant sur l’urgent sauvetage de la droite et dans lequel le conservatisme faisait bonne figure comme fondement idéologique possible.

Un objet de débat

À défaut d’avoir permis la victoire ou d’avoir convaincu les cadres des partis de droite, le conservatisme reste donc a minima un objet de débat, au mieux, une éventuelle voie pour une refondation qui n’attendrait finalement que son Benjamin Disraeli pour une réelle concrétisation politique, associant valeurs conservatrices et couches populaires.

Dans ce nouveau contexte, que peut apporter Vous avez dit conservateur ? de Laetitia Strauch-Bonart ?

Il n’est pas question ici de présenter dans le détail l’ensemble de ce livre, mais simplement de s’arrêter sur quelques aspects, dans la perspective d’une interrogation sur le conservatisme.

Tout d’abord, il convient de saluer la démarche. L’auteur, habituée au monde anglo-saxon dans lequel elle évolue, veut résoudre ce qu’il lui apparaît comme une énigme : pourquoi la sphère anglo-saxonne donne-t-elle toute sa place politique et culturelle au conservatisme alors que celui-ci semble peiner à éclore en France ?

De ce fait, elle s’interroge sur ce qu’est le conservatisme et tente également de dégager les raisons historiques de son échec français. Pour ce faire, elle s’est entretenue avec un certain nombre d’intellectuels : Philippe Bénéton, Alain Besançon, Rémi Brague, Jean Clair, Philippe d’Iribarne, Chantal Delsol, Marcel Gauchet, Jean-Pierre Le Goff, Philippe Raynaud, Alain-Gérard Slama et Paul Thibaud.

Dès les premières pages de son enquête, Laetitia Strauch-Bonart et ses interlocuteurs en viennent à établir que la difficulté originelle pour l’émergence d’un courant conservateur français tient en grande partie aux réactionnaires et aux contre-révolutionnaires. Ces derniers, qui ont en partage le tempérament et certaines analyses communes avec le conservatisme, auraient bloqué la naissance de ce courant, par leur refus total et radical de la Révolution française..

Conservatisme ou contre-révolution ?

En forme de parenthèse, on formulera ici juste deux remarquera à propos de la présentation qui est faite par l’auteur ou ses interlocuteurs de la contre-révolution ou de ce qu’ils appellent aussi la réaction

Dès qu’il s’agit de la contre-révolution ou de la réaction, on constate que l’on passe souvent de l’analyse à une approche qui relève du vocabulaire moral et/ou passionnel. Si les contre-révolutionnaires sont dans l’erreur, c’est parce qu’ils sont dans le passé, refusent l’avenir et ne veulent pas évoluer. S’ils n’ont plus de place dans la société, c’est qu’ils l’ont voulu. Les propos ne sont généralement étayés par aucune citation, par aucun renvoi à des faits précis. Ainsi Alain-Gérard Slama affirme à Laetitia Strauch-Bonart que « sous le règne de Pétain, Maurras a revendiqué le titre d’inspirateur de l’idéologie de la Révolution nationale ». Où, quand,  comment, Maurras a-t-il procédé à cette revendication ? Aucune indication n’est donnée, ni citations, ni renvoi à un article, une déclaration ou un livre précisément datés. Même type de remarque à propos de l’auto-exclusion du courant contre-révolutionnaire du champ de la politique réel, et partant des conséquences que ce fait aurait entraîné dans la difficile émergence du conservatisme en France. L’approche historique, que l’on ne peut confondre avec le débitement de banalités médiatiques, est cruellement absente dans la partie de ce livre qui traite des différences entre conservatisme et contre-révolution. Par exemple, pas un mot n’est dit sur le Ralliement à la République demandé par Léon XIII aux catholiques français, ni sur ses conséquences qui ont joué un rôle dans la situation du conservatisme français. Rôle qui aurait été pourtant intéressant d’évaluer avec précision pour déterminer sa part exact d’influence.

Pourtant, ce livre entend distinguer ce qui est commun et ce qui sépare les conservateurs des réactionnaires ou des contre-révolutionnaires. L’auteur déclare tenir à cette différence. Peut-être aurait-il été intéressant alors – et c’est le deuxième aspect que je voudrais faire ressortir – d‘interroger un intellectuel se réclamant plus ou moins de la contre-révolution ou de son héritage pour recueillir son analyse du conservatisme et des différences avec le courant qu’il représente. Malheureusement, ce n'est pas le cas.

