La moralisation de la vie politique : illusion et réalité

Rédigé par Patrick de Pontonx, avocat au barreau de Paris le dans Politique/Société

La moralisation de la vie politique : illusion et réalité


La morale fait son retour. Ou, plus exactement, la moralisation. Il y a loin, en effet, de l'une à l'autre. Tout le monde peut moraliser, et personne ne s'en prive. Ainsi du juste et du vertueux, comme de l'injuste et du vicieux. L'expérience, qui le montre, enseigne davantage : qu'il est plus aisé de moraliser que de donner l'exemple, ce pourquoi le vicieux s'entend mieux au premier rôle et le vertueux au second.

Ce constat conduit à s'interroger sur ce que signifie le terme « moraliser ». Ce n'est pas la même chose, en effet, de « faire la morale », par le discours, et de rendre un espace donné conforme aux exigences de la morale. Tartuffe « fait » la morale ; le juste la pratique et en répand les fruits. « Moraliser », pourtant, peut signifier l'un et l'autre. C'est pourquoi les discours actuels sur la « moralisation de la vie politique » sont si ambigus. Ils le sont d'autant plus que la « moralisation » évoquée ne paraît avoir qu'un seul objet : l'usage de l'argent.

Les politiciens aiment à moraliser, de gauche comme de droite, même si les premiers se sont fait une spécialité d'être une « incarnation des valeurs universelles », à proportion de leur perte de « toute énergie politique » (Jean Baudrillard, Libération, mai 1997).Ce n'est pas par hasard queJérôme Cahuzac, infiniment plus mal traité désormais par ses « amis » que par ses adversaires, se voit reprocher, non pas tant d'avoir commis une fraude fiscale qu'une « impardonnable faute morale » (François Hollande).

Mais de quoi parle-t-on ? Dire que la politique doit être « moralisée » c'est avouer qu'elle ne l'est pas. Soit. Mais en quel sens ? Veut-on suggérer qu'elle a besoin de plus de discours sur la morale, de plus de surenchère dans le pathos moralisateur législatif et médiatique, déjà insupportable, ou que l'on doit revenir à un sens moral de la politique ?

La première solution est à tous égards la plus facile. Elle ne coûte que quelques bricolages juridiques : imposer aux politiciens une déclaration de patrimoine, leur interdire un conflit d'intérêts. À peu de frais, elle peut apaiser les colères montantes, redorer peut-être l'image ternie de la présidence vertueuse et des politiciens. Mais sa simplicité n'est pas la seule cause de son adoption probable. Il se peut aussi qu'elle soit la seule concrètement possible.

À ce stade, il faut écarter une équivoque. La « vie politique », n’est pas celle, exclusive, des politiciens. Ceux-ci, dans la cité, ne font que profession de politique. La vie politique est celle de la société politique tout entière, dont chaque membre s’honore, par nature, d’être un « animal politique ». Aussi la « moralisation de la vie politique » intéresse-t-elle tous les hommes et toutes les femmes qui composent cette société, gouvernants et gouvernés. Le rappeler, c’est à la fois mettre le doigt sur le mal, sur sa cause et sur la difficulté d’y porter remède.

Le manque de moralité d’un certain nombre de politiciens, que ne révèlent pas seulement des scandales de mœurs ou d’argent, renvoie à celui de la société. Les politiciens, en effet, sont ceux que cette dernière se donne. Si l’arbre se reconnaît à ses fruits, c’est précisément parce qu’il les produit. Or pour donner des fruits moralement estimables, une société ne doit avoir renoncé ni à les produire, ni à ce qui les produit. Elle ne doit pas avoir fait sien ce qui les pourrit. La nôtre a profondément assimilé un amoralisme qui n’offre à ses élites aucune raison supérieure de trouver l’excellence vertueuse désirable. L’atmosphère générale, saturée par l’argent, le culte de la réussite individuelle, le matérialisme, la satisfaction des plaisirs et des ego, sous l’influence universelle des modes, des médias et des lobbies mondialisés, ne porte la société à se faire représenter ou gouverner – à d’honorables exceptions près – que par des êtres qui lui ressemblent. Ainsi se vérifie ce principe que tout agent agit selon ce qu’il est soi-même. Il n’est pas surprenant, dès lors, que la société, de plus en plus fragilisée moralement, produise des « élites » de plus en plus médiocres moralement.

