Jane Austen (1775-1817) : une romancière chrétienne

Rédigé par Philippe Maxence le dans Culture

Jane Austen (1775-1817) : une romancière chrétienne

Connue auprès du grand public principalement grâce à l’adaptation sur les écrans de son œuvre, la romancière anglaise Jane Austen mérite mieux qu’une simple approche romantique. Il y a deux cents ans aujourd’hui, elle rendait son âme à Dieu.

 

Le cinéma a remis à l’honneur et permis de faire connaître au grand public français l’un des plus importants écrivains anglais. Et cet écrivain est une femme : Jane Austen. Après Sense and Sensiblity (Raison et Sentiments), le grand écran nous a entraînés dans l’histoire de Pride and Prejudice (Orgueil et Préjugés). À cette occasion, le public a pu également découvrir par l’intermédiaire du DVD la grandiose adaptation du même roman réalisée par la BBC. Aussitôt les puristes de l’œuvre de Jane Austen ont débattu pour savoir laquelle des deux adaptations (celle de la BBC ou le film de John Wright) était la meilleure.

L'amour de la lecture

Aux dernières nouvelles, le match dure encore tant il semble difficile de départager rationnellement un film de deux heures d’une série de cinq heures. Avis aux amateurs ! Mais, plus que ce duel, c’est l’œuvre de la romancière qui compte. Jane Austen est née en 1775, dans l’Hampshire, avant-dernière et deuxième fille d’une fratrie de huit enfants. Fille d’un pasteur, elle grandit dans un milieu social modeste, porté sur l’amour de la lecture et les arts. Éducation réussie puisque dès l’âge de 11 ans, la jeune Jane se met à écrire des histoires sentimentales. En 1801, la famille Austen émigre et s’installe à Bath où son père meurt quatre ans plus tard. Pour Jane comme pour sa sœur Cassandra, ainsi que pour toutes les jeunes filles de l’époque, le grand défi de la vie consiste à se marier. Malgré une première espérance dans ce domaine, Jane Austen n’épousera aucun homme, un paradoxe pour un auteur qui a si bien ausculté la problématique du mariage à cette époque. Vivant modestement avec sa mère, s’occupant de ses neveux et nièces, Jane Austen se consacre aussi à l’écriture. Le succès qu’elle connaît aujourd’hui et qui est surtout réel – du moins en Grande-Bretagne – depuis la fin du XIXe siècle ne doit pas fausser la perspective. Ses romans furent publiés anonymement et ne rencontrèrent qu’un accueil d’estime, même si celui-ci se manifesta jusqu’auprès de la famille royale. Jane Austen meurt inconnue, emportée par la phtisie, à l’âge de 41 ans.

Un parfait bon sens

On peut se demander ce qui contribue aujourd’hui encore au succès de cet écrivain prévictorien. Là aussi, la perspective peut être faussée, en raison de l’impression que procure le cinéma. Jane Austen passe ainsi pour un auteur romantique, qualificatif qui ne se dégage pas de la lecture de son œuvre. Dans son livre, Le Siècle de Victoria en littérature, G.K. Chesterton, qui la range dans la catégorie des meilleurs écrivains féminins, note :

« aucune femme n’a pu, par la suite, acquérir le parfait bon sens de Jane Austen ».

Plus récemment, le penseur Alasdair MacIntyre n’a pas hésité à appeler l’écrivain à la barre, pour son exploration philosophique des vertus. Elle y côtoie Homère, Benjamin Franklin et un certain Aristote – pas moins. Que dit MacIntyre ? Reprenant l’analyse de C.S. Lewis qui, non content d’être un écrivain et un professeur de littérature, fut aussi un brillant critique littéraire, MacIntyre démontre que les héros de Jane Austen incarnent les vertus aristotéliciennes rehaussées par le christianisme :

« C’est l’union des thèmes chrétiens et aristotéliciens dans un contexte social déterminé qui fait de Jane Austen la dernière grande voix imaginative efficace de la tradition de pensée et de pratique des vertus que j’ai essayé d’identifier. Elle se détourne des divers catalogues de vertus du XVIIIe siècle pour restaurer une perspective téléologique. Ses héroïnes cherchent le bien en cherchant leur bien dans le mariage. »

Plus loin, MacIntyre ajoute :

« La vision austenienne des vices et des vertus est donc largement traditionnelle. Être agréable en société est une vertu, comme chez Aristote, mais la romancière place plus haut, dans ses lettres comme dans sa fiction, la vertu d’amabilité, qui exige une réelle considération pour autrui, et non seulement l’apparence du respect dans les manières. Jane Austen est chrétienne et soupçonne donc tout l’agrément qui dissimule un manque d’amabilité. Elle loue l’intelligence pratique, sur le mode aristotélicien, et l’humilité, sur le mode chrétien. »

L’incroyable force et l’extraordinaire talent de Jane Austen consiste notamment, dès les premières œuvres publiées (Raison et sentiments, en 1811), dans la pleine maîtrise de son métier de romancière. Elle n’acquiert pas cette maturité qui vient souvent au bout de longues années et de beaucoup de travaux. Elle en est déjà habitée. Il lui suffit de la déployer de manière différente et c’est ce qu’elle fera à travers cette œuvre à la fois si marquante et si courte.

