Appel passionné pour le retour au réel
ou petite apologie du bûcher

Rédigé par Dominique Boily le dans Religion

Appel passionné pour le retour au réel <br> ou petite apologie du bûcher

Avez-vous déjà essayé de convaincre un professeur de mathématiques qu’un triangle a bel et bien trois côtés ? Imaginez qu’il vous réponde, fort élégamment et d’un ton respectueux, qu’il comprend votre opinion mais que d’autres le voit autrement. Comment réagiriez-vous ? Lorsque l’évidence ne suffit plus, il faut parfois hausser le ton.

À la suite de notre protestation auprès des autorités diocésaines dans le cadre du triste épisode de l’araignée géante sur la cathédrale, un respectable prélat (1) a eu la gentillesse de nous répondre et de nous inviter à discuter. Nous nous sommes donc présentés au Centre diocésain à l’heure dite. Il va sans dire que, une fois n’est pas coutume, nous étions un peu mal à l’aise. Le scout est toujours prêt, certes, mais pour cette cour d’honneur épiscopale, aucun froissartage, tout habile soit-il, réussirait à nous extirper d’une discussion que nous redoutions à plus d’un égard.

L'évidence, cette inconnue…

La tâche consistait à tenter de convaincre un prélat, objectivement en autorité sur nous, d’une chose qui relève pourtant de l’évidence. La mission ne s’annonçait pas facile puisque, dans les médias, le diocèse n’avait exprimé aucune excuse ou regret pour l’évènement en tant que tel. L’archevêque d’Ottawa s’était même prononcé publiquement à plusieurs reprises sur la question. Dans une entrevue au Canadian Catholic News, il avoua qu’il anticipait quelques critiques, mais qu’il pensait que ce serait « minime », car la présence de l’araignée près de la cathédrale n’avait rien de dégradant (2).

En réponse aux centaines de coups de téléphone et de courriels de plaintes, l’archevêque s’est limité à une déclaration quelque peu ambiguë :

« Je regrette que nous n’ayons pas suffisamment compris que d’autres le verraient d’une manière aussi différente. Je dis à ceux qui sont choqués que je comprends que cela ait été troublant pour eux [...]. » (3)

Cependant, jamais il ne remit en doute la décision de participer à cette utilisation indigne et profane d’un lieu consacré au culte, en d’autres mots, d’avoir commis un sacrilège.

Cartes sur table

La discussion se déroula sur un ton cordial. Je fus reçu avec gentillesse par ledit prélat qui, cherchant à aller droit au but (à notre surprise et à son crédit), ouvrit la discussion :

« Alors vous pensez que j’ai commis personnellement un sacrilège ?

- Oui, Excellence. »

Le moment est grave si l’on y réfléchit quelque peu. La logique nous apprend que lorsque deux propositions sont directement contraires, l’une est nécessairement vraie, l’autre nécessairement fausse (4). Comme notre prélat soutient qu’il n’a pas commis de sacrilège et que nous soutenons le contraire, il en résulte nécessairement que l’un de nous a tort.

Si c’est lui, et qu’il a donc réellement commis un sacrilège, s’ensuivent de très sérieuses conséquences sur son âme qui pourraient, puisqu’il s’agit d’un péché très grave, avoir un impact sur son éternité (5). De plus, comme l’acte fut public et volontairement médiatisé, un certain nombre de conséquences canoniques devraient être envisagées, dont, au strict minimum, la nécessité dictée par la justice de s’amender publiquement et de faire une réparation publique proportionnée.

D’un autre côté, si c’est nous qui avons tort, nous sommes en train de faire une énorme gaffe, c’est-à-dire accuser les prélats du diocèse, d’avoir commis un très grave péché. Or, nous ne sommes pas seuls, mais bien le représentant des centaines de fidèles scandalisés ayant contacté le diocèse pour dénoncer le sacrilège. Comme nous avons publiquement dénoncé la chose, si nous sommes dans l’erreur, notre faute est encore plus grande, ce qui peut aussi avoir de très graves conséquences sur notre âme et celles de nos collaborateurs. Bref, comme disaient les astronautes d’Apollo XIII : « Houston, we have a problem. »

Saint Antoine, patron des « objets » perdus

Quelle ne fut pas ma surprise de constater qu’à aucune reprise le prélat ne chercha à nous convaincre du bien-fondé de sa position. Il a bien énoncé qu’il ne croyait pas avoir commis de sacrilège, mais n’a jamais cherché à nous expliquer (6) pourquoi cela n’en était pas un. Malgré sa grave responsabilité devant Dieu pour le salut de notre âme, jamais il n’a tenté non plus de nous détromper ou d’essayer de nous faire voir où nous commettions une erreur de raisonnement (7).

