La femme est-elle sous l'emprise de la médecine ?

Rédigé par Marianne Durano, propos recueillis par Adélaïde Pouchol le dans Politique/Société

La femme est-elle sous l'emprise de la médecine ?
© Astrid di Crollalanza

Entretien avec Marianne Durano, agrégée de philosophie et auteur du livre Mon corps ne vous appartient pas, contre la dictature de la médecine sur les femmes1.

 

Pourquoi ce livre sur les femmes ? L’époque est aux livres sur le sujet, ils sont nombreux mais estimez-vous qu’il y a encore des impensés sur la femme et le féminisme ?

Je n’écris pas sur le féminisme mais à partir d’une expérience personnelle. C’est un livre qui dit « je » et qui essaie de raconter le plus fidèlement possible les souffrances que seules les femmes connaissent de l’emprise de la technique sur leur corps, de ces choses qui sont tues parce qu’elles sont très intimes, parce qu’elles mettent en cause la médecine qu’on nous a toujours présentée comme étant une médecine émancipatrice et qui sauve des vies. Il est donc très difficile, quand on est une femme en 2018, d’avouer qu’on a pu être victime de violences médicales. La parole commence à peine à se libérer sur le sujet, je ne pense pas qu’on en soit arrivé à saturation ! Par ailleurs, mon livre essaie de faire le lien entre des sujets qui sont, d’habitude, traités isolément. Il y a des livres sur les violences obstétricales, il y a des livres sur les effets néfastes de la pilule, il y a des livres sur la marchandisation du corps féminin dans la GPA et la PMA, le mien veut relier tous ces sujets pour montrer qu’ils naissent d’une même logique d’emprise technique sur le corps féminin.

 

Votre livre n’est pas seulement une analyse de l’emprise technique dont les femmes sont victimes, c’est aussi un témoignage de votre propre parcours. Qu’en est-il ?

J’ai un parcours très banal et je le dis souvent. Je n’ai pas été victime d’un traumatisme particulièrement exceptionnel, mon histoire n’a rien d’exceptionnel et c’est justement pour cela que je la raconte, parce qu’elle peut rejoindre le quotidien de nombreuses femmes. Je suis née dans une famille qui m’a donné une éducation sexuelle lambda, on m’a emmenée voir un gynéco dès que j’ai été pubère, j’ai perdu ma virginité relativement tôt, j’ai pris la pilule pendant huit ans, j’ai fait des dépistages du Sida, j’ai pris des pilules du lendemain... Bref, j’ai eu une vie sexuelle classique, du moins pour notre époque, puis je me suis mariée et j’ai eu des enfants. Et c’est notamment en étant enceinte que j’ai pris conscience que j’avais un corps de femme et que ce corps de femme ne recevait qu’un traitement technique et médical de la part de la société qui ne lui faisait pas droit dans les autres espaces. Je me suis rendu compte, enceinte, qu’imposer son corps de femme, son corps sexué, dans l’espace public, comme à la bibliothèque à la Sorbonne auprès de mes camarades s’avérait extrêmement gênant. C’est seulement après mon accouchement que j’ai pu rationaliser, que j’ai relu toute ma grossesse, mon accouchement et tout mon parcours de contraception artificielle, mon parcours de jeune fille de notre temps, à l’aune de cette domination technique. 

 

Justement, ce terme de domination que vous employez fait écho à celui d’aliénation, qui revient très souvent dans votre livre. Pourquoi ce terme - très marqué politiquement - et quel sens lui donnez-vous ?

