Blaise Pascal nous entretient de la guerre

Rédigé par Thomas Flichy de La Neuville le dans Culture

Blaise Pascal nous entretient de la guerre

Sachant que l’âme de Blaise Pascal errait aux alentours de Port-Royal au moment de la Toussaint, la Gloire la pria de lui accorder un entretien. Elle vient d’envoyer les minutes de cette conversation à l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr.

 

La Gloire : Je vous couronnais jadis, vous trouvant grand philosophe…

 

Blaise Pascal : Se moquer de la philosophie, c’est vraiment philosopher…

 

La Gloire : Ces mots ravissent mon esprit militaire et seraient très appréciés par mes soldats. Pensez-vous qu’ils soient les grands incompris de ce siècle ? 

 

 

Blaise Pascal : En parlant des soldats, ils sont bien fous, dit-on. Et les autres au contraire : il n’y a rien de grand que la guerre, le reste des hommes sont des coquins. 

 

La Gloire : Oui, certains ont du mal à nous comprendre. Or comment pourrais-je me manifester, si les ressources financières me sont brusquement comptées ?

 

Blaise Pascal : C’est une chose déplorable, de voir tous les hommes ne délibérer que des moyens et point de la fin

 

La Gloire : Mais quelle est cette fin ? 

 

Blaise Pascal : Le propre de la puissance est de protéger.

 

La Gloire : Cela lui est difficile parfois dans la mesure où les véritables menaces ne sont pas toujours identifiées. Une armée aurait-elle à craindre de l’opinion publique ? 

 

Blaise Pascal : La force est la Reine du monde, et non pas l’opinion. C’est la force qui fait l’opinion. La mollesse est belle, selon notre opinion. Pourquoi ? Parce que qui voudra danser sur la corde sera seul. Et je ferai une cabale plus forte, de gens qui diront que cela n’est pas beau. 

 

La Gloire : Aveuglés par les cabales peut être avons nous du mal à comprendre la marche du monde. À ce propos…

 

Blaise Pascal :…n’y a-t-il pas moyen de voir le dessous du jeu… Oui, l’Écriture.

 

La Gloire : J’ai le plus grand mal à la déchiffrer

 

Blaise Pascal : trop de vérité nous étonne

 

La Gloire : conspire-t-on à nous tromper ? 

 

Blaise Pascal : Nous haïssons la vérité, on nous la cache ; nous voulons être flattés, on nous flatte ; nous aimons à être trompés, on nous trompe. C’est ce qui fait que chaque degré de bonne fortune qui nous élève dans le monde nous éloigne davantage de la vérité, parce qu’on appréhende plus de blesser ceux dont l’affection est plus utile, et l’aversion plus dangereuse. Un Prince sera la fable de toute l’Europe, et lui seul n’en saura rien. Je ne m’en étonne pas : dire la vérité est utile à celui à qui on la dit, mais désavantageux à ceux qui la disent, parce qu’ils se font haïr. Or ceux qui vivent avec les princes aiment mieux leurs intérêts que celui du prince qu’ils servent, et ainsi ils n’ont garde de lui procurer un avantage en se nuisant à eux-mêmes. Ce malheur est sans doute plus grand et plus ordinaire dans les plus grandes fortunes ; mais les moindres n’en sont pas exemptes, parce qu’il y a toujours quelque intérêt à se faire aimer des hommes. Ainsi la vie humaine n’est qu’une illusion perpétuelle : on ne fait que s’entre-tromper et s’entre-flatter. 

 

La Gloire : Cela est il vrai aujourd’hui en France ?

 

Blaise Pascal : Ce n’est point ici le pays de la vérité, elle erre inconnue parmi les hommes. Dieu l’a couverte d’un voile, qui la laisse méconnaître à qui n’entend pas sa voix.

 

La Gloire : Votre âme qui erre à Port-Royal, reconnaît-elle le pays que vous avez connu jadis ? 

 

Blaise Pascal : Ce sont encore les Français et non les mêmes.

 

La Gloire : Leur sort semble en tout cas plus heureux que celui de votre siècle et dans la pièce où ils ont le privilège de jouer…

 

Blaise Pascal : …le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste : on jette enfin de la terre sur la tête et en voilà pour jamais.

 

La Gloire : Oui mais pour les officiers la mort est parfois glorieuse. Comment les préparer à leur vie future ? 

 

Blaise Pascal : Ôtez leur le divertissement, vous les verrez sécher d’ennui. Ils sentiront alors leur néant.

 

La Gloire : Mais ensuite, que faudra-t-il leur enseigner ?

 

Blaise Pascal : Puisqu’on ne peut être universel en sachant tout ce qui se peut savoir sur tout, il faut savoir peu sur tout. Car il est bien plus beau de savoir quelque chose de tout que de savoir tout d’une chose ; cette universalité est la plus belle.

 

La Gloire : Ces universels pourront-ils comprendre les raisons pour lesquelles le terrorisme se développe si rapidement ? D’ailleurs, comment l’expliquez-vous ? 

 

Blaise Pascal : Les choses du monde les plus déraisonnables, deviennent les plus raisonnables à cause du dérèglement des hommes.

 

La Gloire : Pourtant, ces dérèglements sont soigneusement justifiés par des lois…

 

Blaise Pascal : C’est une plaisante chose à considérer de ce qu’il y a des gens dans le monde qui ayant renoncé à toutes les lois de Dieu et de la nature, s’en sont fait eux-mêmes auxquelles ils obéissent exactement comme par exemple les soldats de Mahomet et ainsi les logiciens. Il semble que leur licence doive être sans aucunes bornes, ni barrières voyant qu’ils en ont franchi tant de si justes et de si saintes.

 

La Gloire : La religion est elle en cause ? 

 

Blaise Pascal : La conduite de Dieu, qui dispose toutes choses avec douceur, est de mettre la religion dans l’esprit par les raisons, et dans le cœur par la grâce. Mais de la vouloir mettre dans l’esprit et dans le cœur par la force et par les menaces, ce n’est pas y mettre la religion, mais la terreur. 

 

La Gloire : Avez-vous un conseil à donner aux officiers dont je me soucie ? Quel est notre plus grand problème aujourd’hui ? 

 

Blaise Pascal : Nous ne tenons jamais au temps présent. Nous rappelons le passé ; nous anticipons l'avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours, ou nous rappelons le passé pour l'arrêter comme trop prompt, si imprudents que nous errons dans des temps qui ne sont point nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient, et si vains que nous songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons réflexion le seul qui subsiste. C'est que le présent d'ordinaire nous blesse. Nous le cachons à notre vue parce qu'il nous afflige, et s'il nous est agréable nous regrettons de le voir échapper. 

 

La Gloire : Depuis l’autre monde, auriez-vous un conseil général...

 

Pascal : il n’y a point de règle générale

 

La Gloire : mais enfin…

 

Pascal : nous n’avons ni vrai ni bien qu’en partie, et mêlé de mal et de faux

 

La Gloire : pourtant, je suis vénérée en tous lieux

 

Pascal : cannibales se rient d’un enfant-Roi. 

 

La Gloire : Je ne vous suis pas aimable Pascal ? 

 

Blaise Pascal : La plus grande bassesse de l’homme est la recherche de la gloire. 

 

Thomas Flichy de La Neuville est Professeur à l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr.

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