Alors que nous lui demandions, directement, comment il pouvait soutenir qu’il n’avait pas commis de sacrilège alors que la définition du catéchisme correspond mot à mot à ce qui s’est passé, il n’a pu répondre qu’en citant divers éléments circonstanciels ayant mené à sa décision (8). Puis, rapidement, il chercha à revenir dans le confortable monde des perceptions.

« Vous voyez ça de telle façon, mais d’autres le voient autrement… On a le droit de pas être d’accord… etc., blablabla… »

Évidemment, nous avons cherché à revenir sur la réalité objective. Peu importe ce que vous ou moi ou ma belle-mère en pense, reste qu’il doit y avoir une réponse objective à la question. Y a-t-il eu sacrilège ou non ? Est-ce un acte de vertu de mettre une araignée de 13 mètres représentant les maléfices sur le toit d’une cathédrale ? Rien n’y fit. Aucune façon de discuter de la question de manière objective. Aux appels désespérés pour retrouver l’objet perdu dans le Sahara de la subjectivité, répondait un vague écho de perceptions diffuses et plus ou moins cohérentes.,D’aucuns auraient commencé, illico, une neuvaine à saint Antoine pour retrouver l’objet perdu.

Objectophobie (9)

Loin que de n’être qu’une exception, cet échange est bien le symptôme d’une objectophobie (sic) généralisée et carabinée dans l’Église. Combien de fois avons-nous vu la hiérarchie ecclésiale devant l’esprit du monde et ses chimères, se taire ou, pire, dire des généralités absconses sans grand rapport avec la question. Dès que le sujet demanderait de conclure logiquement que tel comportement est bien ou mal ou que telle proposition est vraie ou fausse, de manière objective, formelle et rationnelle, on assiste à une danse conceptuelle dont la chorégraphie réclame des contorsions dignes d’une pieuvre en pleine crise d’épilepsie (10).

Le Père Bonino, o.p., avait savamment décrit ce même problème dans les premières lignes de sa préface au puissant livre, Le Mystère de l’être, du Père Louis-Marie de Blignières, fsvf :

« Un problème assez semblable à celui de la quadrature du cercle obsède nos contemporains. Le voici : comment, face à l’action dissolvante qu’exerce l’individualisme sur le lien communautaire, assurer, d’une part, un minimum de cohésion sociale et de convivialité parmi les hommes, tout en évitant, soigneusement, d’autre part, la référence à la vérité objective, rationnelle et normative, expression de la nature même des choses. On suppose, en effet, que cette référence présente le double inconvénient d’être illusoire et surtout d’être dangereuse, dans la mesure où la prétention à la vérité est, comme on va répétant, le ressort de toutes intolérances et la matrice de toutes les violences. De fait, il faut concéder qu’ainsi posé, le problème est insoluble. » (11)

Ce n’est pas un hasard mais bien plutôt le résultat programmé d’un choix philosophique et idéologique. On n’étudie plus la philosophie réaliste dans les séminaires. On l’a remplacé par un ensemble de vagues principes de morales situationnistes et de considérations psychologiques :

« Il Nous reste à dire quelques mots du réformateur. Déjà, par tout ce que Nous avons exposé jusqu’ici, on a pu se faire une idée de la manie réformatrice qui possède les modernistes ; rien, absolument rien, dans le catholicisme, à quoi elle ne s’attaque. Réforme de la philosophie, surtout dans les Séminaires : que l’on relègue la philosophie scolastique dans l’histoire de la philosophie, parmi les systèmes périmés, et que l’on enseigne aux jeunes gens la philosophie moderne, la seule vraie, la seule qui convienne à nos temps. Réforme de la théologie : que la théologie dite rationnelle ait pour base la philosophie moderne, la théologie positive pour fondement de l’histoire des dogmes. » (Saint Pie X, Pascendi, n. 52.)

Puis, progressivement, en prenant des distances par rapport à la philosophie réaliste, c’est à la réalité tout court, puis, par conséquence logique, à la théologie même que nos élites ont renoncé.