Un portrait de Jane Austen

Dans une petite biographie récemment rééditée, Un portrait de Jane Austen (2), David Cecil montre bien cette pleine maîtrise, allant même jusqu’à écrire :

« Sans maître ni guide en la matière, Jane Austen est parvenue à une maîtrise de la forme romanesque qu’aucun autre romancier anglais n’a égalée. Plus souvent que ses pairs, elle sait résoudre le principal problème formel qui se pose à tout écrivain : satisfaire les exigences rivales de l’art et de la vie, produire une œuvre qui soit à la fois une entité artistique harmonieuse et la représentation convaincante d’une réalité diverse et confuse ».

Venant d’un professeur de littérature à Oxford, l’analyse vaut compliment.

Dans l’excellente préface (et étonnante préface venant d’un tel homme) qu’il donne à la publication d’Amour et amitié (3), le premier récit écrit par le futur écrivain, alors qu’elle n’avait que 15 ans, Chesterton va encore plus loin que David Cecil, contrariant en quelques mots la statue romantique que certains ont voulu dresser d’elle :

« Jane Austen n’eut pas besoin d’être enflammée, inspirée, ou même animée, pour être un génie : elle l’était, tout simplement ».

Chrétienne et traditionnelle

Jane Austen, romantique ? Assurément non ! Chrétienne et traditionnelle, certainement. Le cinéma lui a-t-il alors joué un mauvais tour ? S’il a contribué à la faire connaître au-delà du cercle de ses lecteurs habituels et des frontières géographiques de la Grande-Bretagne, il a souvent confiné l’auteur d’Orgueil et préjugé dans une pose romantique. Au fil du temps, et au long des images, on a fini par oublier que l’écrivain avait elle-même stigmatisé les jeunes filles qui tombaient en pâmoison (Amour et amitié) et qu’elle avait également mis en cause très fortement les romans jouant sur les passions comme on s’amuse avec les cordes d’une guitare (Northanger Abbey). Entre la froide raison calculatrice et le romantisme échevelé, Jane Austen avançait plutôt ses personnages vers l’équilibre de la vertu aristotélicienne.

Mais soyons justes. Aussi bien dans Raison et Sentiments que dans les deux adaptations d’Orgueil et Préjugés, ni Elinor ni Elizabeth n’apparaissent comme des héroïnes soumises au jeu capricieux de leurs passions. Sur ce point, la fidélité du cinéma est totale.

Que lire ?

Où lire en français cette belle œuvre littéraire ? Autant que possible, il faudrait recourir à l’édition de la Pléiade (en deux volumes), réalisée sous la direction de Pierre Goubert, avec la collaboration de Pierre Arnaud et Jean-Paul Pichardie. Outre la qualité de la traduction, le jeu des notes permet vraiment de saisir la subtilité et l’art romanesque de Jane Austen dont on aura compris qu’il véhicule une perception qui nous est chère.

Chesterton constatait déjà que Jane Austen écrivait comme si la Révolution française, dont elle est une contemporaine, n’avait pas eu lieu. C’est à peine si l’on peut soupçonner dans ses romans que son pays est en guerre contre Napoléon et que les Alliés remportent une victoire définitive à Waterloo. S’il faut néanmoins aider le lecteur à retrouver le contexte dans lequel évoluent les personnages austiniens, c’est qu’ils appartiennent à un monde enfoui, disparu, encore plus inconnu que Waterloo et sa date précise.

Personnages de la gentry campagnarde, évoluant encore selon les codes de la société anglaise du XVIIIe siècle, différents de ceux qui allaient naître sous Victoria, les héros de Jane Austen ont besoin d’être expliqués aux lecteurs français. Non pas en eux-mêmes, car on peut certes lire Jane Austen sans ces explications. Mais avec celles-ci on goûte mieux, beaucoup mieux, la grande réussite austinienne. C’est certainement l’un des grands mérites de l’édition de La Pléiade qui s’ajoute à la qualité des nouvelles traductions.

Les exigences de Jane Austen

Un autre intérêt se trouve dans les appendices, peut-être plus réservés aux curieux et aux passionnés d’histoire littéraire. On trouve, par exemple, dans le volume II,  Sandition, le roman inachevé de Jane Austen et première version de Persuasion,, ainsi que l’étrange pièce d’Elizabeth Inchbald qui servit à l’écrivain d’inspiration pour Mansfield Park. Ajoutons que l’éditeur a eu la judicieuse idée de publier des extraits du reliquat de la correspondance de Jane Austen, celle du moins qui revêt un intérêt littéraire pour le lecteur d’aujourd’hui. Cette correspondance permet de bien situer les exigences de Jane Austen en la matière, qu’elle exprime dans le cadre d’un échange familial.

Dans son introduction à ce volume II des Œuvres romanesques complètes, Pierre Goubert note que l’œuvre de Jane Austen est aussi « une réaction au laisser-aller des mœurs ». Il l’explique et le détaille d’ailleurs en quelques lignes :

« On y retrouve la même opposition résolue au libéralisme sentimental, la même défiance à l’égard des penchants de la nature humaine (à laquelle se fiaient volontiers les adeptes de Rousseau), le même souci d’une éducation morale précoce destinée à inculquer de bons principes et à créer chez l’enfant la soumission à la discipline ».

Oserons-nous le dire ? C’est là aussi que se trouvent l’intérêt et l’actualité de l’œuvre de Jane Austen.

 

Jane Austen, Œuvres romanesques complètes, collection La Pléiade, NRF/Gallimard, deux volumes.

David Cecil, Un portrait de Jane Austen, Éd. Payot et Rivages, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 302 p., 9,15 €.

Jane Austen, Amour et amitié, Éd. Payot et Rivages, coll. « Rivages Poche », 96 p., 5,10 €.

 

 

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