Est-ce un crime de faire réfléchir sur l'avortement ?

Rédigé par Stéphane Mercier, propos recueillis par Adélaïde Pouchol le dans Culture de Vie / Contreculture de mort

Est-ce un crime de faire réfléchir sur l'avortement ?

Stéphane Mercier est philosophe, il est auteur de La Philosophie pour la vie. En février 2017, il est licencié par l'univesité catholique de Louvain pour avoir dispensé un cours poussant à la réflexion sur l'avortement. En répondant aux questions d'Adélaïde Pouchol, il revient sur son licenciement et nous parle de son livre.

Vous étiez professeur de philosophie à l’Université catholique de Louvain puis vous avez, l’année dernière, donné un cours sur l’avortement à vos élèves. Depuis, vous avez été au cœur d’une vive polémique, que s’est-il passé ?

Au début du mois de février de l’année dernière, j’ai dispensé un cours de philosophie sur la question de l’avortement, qui devait simplement présenter les arguments rationnels permettant de conclure que l’avortement est un meurtre. J’ai donné ce cours à deux reprises, devant des élèves ingénieurs et des étudiants en sciences sociales et politiques, soit un ensemble de quelque 600 personnes environ. Une fois ce cours donné aux deux auditoires, j’ai continué à enseigner normalement pendant plusieurs semaines, jusqu’à ce que la polémique explose à cause de quelques étudiants, qui ont averti une association militante pro-Genre, laquelle a ensuite alerté les médias. J’avais mis à disposition des étudiants, sur la plate-forme web de l’université, un texte reprenant les grandes lignes de mon cours afin qu’ils puissent compléter leurs notes et reprendre l’argumentaire à tête reposée. Ce document a été rendu public et l’Université catholique de Louvain a immédiatement réagi, en m’interdisant de faire cours. La direction de l’Université a d’abord voulu me licencier, mais, puisqu’une telle démarche était illégale, elle n’a en fait eu qu’à attendre le mois de septembre pour ne pas renouveler, comme elle le fait d’habitude chaque année, mon contrat de chargé de cours invité. Le recteur m’a également gratifié d’un blâme en précisant qu’il mettait en cause non pas le fond mais la forme de ce que j’avais dit... Pourtant, toutes les fois où j’ai demandé que l’on m’explique précisément ce qui posait problème dans mon cours, je n’ai reçu qu’une fin de non-recevoir. Il faut dire que l’Université était extrêmement gênée que je remette en cause publiquement l’avortement, qu’elle considère comme « un droit fondamental », pour reprendre les termes du communiqué qu’elle a publié au moment des faits. 

 

Comment les étudiants ont-ils réagi à votre cours ?

D’abord, et contrairement à ce qu’ont laissé entendre certains médias, je n’ai absolument pas parlé d’avortement pendant des semaines et des semaines : je ne suis pas monomaniaque et il faut, de toute façon, varier les sujets, sans quoi les étudiants se lassent. Toujours est-il que, si certains ont été étonnés ou même choqués lorsque j’ai commencé mon propos sur l’avortement, ils ont vite compris que mon but n’était pas de les obliger à me croire, de les juger ou encore de les agresser, mais d’abord et avant tout de les faire réfléchir. Je n’avais pour ambition que d’exposer, aussi rationnellement que possible, un ensemble d’arguments. En fait, il s’agissait de répondre à la question philosophique de la nature de l’avortement.

 

Les étudiants se sont-ils manifestés après le désaveu de l’Université ?

Il semble que nombre d’étudiants aient trouvé la réaction des cadres de l’Université catholique de Louvain, sinon absurde, au moins disproportionnée mais ils ne pouvaient clairement pas me soutenir publiquement sans risquer de compromettre leurs études. 

 

Pensez-vous pouvoir enseigner dans une autre université belge ?

Il y a comme une grande solidarité entre les universités du pays, si bien qu’il est très probable que je ne serai repris dans aucune d’elles. Avant que l’affaire n’éclate, j’avais été pressenti pour enseigner à l’Université de Namur où, d’après un collègue, mon dossier était en bonne place. Celui-ci m’a dit que mon nom était désormais rayé de la liste et que lui-même ne m’avait pas soutenu. Un autre estimait que j’avais raison sur le fond, mais pensait aussi qu’on ne devait pas aborder la question de l’avortement, puisque c’est une question qui divise…

 

Alors qu’allez-vous faire ? Comptez-vous rester en Belgique ?

