Des diverses manières d'interpréter l'actualité

Rédigé par Anne Bernet le dans Culture

Des diverses manières d'interpréter l'actualité

Le terrorisme islamiste n’en finit plus de frapper. Signe que le phénomène fait désormais partie du quotidien des Français, il devient sujet de romans …

Jacques Attali est bien informé. C’est pourquoi le dernier ouvrage qu’il a signé, fiction intitulée Premier arrêt après la mort (Fayard ; 297 p ; 19 €.) pourrait retenir l’attention de lecteurs en quête de clefs pour déchiffrer l’actualité. Ce n’est pas tout à fait le cas. Tandis que l’Europe est en proie à une vague d’attentats islamistes sans précédent qui contraint, sous la pression de populations exaspérées, les gouvernements à prendre des mesures drastiques, la France est étrangement préservée. Jusqu’à cette aube d’été 2018 où un cadavre mutilé et calciné est découvert sous un abribus, bientôt suivi de beaucoup d’autres. Seul indice abandonné près de chaque dépouille, un vers énigmatique d’un jeune écrivain britannique tué stupidement à la veille de l’armistice, cent ans plus tôt.

Une enquête pas comme les autres…

Dotée d’un physique de rêve qui dissimule sa brillante intelligence, le commissaire Fatima Hadj se voit confier cette enquête avec mission de rassurer des Français saisis de panique car la mystérieuse organisation coupable de ces crimes leur promet « un désastre » à brève échéance. Mais, tandis que les fuites se multiplient dans son propre service, et qu’elle éprouve une attirance croissante envers un mystérieux émissaire de l’Élysée, le commissaire Hadj commence à se demander si elle ne serait pas au cœur d’un jeu malsain destiné à déstabiliser le brillant jeune Président de la République …

Sur ce fil conducteur efficace, l’auteur, bien qu’il aille trop vite et bâcle des situations prometteuses, plaque des personnage tellement archétypaux de la société actuelle qu’ils en deviennent crédibles, et les manipule avec l’allégresse de l’habitué des coulisses du pouvoir. Mais le plus intéressant n’est pas là car, pour certains, les méchants ne sont jamais ceux que l’on croit. Jacques Attali veut donner une leçon de morale politique ; elle tombe à plat dans le contexte actuel, une majorité de gens préférant incontestablement leur sécurité à l’intangible observation de règles que l’adversaire refuse. Cependant, l’on comprend bien que le seul crime, ici, est de ne pas respecter les « principes républicains », érigés en dogmes. D’ailleurs, tels des hérétiques, leurs violateurs finissent brûlés vifs. Tout un programme … Mais rassurons-nous : il est invraisemblable d’imaginer un seul instant l’un des puissants qui nous gouvernent trouver l’incroyable audace, à l’instar du chef de l’État du roman, d’attenter, serait-ce au nom du salut public et de la patrie en danger, aux sacro-saintes lois de la République divinisée.

Des silences et des hommes…

Les mauvaises mœurs que Carine Marret prête, dans un autre roman, Des silences et des hommes  (Le Cerf ; 325 p ; 19 €.), à notre classe politique, sont davantage crédibles, hélas. Lorsque Amaury Vauban s’est écroulé dans une chapelle latérale de Notre-Dame de Paris et y a rendu l’âme, l’on a cru à une mort prématurée, tragique, mais naturelle. Ce n’était pas le cas : on l’avait empoisonné. Or, Vauban, ex-bras droit d’un ancien ministre des Affaires étrangères, n’était pas n’importe qui et, bien qu’un été caniculaire ait éloigné la plupart des « huiles » d’une capitale où l’on suffoque, l’on ne tardera pas, en hauts lieux, à s’inquiéter des remous que son décès va provoquer. N’en savait-il pas beaucoup, voire trop, sur certains événements ayant entouré, quelques mois plus tôt, le terrible attentat islamiste qui frappa la gare Montparnasse ?

Pour la circonstance, le commissaire Levigan, qui enquêta autrefois sur la mystérieuse disparition du brillantissime Théophile Vauban, frère cadet du défunt, appelé en renfort par la PJ parisienne, doit un temps quitter Nice. En acceptant de regagner la capitale, il sait qu’il lui faudra renouer avec les intolérables souvenirs liés à la perte de son unique enfant, et composer avec cette terreur panique de la fuite du temps, de la fugacité de la vie et du deuil qui font de son existence un supplice. Se plonger dans les dossiers secrets de Vauban, les arcanes imprésentables de la politique, nationale et internationale, les turpitudes politiciennes, ne réconciliera pas le flic désenchanté avec l’humanité …

Carine Marret, qui signe la cinquième enquête de Levigan, a gagné en maîtrise, tant de la psychologie que de la narration et cet opus, sur fond de terrorisme et de magouilles, est cruellement crédible. Malheureusement, il y manque une dimension spirituelle, quand même tout s’y prêterait et c’est dommage.

Les signes des derniers temps

Un reproche que ne risque pas de mériter Érick George-Égret, auteur d’une autre politique-fiction, Les voyageurs noirs (Le Rocher ; 365 p). George-Égret poursuit, lui aussi, une série, initiée sous pseudonyme, qui compte déjà deux titres, La Trace, le Signe de l’Archange, mettant en évidence avec un beau courage les signes des derniers temps et du grand combat eschatologique en train de se livrer. Ses héros, dans l’indifférence d’une société incapable d’en saisir les enjeux, doivent, seuls ou presque, incarner le camp du bien et de la lumière face aux forces du mal et, à vues humaines, la victoire est loin d’être au rendez-vous. D’ailleurs, les courageux qui s’y sont risqués l’ont payé de leur vie, tel le commissaire Dorval, disparu dans la Baie du Mont Saint-Michel alors qu’il enquêtait sur d’étranges événements autour de la citadelle de l’Archange.

Depuis la mort de son époux, Catherine Dorval noie son chagrin dans le travail. Cette médiéviste aux compétences internationalement reconnues s’est découvert une passion : l’étude du Suaire de Turin. Elle ignore que son travail inquiète au plus haut point une mystérieuse secte islamiste. Car, au lendemain de sa victoire de Hattin, en 1187, Saladin eut la révélation que le Linceul de Jésus serait, un jour, l’ultime rempart de la chrétienté agonisante et interdirait  la victoire musulmane. Dès lors, la solution s’imposait au sultan : détruire le Suaire. Les Voyageurs Noirs, tueurs formés à se fondre parmi les Infidèles, ont été crées dans ce but unique. Pourtant, depuis neuf siècles, malgré leurs efforts et leurs sacrifices, jamais ils n’y sont parvenus. Or, l’heure du dernier affrontement a sonné.

Catherine Dorval, parce qu’elle a détecté, derrière les accidents dont le Linceul fut victime au fil du temps, une volonté criminelle, est seule susceptible d’empêcher la réussite du projet. Pour l’empêcher de parler, les « Voyageurs » ne reculeront devant rien, persuadés de leur victoire, car vit-on jamais une mère, sommée de choisir entre la vie de ses enfants et une vieille étoffe tachée de sang, hésiter ?

Et cependant …

L’intrigue, bien menée, s’appuie sur une solide documentation historique et scientifique. Surtout, elle oblige à se poser une question plus que jamais essentielle pour tout chrétien : jusqu’où irions-nous pour demeurer, quoi qu’il en coûte, dans le camp de Dieu ? La véritable actualité, urgente, est de nous le demander.

 

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