Entretien avec Gabrielle Cluzel, Les Heures de gloire du féminisme seraient-elles aussi les dernières?

Rédigé par Adélaïde Pouchol le dans Politique/Société

Entretien avec Gabrielle Cluzel, Les Heures de gloire du féminisme seraient-elles aussi les dernières?

Le mot d'ordre "Balance ton porc" lancé après l'affaire Weinstein manifeste à nouveau le malaise du féminisme contemporain. Si ce dernier influence aujourd'hui nombre de revendications sociales et de décisions politiques, il n'en demeure pas moins fragilisé par ses propres conradictions.

Propositions d'explication par Gabrielle Cluzel, journaliste et auteur du livre Adieu Simone! Les dernières heures du féminisme(1).

Suite à l’affaire Weinstein, et à l’appel de la journaliste Sandra Muller, les dénonciations de harcèlement ou d’agressions sexuelles pleuvent sur les réseaux sociaux, avec le hashtag (mot-clé) « Balance ton porc ». Qu’en pensez-vous ?

 

C’est une opération qui ne me semble pas voir plus loin que le bout de son nez. Le hashtag « Balance ton porc » est non seulement agressif et vulgaire mais il ne fait qu’entretenir la défiance de la femme à l’égard de l’homme. Et inversement. Les réseaux sociaux permettent toutes sortes de délations. C’est un moyen on ne peut plus discutable, qui relève du règlement de compte, mais ne résout pas le fond du problème. L’affaire Weinstein mais aussi l’affaire Cantat, à nouveau sous les feux des projecteurs avec le retour médiatique du chanteur, nous montrent bien que la réalité a toujours raison des constructions utopiques : la force physique reste du côté de l’homme. La vraie égalité entre l’homme et la femme ne se conçoit que sur le plan intellectuel. Plus encore, l’homme devrait mettre sa force physique au service de la femme pour la protéger et permettre à cette égalité intellectuelle de s’épanouir. Mais il est clair que la violence des hommes a été libérée sans être éduquée. Nous avons perdu les codes et les rites de la courtoisie la plus élémentaire. À force de prétendre que sexualités de l’homme et de la femme sont les mêmes, à force de détacher la sexualité de la procréation, de la banaliser dès l’école primaire avec le seul impératif de « sortir couvert », à force d’associer invariablement galanterie et sexisme, un certain nombre d’hommes se croient tout permis. 

 

Des sites de rencontre comme Gleeden, ou bien encore la presse féminine, sont également responsables : ils offrent une image de la femme qui n’inspire pas franchement le respect. La conséquence en est que les hommes ne savent plus parler aux femmes, et les femmes ne savent plus leur répondre. Nombre d’entre elles ignorent aussi qu’on ne s’habille pas de la même manière pour se promener en ville ou pour sortir en soirée... sans quoi on envoie aux hommes des signaux qu’ils ne manquent pas d’interpréter à la lumière de ce que la société véhicule sur la sexualité. La civilisation est à réapprendre et les féministes devraient battre leur coulpe, qui ont poussé de toutes leurs forces à l’oubli de ce savoir-vivre, sans doute imparfait, mais précieux car il permettait à l’homme et à la femme de cohabiter harmonieusement ! 

 

La presse féminine... Vous venez de l’évoquer mais vous lui avez surtout consacré tout un chapitre dans votre livre. Le sujet ne serait-il pas si anodin qu’il n’y paraît ?

 

Ce n’est pas parce que la presse féminine est bête qu’elle n’est pas nocive. Elle est non seulement avilissante pour la femme par l’image qu’elle en donne mais elle distille aussi une doxa absolument univoque. Or cette presse est partout, dans les salles d’attente, chez le médecin, le coiffeur... les professions libérales la pensent divertissante et propre à plaire à tout le monde car neutre. La bonne blague. 

Les femmes la lisent, les hommes aussi, donc – puisqu’elle traîne partout – et cela modifie progressivement l’image qu’ils ont d’elles. Les féministes devraient s’offusquer de cette presse avilissante, consumériste, niaise… donc sexiste. Mais elles y ont leurs entrées, et c’est un parfait vecteur de leurs idées. On y trouve le prêt-à-penser de la saison en même temps que le prêt-à-porter. Il ne faut surtout pas y toucher !