« Dans beaucoup d’écoles catholiques, au cours des années qui suivirent le Concile Vatican II, on a pu remarquer à ce sujet un certain étiolement dû à une estime moindre, non seulement de la philosophie scolastique, mais plus généralement de l’étude même de la philosophie. Avec étonnement et à regret, je dois constater qu’un certain nombre de théologiens partagent ce désintérêt pour l’étude de la philosophie. ( ... ) » (aint Jean-Paul II, Fides et Ratio, n. 61.)

Et les conséquences sont abyssales. Certains pourraient voir en ces considérations, que des questions pointues, complètement farfelues, n’intéressant personne. Il s’agit pourtant de défendre les assises intellectuelles de l’Occident et de l’Église. Et en même temps que nous dénonçons une maladie mortelle, nous en cherchons la cure puisqu’il vaut mieux mourir que de laisser périr ce patient.

Grand-papa, je pourrais vous parler ?

Dans la vie de tous les jours, nous avons autorité sur plusieurs professionnels qui doivent nous informer de questions complexes. Nous avons coutume de leur demander de nous expliquer les choses simplement comme il le ferait pour leur grand-père. Par ce moyen imagé, nous cherchons à les inciter à simplifier les explications présentées pour que nous puissions y comprendre quelque chose, et éventuellement prendre des décisions en conséquence. Je m’applique donc la même médecine et vais essayer de résumer la situation à feu mon grand-père.

Permettez-moi d’abord, en aparté, d’évoquer la mémoire de Gérard Boily. Né en 1893, mort avant ma naissance, valeureux cultivateur, il s’est battu pour son pays pendant la Première Guerre mondiale (12). Fier catholique, comme tous ses contemporains, il reçut en héritage, et fit fructifier à sa manière, la Vérité entière par les mains de l’Église. Il est mort pieusement dans un monde, au début des années soixante-dix, qui commençait à l’effrayer.

« Cher Grand-Papa, comment t’expliquer ce qui vient de se passer à Ottawa. Notre diocèse a accepté d’installer une araignée mécanique de 13 mètres, symbolisant l’union des forces du mal, sur le toit de la cathédrale de la capitale du pays. Ils ont fait ça pour participer aux fêtes du 150e anniversaire du Canada. Attends, ne te retourne pas trop vite dans ta tombe… ce n’est pas tout, y’a pire. Les prélats responsables de ladite cathédrale n’y voient pas de problèmes et furent même surpris qu’il y ait des surpris… »

Rien qu’à nous imaginer le visage hagard de pépère (13), étourdi par les nombreuses vrilles in sepultura, nous déclarons forfait. Jamais nous n’arriverions à lui expliquer.

J’ai donc demandé la question à notre prélat.

Dites-moi, Excellence, que lui diriez-vous, à cet homme venu du passé, qui partage pourtant la même foi (14) ? Comment lui expliquer ce qui a pu se passer pour que, non seulement vous ayez fait pareille chose mais, plus incroyable encore, a posteriori et visiblement à jeun vous n’y voyez toujours aucun problème ?

Le prélat, souriant, m’a répondu :

« Ah, mais il faut être de notre temps… ».

S’ensuivit un long et pénible silence.

Promenade dans les charmants sentiers de l’absurde pour prendre une bouffée d’air du temps

Avouons humblement que nous sommes toujours un peu sonnés par cet argument (15). Que veut-on dire par « être de son temps » ? On doit être à la fois poète et exégète pour comprendre car celui qui vous torpille ainsi, sans nécessairement le réaliser, compte en fait sur la principale force de ce sous-argument, à savoir la confusion.

Lorsqu’on nous supplie d’être de notre temps, on ne nous demande pas de nous mettre au goût du jour côté technologique. On ne vous reproche pas d’être trop peu présent sur Twitter ou de ne toujours pas avoir connecté son réfrigérateur sur internet. On sous-entend quelque chose de beaucoup plus sérieux.

Il s’agit en fait d’une terrible mise en demeure, d’un avertissement conceptuel d’une immense importance. On vous pointe le poste frontalier d’un nouveau continent, aux dimensions variables, constamment à la dérive et à la population indéterminée. Bienvenue en « Aggiornamento » ! Tout ici a changé, et très sérieusement changé. On doit carrément parler de saut quantique.