Une domination, par définition, est vécue comme telle et implique que nous connaissions l’ennemi. Si on m’enferme chez moi et que l’on m’enchaîne à mon lit, je sais que je suis dominée et je sais qui me domine. L’aliénation, en revanche, décrit un processus qui peut être impersonnel (dans la mesure où l’on peut être aliéné par une personne autant que par un système) et dont nous ne sommes pas conscients. Le mot vient d’alienus, d’où l’idée que nous devenons comme étranger à nous-même. Dans le rapport au médecin, en l’occurrence, la femme se sent étrangère à elle-même, étrangère à son corps qui la constitue mais qu’elle regarde comme un objet. La femme, surtout lorsqu’elle est enceinte, voit le médecin comme celui qui sait mieux qu’elle ce qu’elle doit faire. Dans le cas de la contraception hormonale, la femme est rendue étrangère à elle-même par des techniques qui envahissent son corps, prennent possession du système hormonal qui, pourtant, régente tout dans le corps, de la digestion à la pousse des cheveux en passant par les humeurs. J’emploie aussi ce mot d’aliénation car, lorsque je parle par exemple d’aliénation médicale, je ne veux pas dire que les femmes sont aliénées par les médecins en tant que personnes. Il ne s’agit pas d’un rapport d’individu à individu mais bien d’un système qui est aliénant, où chacun est à la fois coupable et aliéné. Car le médecin l’est lui aussi dans la mesure où le système lui impose de prendre en charge de plus en plus de demandes sociétales. 

La première fois que j’ai parlé du sous-titre de mon livre, « Contre la dictature de la médecine sur les femmes », je me suis adressée à une amie médecin en soins palliatifs en lui demandant si ce n’était pas trop violent. Elle m’a répondu qu’au contraire, c’était une très bonne chose, et qu’il faudrait écrire un tome 2 sur la dictature des femmes sur la médecine !

 

Aussi paradoxal que cela puisse paraître en apparence, vous dénoncez une aliénation tandis qu’on nous vante la libération sexuelle. Pensez-vous qu’il faille la rejeter en bloc ?

Non, au contraire, et je me sers même du vocabulaire de la libération ! Mais je pense qu’il faut aller jusqu’au bout de cette libération. Par exemple, la contraception chimique a peut-être été un bon outil de libération à un moment donné, mais une libération fondée sur l’ignorance de son propre corps et sur une dépendance à l’égard de la médecine n’est pas une libération achevée. De la même manière, je suis absolument favorable à l’égalité homme-femme dans le rapport sexuel, en revanche je pense que les relations sexuelles actuelles sont en réalité asymétriques parce que c’est la femme qui doit prendre en charge seule sa fécondité et les conséquences de l’acte sexuel. Les méthodes de régulation naturelles, que je défends dans mon livre, favorisent une réelle égalité sexuelle puisque ce sont les deux partenaires qui doivent prendre en compte les rythmes de la femme, ses cycles, sa fécondité et l’homme ne peut donc plus vivre dans l’illusion que l’acte sexuel est sans conséquence. Illusion qui, pour moi, est justement entretenue par un système technicien. De la même manière, il me paraît très sain que les femmes aient une place à part entière dans le monde du travail mais pour l’heure, la femme doit pour cela s’imposer un rythme masculin, que ce soit à l’échelle de la journée de travail ou d’une vie puisqu’on ne prend pas en compte son horloge biologique, laquelle fait que la femme jeune peut donner la vie et donc se consacrer à sa maternité et, ensuite seulement, être plus investie dans son travail. La femme conçoit en elle et non pas hors d’elle comme l’homme et cela, forcément, détermine son rapport au travail. 

 

À vous lire, il semble que l’aliénation que vous dénoncez soit le fruit, au fond, d’une double logique, celle d’un dualisme qui fait voir le corps comme un objet que l’on possède et une logique marchande qui fait du profit le but de l’existence.