 

Pourquoi avoir intitulé votre livre Adieu Simone ! Les dernières heures du féminisme ? Est-ce à dire que le féminisme serait en passe de disparaître ?

 

Le féminisme, en tout cas tel qu’il a été pensé par Simone de Beauvoir, se fracasse sur ses contradictions, dont la plus flagrante est certainement celle de l’islam. Le féminisme a toujours couché avec la gauche, d’où sa posture anti-raciste, pro-minorités... Le féminisme, qui n’a eu de cesse de fustiger la religion catholique – terreau du féminisme, pourtant ! – fait montre de toutes les indulgences pour un islam dont nul ne peut nier qu’il est oppressif pour les femmes. On cherche la logique. 

 

Pour être la plus voyante et la plus prégnante actuellement, ce n’est pas la seule incohérence. Loin s’en faut. Il y a par exemple le sujet tabou – pas touche aux dogmes de foi ! – de la pilule. À l’heure de l’écologie, comment imaginer que l’on puisse gaver les femmes d’hormones ? Ce qu’on ne souhaiterait pas à son bifteck, pourquoi le faire subir aux jeunes filles ? Sauf que, si la pilule est un scandale sanitaire, elle reste pour des générations de féministes le symbole de la libération de la femme. Cependant, les derniers chiffres sur la contraception en France montrent que les femmes commencent à délaisser la pilule, c’est une bonne nouvelle !

 

Les femmes délaissent peut-être progressivement la pilule, mais c’est pour lui préférer le stérilet ou l’implant. Peut-être sont-ils moins dangereux que la pilule, n’empêchent qu’ils constituent une contraception plus pernicieuse car plus invisible. 

 

C’est certain. Mais la prochaine étape sera sans doute l’abandon progressif de tous ces « dispositifs », simplement pour des raisons écologiques et sanitaires, car ils ne sont pas naturels non plus ! Il est clair qu’il faudra du temps. Encore une fois, la libération sexuelle a durablement marqué des générations de femmes. 

 

Reste que ce féminisme « beauvoirien » – qui m’évoque en fait un féminisme « Bovaryen », comme le roman de Flaubert, c’est-à-dire bourgeois et né de l’oisiveté – est très daté. 

Simone de Beauvoir était le fils que son père n’avait jamais eu, et a grandi dans cette idée : elle n’était pas « à sa place »… en sus, dans un milieu aisé qui la laissait assez désœuvrée, comme nombre de jeunes filles bien nées de l’époque. Elle a eu tout le temps de nourrir des fantasmes de révolte et de déconstruction, loisir que n’avaient sans doute pas ses contemporaines paysannes et ouvrières. Mais ce féminisme reste paradoxalement, malgré son opposition à la « bonne société » catholique, imprégné de christianisme. Du reste, il n’aurait pu s’épanouir ailleurs que sur un substrat chrétien. Simone de Beauvoir n’a-t-elle pas repris la formule de Tertullien « On ne naît pas chrétien, on le devient » ? La phrase de Tertullien est juste, celle de Simone de Beauvoir – « On ne naît pas femme, on le devient » – ne l’est pas, mais cette « parenté » montre bien que s’il est une idéologie (car c’est bien de cela dont il s’agit) à laquelle s’applique le célèbre aphorisme de Chesterton des vertus chrétiennes devenues folle, c’est bien le féminisme. Le féminisme est né, aussi, bien sûr, des frustrations engendrées par la condition et le statut social de la femme au XIXe, spécialement infantilisants. Mais entre la femme bourgeoise du XIXe siècle passablement sous tutelle et la féministe « libérée » du XXIe siècle, il appartient à l’Église de montrer une troisième voie pour la femme.

 

Pour revenir sur la fin du féminisme « à la Beauvoir » que vous pressentez, ne pourrait-on pas dire que le paradoxe sur lequel il se fracasse est celui de l’impossibilité de tenir en même temps liberté et égalité ? C’est ce que montre par exemple le problème de la burqa : faut-il l’autoriser au nom de la liberté mais accepter un symbole de l’oppression de la femme ou faut-il l’interdire au nom de l’égalité entre toutes les femmes mais porter atteinte à la sacro-sainte liberté ?

 

Oui, c’est tout le problème du féminisme aujourd’hui ! Difficile d’interdire la burqa ou n’importe quoi d’autre lorsque l’on a voulu tout permettre… et que l’on a effectivement tout, mais absolument tout, permis ! 