Le prospectus touristique ne manque pourtant pas d’intérêts. En « Aggiornamento », les choses sont amusantes. On marche sur les mains, sans faire grand cas des problèmes de tendinites. Avec un système universel de santé publique, après tout, pourquoi s’en soucier. On chante nuit et jour, on joue du tam-tam et chacun peut faire ce qu’il veut. Les femmes ont enfin atteint l’égalité avec les hommes et embrassé leurs mœurs vestimentaires. Les hommes, quant à eux, ont enfin atteint l’égalité avec les ânes, et embrasser leurs mœurs intellectuelles. Fini les impératifs contraignants de la nature. Chaque matin, on décide de la température par sondage d’opinion. Pour faire la fête, on installe des insectes mécaniques géants sur les églises. On élève la transhumance et le parricide symbolique à la dignité de liturgie nationale. Et je vous rassure, on y parle français ! Bien que les mots aient la même consonance et la même orthographe, leur signification est fluctuante et s’adapte aux circonstances, aux aléas du moment. Personne ne se connaît, personne ne se comprend, mais tous se respectent.

À « Aggiormento », on répète que l’Église n’a pas changé, pas d’un iota. Mais on n’a jamais vu de procession. On vous dit que le dépôt de la foi est le même, mais on ne saurait trouver un homme à genoux.

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Après avoir déclaré qu’il fallait être de notre temps, notre très gentil prélat, a respecté un moment de silence. Il a sûrement vu l’effet de son argument sur mon visage attristé. J’ai eu l’impression qu’il était monté en esprit au sommet du clocher de sa cathédrale, tout près d’où il avait laissé placer l’araignée. Vu son âge, contrairement à nous, il n’est pas né en Aggiornamento. Il est né, a été baptisé et a même été ordonné sur le même continent que notre grand-père. J’ai eu l’impression, fugace, qu’il avait cherché à évaluer la distance entre eux deux…

Secondes de silence où résonne le râle déchirant d’une conscience à l’agonie… J’ai eu envie de pleurer. Je crois que lui aussi. Il changea de sujet et, après m’avoir invité à un ensemble d’activités diocésaines – sûrement louables, je n’écoutais plus du tout – je me suis levé, ai embrassé son anneau, et suis parti l’âme lourde.

Confiance et solution

Indécrottable fan du club de l’Être, notre confiance dans les gens, et spécialement en ceux qui nous gouvernement, dépend radicalement de leur attachement au réel. Il y a à peine trois jours, nous étions confortablement en train de dormir dans un avion faisant la liaison Montréal-Venise. Ce sommeil réparateur fut en bonne partie rendu possible par l’importance, Dieu merci, que les professionnels de l’aviation accordent toujours au réel (16).

Pouvons-nous aujourd’hui, fidèles catholiques, avoir confiance dans une hiérarchie religieuse dont plusieurs de ses membres n’ont pas été formés dans une philosophie réaliste et qui, dans bien des cas, ne semble même pas avoir d’intérêt pour la chose. Aimer le réel, c’est aussi avoir le courage de voir les récifs quand ils sont à veille de nous mettre en danger. Nous sommes chrétiens. Voilà notre gloire. Aussi, nous avons l’avantage de connaître la fin du match. Le score final est Dieu 1 - Monde 0. Bon, une fois qu’on a le tuyau, il ne reste qu’à tout vendre pour le parier sur la bonne équipe, question de boire la Coupe éternelle du championnat céleste.

Jusqu’au bûcher… exclusivement

Je propose deux voies de réflexion pour une solution potentielle.

D’abord, la prière. Mais pas une prière désincarnée. Il nous faut prier en sachant clairement ce que nous demandons. La Sainte Vierge à la rue du Bac nous a clairement indiqué que les rayons non illuminés sortant de ses mains représentaient des grâces qu’on oubliait de lui demander. Or, l’un de ses rayons, c’est celui de la peur !

Oui, nous devons demander la grâce de la peur pour nos élites religieuses. N’en doutez pas, la peur est absolument essentielle sous bien des aspects. Premièrement d’un point de vue simplement naturel.

Tout parent sait que la peur du châtiment est un puissant moteur d’action pour encourager au bien. Tant que l’enfant n’est pas réellement libre, c’est-à-dire mû par l’amour du bien en soi, il aura besoin de la peur pour diriger son action. Il en va de même pour chacun d’entre nous en ce qui concerne la vie de tous les jours. Combien de fois la peur du châtiment, que ce soit sous forme d’amende ou de la crainte du simple regard désapprobateur de notre prochain, nous aura permis d’éviter la faute que nous allions commettre. L’argument fallacieux par lequel on excusait malicieusement et par avance une faute pas encore commise s’évanouit rapidement devant la peur du châtiment. L’homme devient soudainement beaucoup plus sérieux.

