Un été avec les grands écrivains : Gaston Fessard
ou quand la France perd la foi

Rédigé par Georges Daix (+) le dans Culture

Un été avec les grands écrivains : Gaston Fessard <br> ou quand la France perd la foi

Philosophe et théologien, penseur lucide, Gaston Fessard a consacré sa vie (1897-1978) à l’élaboration d’une philosophie chrétienne de l’histoire.

En avril 1979 paraissait un livre intitulé Église de France, prends garde de perdre la foi ! Son auteur, le père Gaston Fessard était mort à sa table de travail le 18 juin 1978. C’est grâce au père de Lubac, qui avait été son condisciple à Jersey lors de leur commune formation de jésuites et qui est toujours resté son ami, que le livre put paraître. C’était un cri d’alarme qui actualisait et prolongeait en quelque sorte deux autres cris d’alarme poussés, le premier en novembre 1941, contre le nazisme avec France, prends garde de perdre ton âme ! et le second, en octobre 1945, contre le communisme avec France, prends garde de perdre ta liberté !

Cri d’alarme

« Il m’était apparu, explique le père Gaston Fessard, que ces deux idéologies, en dépit de leur radicale inimitié, dérivaient l’une et l’autre du libéralisme rationaliste et individualiste issu lui-même du siècle des Lumières, puis incarné dans la Révolution de 1789. (…) Le nazisme pouvait paraître plus foncièrement hostile à la foi chrétienne que le communisme, dont l’idéal universaliste est semblable en apparence à celui de la religion. Mais le mensonge de cette apparence est précisément ce qui rend cette idéologie plus pernicieuse pour les chrétiens, en risquant de les séduire et de les pervertir ».

En 1936, alors que l’Allemagne réarmait et que Hitler mettait la paix en danger, le père Fessard se livrait à « un examen de conscience international » et sous le titre de Pax nostra publiait un livre où il montrait notamment en quoi le pacifisme peut être un ennemi de la paix et le nationalisme un ennemi de la nation.

Il y reconnaissait que la patrie a droit à un amour de prédilection, mais que cet amour même ne peut exiger qu’on borne à ses frontières la recherche de la justice et de la charité. Il n’hésitait pas non plus à parler de la « mission éternelle de la patrie dans la chrétienté » et donnait une première esquisse de ce qui deviendra plus tard un élément essentiel de sa théologie de l’histoire, à savoir la dialectique « Païen-Juif » selon saint Paul. En 1937, dans le sillage de l’encyclique Divini redemptoris de Pie XI, il publie La main tendue. Le dialogue catholique-communiste est-il possible ?, où il analyse les racines philosophiques et théoriques de la perversion intrinsèque du marxisme en se fondant notamment sur des fragments majeurs de Manuscrits de 1844, alors inconnus, même des communistes français qui n’en publieront une traduction qu’en 1960.

Si le père Fessard est un profond connaisseur de la philosophie hégélienne et de sa double prétention à comprendre l’histoire et le christianisme, il en détecte aussi l’ambivalence et les insuffisances voire les inconséquences. Métaphysicien, théologien et spirituel, le père Fessard n’oublie pas qu’il est fils de saint Ignace et qu’il a été formé par les Exercices spirituels. Aussi, en marge, si l’on peut dire, des travaux où il analyse l’actualité historique, consacre-t-il trois importants volumes à la Dialectique des Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola, dont on a pu dire que c’était « peut-être le livre le plus riche en pensée spéculative de notre époque ». L’explication des Exercices y prenait « la dimension universelle d’une philosophie de la liberté ». Pour le père Fessard toute question humaine, qu’elle soit infime et personnelle ou immense et universelle,

« doit être abordée et traitée dans la perspective d’une direction de conscience et par conséquent aussi ne peut être résolue par d’autres principes que ceux de la vie proprement spirituelle ». « Restait à chercher comment cette méthode, conçue par son auteur comme restreinte au choix d’un état de vie ou à sa réforme, pouvait s’universaliser assez pour devenir applicable en tout domaine, qu’il soit purement spéculatif ou au contraire principalement politique et social », explique le père Fessard.

Le Mystère de la société

C’est ce qu’a tenté le père Fessard avec Le Mystère de la société. Dans ce livre, aboutissement de ses recherches sur le sens de l’histoire et couronnement de sa philosophie de la société inaugurée avec Pax nostra en 1936, le père Fessard expose le fondement philosophique des analyses qu’il a utilisées tout au long de sa vie dans le discernement des grandes religions séculières du XXe siècle : libéralisme, nazisme et communisme.

Parallèlement à la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave, il développe une dialectique complémentaire, antérieure et supérieure dans la genèse de et de la femme qui donnent naissance à l’enfant, fruit et objet de l’amour, appelant l’amour en retour. Le père Fessard va alors montrer comment de l’interférence de ces deux dialectiques fondamentales procèdent les catégories anthropogénétiques essentielles, qui, de l’individu à l’humanité en passant nécessairement par la famille et la réalité des nations, structurent la constitution progressive de la société humaine : paternité, maternité, fraternité. L’idéal universaliste de la raison ne peut aller, paradoxalement, au-delà du dernier terme de cette trilogie, en réalité indissociable.

Aussi, le père Fessard est-il conduit à remonter aux origines chrétiennes de cet idéal et à mettre en lumière la valeur décisive de la dialectique du Païen et du Juif qui fonde et synthétise, sur le plan de l’histoire de l’humanité en la transformant en histoire sainte, les dialectiques homme-femme et maître-esclave. « Il n’y a plus ni Juif, ni Grec, ni esclave, ni homme libre, ni homme, ni femme, car vous n’êtes tous qu’un dans le Christ Jésus » (Ga 3, 28), proclamait saint Paul. Ne nous invite-t-il pas ainsi à reconnaître dans les trois dialectiques étudiées dans Le Mystère de la société :

« les ‘catégories historiques’ fondamentales qui nous permettent de comprendre comment le Christ est le centre et le gond de l’histoire ? Poursuivre, en fonction de ces trois dialectiques, l’analyse de nos multiples divisions sociales, ne serait-ce pas le moyen de découvrir leur solution à la lumière du Christ ? »

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