La libération sexuelle a fait par ailleurs table rase des notions de pudeur, de respect... L’islam des banlieues les a reprises à son compte, avec un succès certain auprès des jeunes filles, mais de manière dévoyée et mortifère.. À nous de retrouver un juste équilibre.

 

Vous annoncez les dernières heures du féminisme mais l’actualité, avec notamment la nouvelle lubie de l’écriture inclusive, semble montrer le contraire. Plus encore, nous assistons ces dernières années à la multiplication de prises de position de femmes catholiques pour dire ce qu’est une femme et esquisser un « féminisme chrétien ». N’est-ce pas la preuve que les féministes ont en fait gagné la bataille en nous obligeant à dire ce qu’est être une femme alors que cela relève en fait de l’indéfinissable, du postulat de départ, de ce qui n’a normalement même pas besoin d’être expliqué !

 

Le combat féministe a eu le mérite de nous obliger à réfléchir sur nous-mêmes, et en particulier, à refuser l’idée de l’indifférenciation entre homme et femme. Cela a l’air d’une lapalissade, et pourtant le vrai et seul sujet est là : Le perfectionnisme est l’amour de la perfection, l’idéalisme est l’amour des grandes idées, et l’on pourrait citer bien d’autres mots en « -isme ». Mais le féminisme, lui, n’aime pas les femmes. Il n’aime pas ce qu’elle est, tout simplement. Un exemple symptomatique est le regard actuel porté sur le corps féminin, sur ses formes. J’ai rencontré, au cours d’une émission, un ex-mannequin – Victoire Dauxerre –, qui venait d’écrire un témoignage sur l’anorexie pour dénoncer, notamment, la dictature de la maigreur dans la profession : cet idéal de beauté qu’est aujourd’hui un corps quasi androgyne est très révélateur. Elle citait Karl Lagerfeld qui, évoquant certains de ses vêtements, disait qu’ils n’allaient pas « aux femmes ayant de la poitrine » : autant dire qu’ils n’allaient pas aux femmes du tout ! 

 

L’autre preuve de ce désamour est la libération sexuelle que le féminisme a largement contribué à promouvoir… et qui n’a pas servi la femme mais l’homme. En réduisant la sexualité à un acte banal, sans conséquence – la femme, elle, sait bien dans sa chair, qu’il n’est pas sans conséquence – immédiat, purement physique, et en supprimant toutes les étapes de la séduction. Nombre d’homosexuels témoignent de l’issue « sûre » des rencontres dans les boîtes gays. Avec les femmes, au contraire, rien n’est moins certain. Il faut prendre le temps de leur parler, de leur offrir des fleurs, de les courtiser, de les inviter à dîner… et encore, malgré tout cela, il arrive, c’est bien agaçant, qu’on ne parvienne pas à ses fins. Les mêmes vous diront, qu’ils constatent, avec l’écrasement progressif de ces étapes intermédiaires et l’immédiateté des rapports, le rapprochement des comportements entre sphères « hétéro » et « gay ». Qui ne correspondent pas au mode de fonctionnement de la sexualité féminine. 

On tente de faire croire qu’homme et femme sont semblables. Il faudra qu’on m’explique alors pourquoi les filles, quand elles sont entre elles, regardent avec la larme à l’œil des films tirés de l’œuvre de Jane Austen, peuplés de « gentlemen » délicats, attendant des semaines avant d’oser ne serait-ce qu’effleurer une main ! 

 

Vous évoquiez la nécessité que l’Église trace une troisième voie pour la femme. Qu’est-ce à dire ? Comment devrait-elle s’y prendre ?

Concrètement, je n’en sais rien. Nous sommes dans le temps long, comme pour tout ce qui appartient au registre culturel. Mais il faut sûrement poursuivre ce qu’avait entrepris Jean-Paul II sur le sujet et, surtout, commencer par désamorcer définitivement l’imposture selon laquelle l’Église n’aimerait pas la femme, quand elle offre au contraire la seule vision vraiment équilibrée, dans toutes ses acceptions, de celle-ci.

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1. Gabrielle Cluzel, Adieu Simone ! Les dernières heures du féminisme, Le Centurion, 130 p., 11,90 e.

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