Et si on parlait de l'art et de la grâce ?

Rédigé par Philippe Maxence le dans Société

Et si on parlait de l'art et de la grâce ?

 

Il est beaucoup question d'art en ce moment, de ce qu'il est de ce qu'il n'est pas. Un petit livre édité par les éditions Ad Solem vient de manière très pertinente nous proposer une réflexion sur le sujet. On n'accusera pas l'auteur d'être un catholique traditionaliste ni même d'appartenir au secteur « fondamentaliste » des confessions chrétiennes.


Rowan Williams – car c’est de lui qu’il s’agit – est, en effet, archevêque de Canterbury et primat de la Communion anglicane (on aurait aimé que l’éditeur le précise plutôt que de laisser le lecteur peu au courant de la réalité anglaise devant ses propres questions). S’il a montré des opinions assez ouvertes face à l’homosexualité, il a également fait parler de lui en doutant de la compatibilité entre la maçonnerie et le christianisme. Il est donc difficile de réduire ce prélat à quelques étiquettes.

Ce qui apparaît d’emblée à la lecture de L’artiste et la grâce, réflexions sur l’art et l’amour 

(118 pages, 21€),c’est que l’auteur est un véritable érudit, habitué au milieu universitaire qu’il a d’ailleurs longuement fréquenté. Traduit de main de maître par Irène Fernandez, ce livre est un recueil des conférences prononcées dans le cadre des « Clark Lectures » en 2005. On reste ébahi devant l’aisance du prélat anglican, capable aussi bien d’aborder la philosophie de l’art du thomiste français Jacques Maritain que d’en discuter l’influence et les implications concrètes dans l’œuvre du sculpteur et poète gallois David Jones ou de la romancière « sudiste » Flannery O’Connor. Sans même parler de sa connaissance approfondie des controverses de la théologie catholique ou de la doctrine catholique des sacrements.

Le point de départ de sa réflexion est bien la philosophie de Maritain dans le domaine de l’art, question que le philosophe a abordée très tôt dans son parcours puisque Art et scolastique

, par exemple, fut publié pour la première fois dans la revue 

Les Lettres

, en septembre et octobre 1919. Toute sa vie, Maritain continua à s’intéresser à l’art sous toutes ses formes et écrivit encore à ce sujet, notamment 

L’Intuition créatrice dans l’art et la poésie

 (1966 pour l’édition française).

Pour Rowan Williams, l’apport de Maritain dans la réflexion sur l’art a été essentiel en deux points : « En premier lieu, il a insisté sur l’intégrité de l’œuvre d’art, sur son indépendance à l’égard de tout message ou de toute valeur de propagande, et cela en se fondant sur une philosophie spécifiquement chrétienne. En second lieu, il a affirmé que l’entreprise de l’art naît de l’expérience d’une incomplétude de la perception “ordinaire”, du sentiment que la description pragmatique et rationnelle ne dit pas tout des choses

. »

Son exploration de la mise en pratique de la pensée de Maritain par David Jones et Flannery O’Connor dans leurs domaines propres est particulièrement intéressante. Avec sa théorie « sacramentelle » sur les signes (à la suite du jésuite Maurice de La Taille), Jones notamment ouvre des portes précieuses pour une réflexion des rapports entre l’art et la foi, de même que l’exigence de Flannery O’Connor la pousse à montrer jusqu’à la déchéance de l’humanité. Pour Jones, « l’art est un dévoilement de ce qui est par excellence humain, et ce qui est par excellence humain dépend, d’une manière difficile à exprimer, de relations qui ont leur fondement dans la réalité mystérieuse incarnée dans le Christ

. »

À la fin de son dernier chapitre, Rowan Williams propose une synthèse de ces approches de l’art reposant sur la vision maritanienne : « Ils croyaient tous que la nature de l’art dépendait de la nature de la réalité, et que la nature de la réalité serait inintelligible sans l’idée de Dieu élaborée par la théologie chrétienne, idée qui pose don et dépossession au fondement de toute chose. Si l’art est un cas aigu de connaissance (…), s’il est une manifestation, au niveau le plus profond, de la connaissance par participation, il est nécessairement lié, pour tout croyant, à l’être et à l’action de Dieu 

».

Nous sommes effectivement loin ici du théâtre de l’ambiguïté existant aujourd’hui à grand renfort de subventions publiques.

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