Un été avec les grands écrivains : P.D.James

Rédigé par Philippe Maxence le dans Culture

Un été avec les grands écrivains : P.D.James

Devenue l’une des reines du roman policier britannique, P.D. James mérite assurément que l’on s’attarde à son œuvre qui par touches discrètes révèle bien sa foi.

C’est une tradition anglaise : le roman policier, souvent perçu comme un genre mineur pour hall de gare, fréquente parfois les églises et les sacristies. Le plus célèbre des exemples à ce jour reste bien sûr Father Brown, le prêtre détective de Chesterton, traduit dans toutes les langues et même porté à l’écran sous les traits d’Alec Guinness. Mais le roman policier britannique ne se limite pas au délicieux petit curé chestertonien. Peu connu en France, Mgr Ronald Knox, ami de Chesterton et d’Evelyn Waugh, fils de l’évêque anglican de Manchester, converti au catholicisme, s’est adonné au roman policier. Jean Bourdier, spécialiste du genre, rappelle même, dans Histoire du roman policier, que Knox fixa quelques règles du « bon » policier, canons que Bourdier s’empresse d’ailleurs de dénoncer. Parmi les femmes, Dorothy L. Sayers, créatrice de lord Wimsey, ne s’arrêta pas au policier et retrouva la foi de son enfance sous l’action de la lecture de Chesterton et consacra les dernières années de sa vie à une traduction de Dante.

« Detection club »

Chesterton, Knox, Sayers, Christie et bien d’autres d’ailleurs, formèrent dans les années trente le Detection club, qui rassemblait les auteurs de policiers reconnaissant certaines lois du genre. Ces auteurs en vinrent même un jour à écrire ensemble un roman policier, L’Amiral Flottant. Héritier de ces auteurs des grandes heures du policier anglais, P.D. James a su imposer un style, un héros, une ambiance, dans un genre très convoité. Membre elle-même du Detection club qu’elle a présidé en 1972, elle a commencé sa carrière par une véritable énigme pour les critiques littéraires.

Qui se cachait, en effet, derrière les initiales de P.D. James ? Un homme ? Une femme ? D’emblée, nombre de critiques (par habitude machiste ?) penchèrent pour un auteur masculin. C’était avoir lu trop vite À visage couvert, le premier livre de P.D. James. Surtout, c’était ne pas avoir remarqué qu’il fallait suffisamment de finesse et d’expérience de la douleur pour avoir imaginé son héros à la fois comme un policier et comme un poète. P.D. James s’est lancée tardivement dans l’écriture. Elle a connu la maladie et la mort d’un mari aimé, la nécessité de travailler pour nourrir sa famille. Elle a fréquenté la mort dans ses divers emplois para-médicaux. Mais elle a eu aussi besoin d’un héros qui témoigne que la vie, dans sa complexité, recèle une part de mystère et d’ouverture sur un ailleurs : poésie, métaphysique, foi. Et Adam Dalgliesh apparut sur la scène du policier britannique.

Le droit à l’existence

Au fil du temps et des ouvrages, P.D. James va placer son héros dans des situations où la foi de sa créatrice transparaît. Il n’y aura pas un ouvrage sans une mention de l’Église de Grande-Bretagne, sans un coup d’œil à la question métaphysique de l’existence de Dieu ou à la conduite des uns et des autres par rapport à la morale traditionnelle. Et le tout sans fausse pudeur. P.D. James connaît le monde moderne, ses tentations, ses bas-fonds, ses détresses, la part sombre de son visage. Elle se sait et se veut héritière d’une Dorothy L. Sayers par exemple, qu’elle a lue et qu’elle admire. Mais elle sait que le monde d’aujourd’hui a changé. Non seulement dans ses façons de tuer (nous sommes dans un roman policier), non seulement dans les mobiles du crime (qui ne se réduisent pas seulement à la haine mais ouvrent une porte étrange à l’amour), mais également dans les conditions et l’oppression de la vie moderne.

Au delà, pourtant, P.D. James estime que

« chaque être humain, qu’il soit désagréable, indésirable ou même dangereux pour la société, a le droit de vivre son existence jusqu’à son terme ».

Dans la remarquable introduction au premier tome des œuvres de P.D. James (Intégrale, tome 1, Éditions du Masque), François Rivière a tout à fait raison d’écrire qu’« il convient d’aller voir au-delà d’une attitude résolument chrétienne ». Les romans de la baronne James « rendent compte avec éclat des états d’âme d’un écrivain aux exigences philosophiques plus subtiles et plus délicates mais aussi plus discrètes que celles de la plupart des auteurs de sa sorte ». États d’âme portés d’ailleurs par une écriture tout en finesse, résolument classique qui rattache le roman policier contemporain à ses prédécesseurs, dans un déroulement quasi organique, sans rupture ni nostalgie.

« High Church »

Mais la foi de Phyllis Dorothy James, quelle est-elle ? On aurait envie de répondre comme le fit un jour T.S. Eliot pour se définir : « je suis classique en littérature, royaliste en politique et anglocatholique en religion ». Le portrait – sommaire – convient parfaitement à la créatrice de l’inspecteur Dalgliesh. Sa foi se nourrit des traditions de la Haute-Église, cette branche de l’Église d’Angleterre, tiraillée en partie par un traditionalisme fixiste qui la soude à l’anglicanisme et l’attirance pour le catholicisme. Un roman de P.D. James, Meurtres en soutane, est révélateur de cet attachement. Certes, il est toujours abusif et rapide de réduire un auteur aux sentiments de son héros ou au cadre dans lequel l’auteur place celui-ci.

Reste qu’en faisant évoluer Adam Dalgliesh dans le cadre d’une maison de formation de la High Church, P.D. James laisse bien entrevoir ce qui apparaît en filigrane dans ses autres romans : son attachement à une foi enracinée dans une tradition. Au-delà, transparaît sa conception même du monde. Comme elle l’explique, la finalité d’un roman policier est d’apporter « de l’ordre et de la raison en un monde de plus en plus désordonné ». Ne serait-ce pas aussi ce que recherchent ses lecteurs ? Cet ordre dont saint Augustin disait qu’il est l’autre nom de la paix.  

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