Le conservatisme et la modernité

Au final, pour la plupart de ses interlocuteurs comme pour l’auteur lui-même, l’opposition contre-révolutionnaire aux Lumières n’aurait pas permis l’éclosion du conservatisme qui, sans nier les apports de la modernité, cherche principalement à en corriger les excès. Comme  l’écrit Laetitia Strauch-Bonart :

« De l’histoire européenne, par conséquent, il ressort que le conservatisme est indissociable de la modernité. Sans modernité, sans bouleversements politiques tendant à étendre les droits et le suffrage, point de conservatisme. Sans mouvement, point de volonté de retenir le mouvement. »

Le constat ne souffre pas véritablement de contestation. Ce qui est plus difficile à discerner – l’auteur ne cache pas la difficulté – est justement le rapport précis qu’entretient le conservatisme avec la modernité. Elle écrit d’ailleurs :

« Le conservateur est donc un moderne complexe, travaillé par l’ambiguïté de l’héritage des Lumières. Il se plaît à critiquer la modernité de l’intérieur, comme s’il en était la mauvaise conscience. »

De leurs côtés, ses interlocuteurs varient sur ce rapport exact aux Lumières, et plus globalement à la modernité. Pour Rémi Brague, par exemple, tel qu’il l’a développé dans son livre Modérément moderne, la modernité ne serait pas possible sans ce qui lui pré-existe et de ce fait, note Laetitia Strauch-Bonart :

« Les Lumières aurait donc repris en grande partie, en les renommant, les “vertus chrétiennes traditionnelles” ».

Revenir à… Chesterton

Mais ce constat, comme le fait que les Lumières constituent une nébuleuse de tendances, selon l’affirmation de Brague, ne règle pas vraiment la question. Car, d’une part, quoi qu’il en soit des Lumières modérées en Allemagne ou des Lumières catholiques en Bavière ou en Autriche, celles qui se sont imposées en France ont une identité particulière. Par ailleurs, même si les Lumières, et plus générlement la modernité, développent les « vertus chrétiennes traditionnelles », il s’agit de vertus chrétiennes sécularisées. Et c’est certainement ici qu’il convient de revenir à la remarque pertinente de G.K. Chesterton dans Orthodoxie :

« Le monde moderne n’est pas méchant ; à certains égards il est beaucoup trop bon. Il est rempli de vertus farouches et gaspillées. Quand un certain ordre religieux est ébranlé – comme le Christianisme le fut sous la Réforme – les vices ne sont pas seuls à se trouver libérés. Certes les vices sont libérés et ils errent à l’aventure et ils font des ravages. Mais les vertus aussi sont libérées et elles errent, plus farouches encore, et elles font des ravages plus terribles encore. Le monde moderne est envahi des vieilles vertus chrétiennes devenues folles. Les vertus sont devenues folles pour avoir été isolées les unes des autres, contraintes à errer chacune en sa solitude. »

À vrai dire, le point important dans ce propos de Chesterton tient surtout dans cette dernière phrase. Les vertus chrétiennes continuent bien d’exister, mais ayant perdu leur socle commun et l’harmonie qui naissait de leur complémentarité, elles provoquent des dégâts. Le drame se trouve bien dans la rupture et la séparation, non dans l’oubli ou la négation. Les vertus chrétiennes sont toujours là, mais perverties.

Le nœud du problème

Et c’est là que se trouve le nœud du problème de la modernité que le conservatisme ne règle pas. Car il faudrait pour ce faire non pas simplement en vouloir corriger les excès mais remonter aux causes des ou de l’excès. Le conservatisme est comme le médecin qui constate les effets de la maladie, les traite, mais ne remonte pas à l’origine de celle-ci.

Paradoxalement, Laetitia Strauch-Bonart met bien en valeur le rapport étroit que le conservatisme entretient avec la modernité. Mais il semble qu’aujourd’hui, alors qu’on ne cesse de gloser sur les défauts de la société pré-moderne, à aucun moment on ne se risque vraiment à faire le bilan de la modernité et de ses conséquences. Et, si par hasard, on le fait, c’est toujours pour en dénoncer quelques travers sans vraiment remonter aux causes. À ce titre, le conservatisme sera peut-être un avenir pour la droite française, mais il semble vouer aussi à être un « paradoxe ambulant » comme aurait dit, dans un autre contexte et sur autre sujet, Chesterton. À ce titre peut-il réellement arriver à quelque chose ? Et si oui, à quoi exactement ?

Pour aller plus loin :

Vous avez dit conservateur ? de Laetitia Strauch-Bonart

Le Cerf, 318 pages, 22 €

Le conservatisme représente encore une dissidence, notre entretien avec Mathieu Bock-Côté

 

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