Ce qui est vrai d’un point de vue naturel, l’est aussi, l’est plus encore, d’un point de vue surnaturel. Vous avez tremblé quand j’ai parlé de l’enfer, sachez que j’ai tremblé avant vous disait saint Augustin. « La Crainte de Dieu est le commencement de la sagesse » (Proverbes 1, 7) nous dit l’Écriture. « Heureux celui qui craint le Seigneur » (17) chante les moines aux vêpres du mercredi soir ! Cette peur sainte, tantôt crainte servile, imparfaite mais bonne, tantôt crainte filiale, saura aussi nous protéger de nous-même, de cet homme déchu.

Et aux grands maux, les grands remèdes. La Tradition de l’Église nomme attrition ce repentir d’avoir offensé Dieu causé par un motif humain tel que la honte ou la crainte du châtiment. Plus la cécité est profonde, plus la peur doit être proportionnée pour espérer un retournement de l’homme aveuglé. Pendant l’Inquisition, c’était souvent cet ultime avertissement qui amenait plusieurs à reconsidérer sérieusement leur position erronée. Devant la crainte de pareil supplice, même les plus audacieux ont tendance à examiner leur conscience et à faire le compte… Tout d’un coup, la théorie échafaudée à coup de réflexions approximatives et éthérées perd son charme lorsque considérée du point de vue du condamné. La bêtise, pour une fois, a la décence de fermer sa gueule.

Or, nos élites religieuses n’ont plus peur de rien. Elles n’ont pas peur de perdre leur âme, elles n’ont pas peur de perdre leurs églises. Elles n’ont pas peur d’offenser leur Dieu. En « Aggiornamento », on a proscrit toute forme de peur, sauf celle de déplaire à l’esprit du monde. Privé de ces saintes craintes, essentielles pour qui n’est pas un saint, on peut sans problème s’imaginer vivre dans un monde virtuel sans grand rapport avec le réel.

Il faut donc qu’ils commencent à avoir peur. Vraiment peur. Pour leur bien et pour le nôtre. Il nous faut quelque chose qui leur fasse le même effet que le bûcher de l’Inquisition produisait dans l’âme des pécheurs endurcis. Le jour où les membres de la hiérarchie ecclésiale auront peur de se damner ou auront peur de perdre la vie ou la vie de ceux qu’ils aiment… peut-être retrouveront-ils le sens du réel. Le sens de la Crèche.

Prions ; oui, prions chers amis pour la grâce de la peur. La peur qui vainc le tort et la torpeur. Peur qui fait office de passeport pour sortir sans crainte d’Aggiornamento.

Les mains dans la pâte

La prière ne suffit pas. Le bienheureux Père Brottier disait « Prier et agir ! Avec cela on aplanit des montagnes » (18). En effet, ce serait faire trop peu que de seulement prier. Non, il faut aussi reconnaître que nous aussi nous baignons dans un monde où le réel nous a été subrepticement enlevé. Bien nourris, embarrassés par des considérations d’une superficialité parfois gênante, nous vivons tous dans cette atmosphère de confort qui ramollit tout et nous fait prendre de malsaines distances par rapport à la réalité des choses. Qui pourrait aujourd’hui accepter les sacrifices élémentaires exigés de nos pères ? Il faut donc avoir le courage d’affronter ce qu’un grand prédicateur a appelé « la morsure du réel » !

Voici une petite liste, non exhaustive, qui pourrait nous guider.

-  Au lieu de regarder la télé, faisons un pèlerinage à pied (19) suffisamment long pour nous rappeler le sens des distances.

-  Au lieu de faire un don à un organisme de charité sur internet, sortons de chez nous et allons aider un pauvre, en personne, en lui demandant son prénom et en nous intéressant à lui. Pourquoi ne pas l’inviter à manger chez nous, lui qui ne pourra nous récompenser que dans la maison du Père.

-  Abonnons-nous à un journal version papier, comme L’Homme Nouveau, citadelle de réalité. Pour toucher un produit physique et ainsi mieux communié aux efforts charnels de ses artisans.

-   Offrons notre temps, pour nous engager sans retour, pour soutenir une maman de famille nombreuse ou une école hors contrat.

Bref, acceptons de souffrir. Acceptons de découvrir le monde qui nous entoure, j’entends le vrai, tel qu’il est et non tel que nous aimerions qu’il soit. La vie n’est pas une image d’Épinal mais un long pèlerinage. Voie étroite, laborieuse, mais illuminée par ces joies vives, humaines et spirituelles, connues, aimées et élevées par le Christ Lui-même.