Ces deux axes que vous notez sont complémentaires : c’est parce que l’on considère son corps comme un objet qu’on le voit ensuite comme un obstacle à la productivité, qu’on va donc l’intégrer à un plan de carrière et que l’entreprise va pouvoir investir dans la congélation d’ovocytes, comme le font Google et Facebook. Dans la perspective du marché de la procréation, le corps sera au contraire ce qui permettra de faire du profit. Bref, il faut utiliser son corps de la manière la plus rentable possible. Si mon livre s’intitule Mon corps ne vous appartient pas, cela veut dire qu’il n’appartient pas à la société mais qu’il ne m’appartient pas plus. Ce slogan « Mon corps m’appartient » que l’on a beaucoup repris en France est en réalité une mauvaise traduction du slogan américain « Our bodies, ourselves », c’est-à-dire « Nos corps, nous-mêmes ». 

 

Les hommes seraient-ils les grands coupables de l’aliénation de la femme ? Votre livre évoque à plusieurs reprises une société « phallocratique » et pourtant, vous appelez aussi de vos vœux le retour de l’homme au foyer, en tout cas un rythme de vie qui ne soit pas centré seulement sur le travail. N’est-ce pas parce que les hommes sont aussi aliénés par une société qui leur impose de produire toujours plus ? Peut-on penser l’aliénation de la femme sans penser celle de l’homme ?

J’espère que mon livre n’a pas trop l’air de dire que les hommes sont coupables ! Cela dit, je pense que certains trouvent quand même cette situation assez confortable : ne pas avoir à se préoccuper des conséquences de sa fécondité, en laissant la femme se débrouiller avec sa pilule, pouvoir ignorer tranquillement l’horloge biologique de sa femme. Mais je n’attends qu’une chose, qu’un homme écrive la version masculine de mon livre ! Les femmes sont dépossédées de leur corps et de leur fécondité qui est gérée par les médecins mais, a fortiori, les hommes le sont aussi. Pour le meilleur et pour le pire, la femme se débrouille seule, ce qui veut également dire que l’homme n’a aucune prise sur sa potentielle paternité. C’est un sujet tabou aujourd’hui mais il y a des femmes qui peuvent faire « un enfant dans le dos » à leur partenaire. Il est clair par ailleurs qu’il n’est sans doute pas facile pour l’homme de se recentrer sur son foyer, nous héritons de 2 000 ans d’histoire dans lesquelles le foyer était plutôt féminin. Notre émancipation sera collective ou ne sera pas. D’un point de vue sexuel, la femme a besoin de l’homme si elle veut mettre au point des méthodes de régulation des naissances qui respectent son corps. De même, pour que les femmes puissent travailler tout en étant épanouies dans leur vie de mère, il faut que tout le monde prenne sa part dans les tâches ménagères. Et, sur un plan plus personnel, le regard de mon mari a été très précieux pour moi dans ces moments de ma grossesse où, comme je le raconte dans mon livre, j’ai été véritablement brutalisée par des médecins. J’étais tellement choquée sur le moment que c’est mon mari qui m’a aidée à réaliser que ce n’était pas normal. Nous sommes tous à la fois coupables, aliénés et capables de libération !

 

Vous pointez aussi la surmédicalisation du corps de la femme, mais n’est-ce pas parce que sa capacité à porter la vie le rend plus fragile que le corps de l’homme ?

Je ne crois pas. On nous a seulement appris à penser que le corps féminin était potentiellement plus malade que celui de l’homme. Les infections sexuellement transmissibles (IST) ne sont pas seulement réservées aux femmes ! Ce n’est pas parce que le corps féminin a peut-être un côté plus mystérieux, plus intérieur, qu’il est forcément plus pathogène. Alors c’est vrai... Il y a le papillomavirus, transmis par les hommes et subi par les femmes. En fait c’est un cancer du col de l’utérus, mais il y a aussi des cancers de la prostate ! Que la grossesse nécessite un suivi, c’est une chose, mais quand la femme n’est pas enceinte, elle n’est pas plus malade que l’homme. Il ne faut pas se leurrer, on fait croire à la femme qu’elle a besoin d’un suivi médical qui, en réalité, ne sert qu’à lui prescrire une contraception. Et de fait, quand on prend la pilule, qu’on a un implant ou un stérilet, cela nécessite un suivi puisque ces techniques bouleversent l’équilibre du corps et le fragilisent.