Je ne sais pas si je pourrai enseigner en Belgique. À vrai dire, j’attends de voir ce que le Seigneur veut pour moi. J’ai rencontré plusieurs personnes, quelques pistes d’avenir se dessinent mais je n’ai rien encore de très concret. Ce temps dont je dispose désormais, je le consacre à des conférences, des témoignages... Aujourd’hui, personne ne peut me retirer mon travail puisque je n’en ai plus. Je n’ai plus rien à perdre professionnellement, ce qui me donne une très grande liberté ! Ce cours sur l’avortement, dont je ne regrette pas un mot, était une première pour moi. J’avais passé des années à traiter des sujets intéressants, je voulais traiter aussi des sujets vraiment importants. 

 

Les cadres de l’Université catholique de Louvain ont-ils pris connaissance du cours pour lequel ils vous condamnent ? Que vous ont-ils reproché exactement ?

Je ne sais pas s’ils ont lu mon cours, mais, puisque le texte que j’avais mis à disposition des étudiants a été diffusé par les médias, ils pouvaient y avoir accès sans problème. Je n’ai eu aucune indication claire sur ce qui posait problème, puisqu’à chaque question que je posais, on me répondait qu’il ne s’agissait pas de « discuter des détails ». Les cadres m’ont aussi reproché d’avoir fait un cours très polémique devant des étudiants qui n’y étaient pas prêts. Je trouve cela extrêmement désobligeant pour eux et je pense, au contraire, qu’il est tout à fait normal que de jeunes adultes puissent réfléchir à certains sujets de société et notamment l’avortement.... D’autant plus le Planning familial intervient dans les écoles pour diffuser la culture de mort auprès d’enfants qui n’ont que 12 ou 13 ans ! L’Université m’accuse également d’avoir développé un argumentaire trop unilatéral ; pourtant, développer une thèse dans une direction est une manière de travailler tout à fait légitime en philosophie ; et je ne pense pas que l’on m’aurait fait ce reproche si j’avais développé un argumentaire « unilatéral » contre le viol ou le génocide. 

 

Si l’Université catholique de Louvain s’est rendue coupable d’un véritable scandale en s’opposant publiquement à la doctrine chrétienne sur le respect de la vie humaine, avez-vous au moins reçu le soutien de prêtres et d’évêques ?

J’ai reçu, à titre individuel et privé, le soutien de plusieurs prêtres, mais aussi de Mgr Léonard, archevêque émérite de Malines-Bruxelles, aujourd’hui à la retraite en France. L’évêque de Liège, en revanche, a prétendu à tort que je m’étais mis les étudiants à dos en traitant la question de l’avortement, alors qu’en réalité, ils ne sont qu’une infime minorité à avoir réagi de manière négative. Le cardinal De Kesel, pour sa part, m’a dit en privé que tout ce qui m’arrivait était bien triste, mais il en est resté là. Quant au porte-parole de l’épiscopat belge, il a estimé que ma condamnation de l’avortement était excessive et irrecevable... Peut-être oublie-t-il en quels termes l’Église parle de l’avortement, jusqu’au pape François, qui a qualifié l’avortement de « crime effroyable » ? Les évêques francophones belges ont un titre honorifique au sein de l’Université catholique de Louvain, mais on peut dire qu’ils n’ont rien fait... Ils portent là une lourde responsabilité. 

 

Ce fameux cours qui a signé la fin de votre carrière au sein de l’Université catholique de Louvain a été publié en livre...

J’avais effectivement l’intention de rendre ce cours accessible à tous, pour que chacun puisse se faire une opinion par lui-même. Le projet s’est concrétisé lorsque les éditions Quentin Moreau m’ont contacté et proposé de le publier. C’est important, car il ne s’agit pas tant de faire connaître la polémique dont j’ai été l’objet que de donner les conditions d’un réel débat sur l’avortement. Cela suppose d’accepter les règles du jeu de la discussion et de l’argumentation, à commencer par ne pas s’offusquer dès lors que quelqu’un énonce une proposition avec laquelle vous n’êtes pas d’accord. C’est tout l’enjeu de La Philosophie pour la vie (1) [l’ouvrage est diffusé par Salvator, disponible en librairie et sur Amazon.fr], un plaidoyer purement philosophique, qui ne met pas en avant des arguments d’autorité, mais établit rationnellement et point par point ce qu’est véritablement l’avortement : le meurtre délibéré d’un être humain innocent. J’en profite pour dire ma reconnaissance à Quentin Moreau et à son équipe qui, en véritables amoureux des livres, ont réalisé un magnifique travail éditorial pour ce petit ouvrage. 

 

1. Stéphanie Mercier, La Philosophie pour la vie, Quentin Moreau, éditeur, 80 p., 10 e.

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