En « Aggiornamento », on n’aime beaucoup nous parler d’amour. Mais aimer, c’est souffrir. Aimons, prions, souffrons et le Seul qui Est, nous fera la grâce d’être avec Lui.

 


Notes :

1. Il ne me semble pas utile d’identifier ce prélat pour les besoins de mon article. Premièrement, nous éviterons de médire contre lui sans que cela ne soit nécessaire. Deuxièmement, plus important encore, ce que nous cherchons à dépeindre relève tellement du lieu commun de la nova lingua ecclésiale, que l’identification de tel prélat est parfaitement inutile puisqu’il n’est qu’une observation sur un graphique où le coefficient de régression est de 1.

2. Cité dans l’article de Présence info consulté dans http://presence-info.ca/article/culture/l-archeveque-d-ottawa-critique-apres-l-installation-d-une-araignee-geante-sur-sa-cathedrale

3. Voir note 2 pour la référence. Veuillez noter, au Canada français, être choqué signifie « être en colère ».

4. « Lorsqu’on expose cette doctrine à des esprits ondoyants, incapables de fixer fortement leur attention sur la valeur d’un principe, ils répondent assez souvent aujourd’hui par le cliché en usage : “il y a peut-être une doctrine plus nuancée”. Ce mot à la mode a quelque chose de magique pour eux ; il permet d’échapper à l’étreinte du principe de contradiction comme s’il pouvait y avoir un milieu entre deux propositions contradictoires », R.P. Garrigou-Lagrange, o.p. (Revue Thomiste, 1938, p. 711). Nous connaissons l’argument que présenteraient ici les tenants de la logique symbolique. Nous leur promettons une bière, un de ces quatre, pour les aider à solutionner leurs sophismes. Malheureusement nous n’avons pas l’espace requis pour le faire ici, et nous aimons la bière.

5. Une lecture de L’Enfer de Dante suffira à nous faire réfléchir sur le sort des prélats qui meurent après avoir commis des sacrilèges.

6. Ou à lui-même…

7. Combien de pseudo-charités sont ainsi déguisées pour des bals masqués qui n’ont rien de drôles. La charité se vit dans la vérité ou elle n’est que grimaces de saltimbanques.

8. Il cherchait à faire jouer le poids des circonstances comme pour diminuer une faute qu’il prétend pourtant ne pas avoir commis… En effet, si l’acte est bon ou neutre, pourquoi faudrait-il l’expliquer par les circonstances ?

9. J’assume l’euphonie douteuse du barbarisme pour exploiter le champ conceptuel des phobies à la mode. Nous nous dépêchons donc de baptiser ce néologisme craignant qu’il ne survive guère plus que cet article. Nous lui souhaitons tout de même bon vent.

10. Je conseille à mes enfants de se lancer dans l’ethnographie religieuse pour l’étude des danses rituelles ecclésiales actuelles.

11. Père Bonino, Préface à Louis-Marie de Blignières, Le Mystère de l’être. L’itinéraire thomiste de Guérard des Lauriers, p. 7, Vrin, 2008, 464 p., 49 €.

12. Il ne s’agit pas ici d’une erreur de copiste, malgré nos 41 ans bien sonnés, notre grand-père fit la Première Guerre mondiale. Tempus fugit…

13. Terme affectueux, un peu vieilli, encore utilisé parfois au Canada français.

14. Voir notre réflexion sur l’adage Lex orandi, Lex credendi dans notre prédécent article.

15. Il me fait penser à celui qu’utilise constamment notre premier ministre, lorsqu’il déclare, tel un Cicéron en culottes courtes : « Telle situation est impensable, en 2017. » Voilà. En 2017… C’est la force de son argumentation… On peut aisément imaginer quel sera son argument l’an prochain !

16. J’aurais envie d’ajouter, d’aucuns auraient peut-être eu moins confiance dans le pilote s’il avait appris que ce dernier eût accepté de poser une araignée mécanique de 13 mètres sur le toit… Mais peu probable qu’il ait accepté et gardé son boulot.

17. Premier vers du Psaume 127, chantée le mercredi soir à vêpres dans le bréviaire traditionnel.

18. Cité par Paul Brach, Le Bienheureux Père Brottier 1876-1936. Du Sénégal à l’Œuvre d’Auteuil, p. 200, Karthala, 2006, 224 p., 22 €.

19. Pour les courageux, je suggèrerais le chapitre Vénérable Pie XI du pèlerinage de Chartres.

 

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