Généralement, la femme enceinte se fait suivre par un gynécologue, lequel nous fait généralement déshabiller, procède à des gestes invasifs... Mais une sage-femme est tout à fait habilitée à suivre la grossesse et, non seulement elle ne vous demande pas de vous déshabiller à chaque fois, mais en plus elle pose des questions et se base sur vos ressentis. Les gynécologues sont des médecins hyper-spécialisés, formés à traquer les maladies alors, forcément, leur regard est anxiogène ! Enfin, il faut prendre conscience qu’une partie des tests demandés aux femmes pendant la grossesse servent essentiellement à mettre les médecins à l’abri d’éventuels procès en cas de maladie de l’enfant. J’ajoute qu’on compte ces trente dernières années un nombre croissant d’accouchements déclenchés ou de césarienne mais le nombre de mortalité infantile, lui, ne baisse pas spécialement. Ces gestes techniques, donc, n’ont pas de raison d’être. 

 

Votre livre pointe du doigt l’opposition entretenue par le système entre production et reproduction. Qu’entendez-vous par là ?

Nous avons opposé ce qui relève, d’un côté, de la production c’est-à-dire des activités qui créent de la plus-value et, de l’autre, de la reproduction de la vie et des tâches qui y sont associées qui n’ont pas de valeur monétaire. Dès lors, tout ce qui relève de la naissance, du soin apporté aux enfants, aux personnes âgées ou malades est considéré comme n’ayant aucun intérêt. Mais à quoi bon produire des richesses si ce n’est pour que se maintienne la vie ? Cette opposition, donc, me semble aberrante et la reproduction est une forme de production même si ce qu’elle crée n’a pas de valeur marchande. D’un point de vue écologique, il faut ordonner la production à la reproduction, c’est-à-dire faire en sorte que le monde que nous façonnons soit viable pour nos enfants. Je ne veux pas donner de leçons à qui que ce soit mais il me semble qu’il y a quelque chose de désordonné à se tuer à la tâche pour finalement ne pas voir sa famille... Même si j’ai bien conscience que, souvent, les gens n’ont pas le choix puisque les bas salaires, la précarité économique, les temps de transports démentiels, l’insécurité de l’emploi font que, finalement, les gens travaillent au détriment de leur équilibre familial. Des études ont montré que des mères à qui l’on permet de faire du télétravail et d’avoir des horaires adaptés sont finalement beaucoup plus efficaces que les salariées qui ne peuvent pas ajuster leur temps de travail. Nous devrions être dans une logique de travailler moins pour vivre mieux.

 

 

Votre livre fait constamment le lien entre la femme est l’enfantement mais comment penser la femme qui n’a pas engendré si l’essence même de la femme est-elle dans la maternité ? 

C’est défini la femme c’est qu’elle est potentiellement mère, une possibilité qui sera ou non réalisée. On peut ne pas devenir mère par choix, parce qu’on est infertile ou parce que les circonstances de la vie en ont fait autrement, il n’en reste pas moins que la femme reste soumise à son horloge biologique, ne serait-ce que parce qu’elle sera ménopausée à un moment donné et qu’elle sera soumise à une expérience du temps que l’homme ne connaît pas. Si l’homme est fécond toute sa vie, la femme, même si elle n’a pas d’enfant, fait l’expérience au moment de la ménopause du fait qu’elle ne pourra plus jamais en avoir et que c’est définitif. Même une militante queer doit bien gérer sa fécondité et si elle ne veut pas d’enfant, elle se situe en fait quand même par rapport à la maternité ! 

 

1. Marianne Durano, Mon corps ne vous appartient pas, contre la dictature de la médecine sur les femmes, Albin Michel, 286 p., 19 €.

 

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