Ces dernières, soumises à l’intussusception d’une culture de mort, peuvent-elles avoir, dans le domaine politique en particulier, d’autre ressource que de l’alimenter ? Le projet de pseudo-mariage pour tous est une illustration spectaculaire du contraire. De manière plus générale, cette logique apparaît dans le pourrissement progressif mais tenace, sous tous les gouvernements successifs, des assises de la famille, de l’enseignement et de la morale publics. La droite n’a-t-elle pas introduit l’avortement, imposé la théorie du Genre, prêté la main à l’adoption du Pacs et à la dégradation de l’enseignement de l’Histoire dans les écoles, sans jamais offrir à ce pays aucune politique familiale digne de ce nom ? Dans cette connivence d’une convivialité amoralisée, liant gouvernants et gouvernés sous le ciel de la tolérance, la société s’accommode de la mise à mort de millions d’enfants tués dans le sein de leurs mères, de la destruction de milliers de familles et d’enfants par un divorce dont les modalités sont toujours plus facilitées, de la manipulation des parentalités, de la multiplication d’unions précaires dont le Président de la République offre lui-même le pitoyable spectacle, de l’effacement de la visibilité normative de la famille, de la chosification des personnes, des tyrannies triomphantes de l’argent, de la dissolution du politique, de l’éradication de la mémoire historique.

Ce contexte, lourd, ruineux, déshumanisant, barbare, trouve au fond sa cause dans une volonté partagée de séparer la vie politique de toute morale objective, personnelle et collective. On ne sait trop dès lors ce qui inspire davantage le discours actuel sur la « moralisation de la vie politique », du cynisme, de la cécité d’aveugles guidant d’autres aveugles, de l’hypocrisie ou de la schizophrénie. On ne voit pas, surtout, ce qui peut le rendre crédible, dès lors qu’il repose sur la conviction, latente, contradictoire, suicidaire, de l’absence de toute morale universelle susceptible de fonder une communion dans le bien.

La société, avons-nous dit, se donne des politiciens qui lui ressemblent. Néanmoins, contre toute attente, les gouvernés ne se reconnaissent pas en eux. Ce qu’ils en voient, et qui est pourtant une certaine image d’eux-mêmes, leur répugne. C’est pourquoi, résignés, ils boudent les consultations électorales. François Hollande, qui se targue d’être « le Président de tous les Français », n’a ainsi été élu que par 39 % du corps électoral. La prétendue « majorité » de l’Assemblée nationale, qui impose sa tyrannie antifamiliale et antisociale, n’en représente pas même 22%, selon les mêmes sources du ministère de l’Intérieur, plus de 22 millions de Français s’étant abstenus de voter…

Ce phénomène durable de rejet n’est peut-être qu’un aspect d’une certaine haine de soi, si communément observée. Il se peut aussi que ce soit la manifestation saine d’un corps social dont il est également observé, malgré ses dégradations, qu’il est plus conservateur d’ordre et de sens du bien et du mal que ses « élites ». Il est possible encore qu’un tel rejet soit l’expression d’une nostalgie de l’exemple et de la vertu. Après tout, même le vice est en droit de rendre hommage à cette dernière, et de distinguer une véritable moralité d’un moralisme de propagande.

Sous ce rapport, ces réticences mêmes, toutes paradoxales qu’elles soient, peuvent constituer un appel d’air pour une moralisation authentique de la vie politique. Fort logiquement cependant, cette moralisation restauratrice ne peut être le fruit que d’une politique redonnant à la vie, en tous domaines, la plénitude de ses droits. La société politique est de droit naturel. Comme telle, il n’est pas possible, sauf à mourir tout à fait, qu’elle cesse de constituer le berceau d’un bien, actuel et futur. Les réactions provoquées par le projet mortifère relatif aux unions homosexuelles sont, contre une pseudo-majorité oppressive, une manifestation de cette politique de vie. Elles offrent l’occasion de rappeler que c’est la société politique elle-même qui est le sujet du pouvoir politique, et qu’il « lui revient de se gouverner elle-même » (Francisco de Vitoria). Cette certitude est de nature à encourager la générosité des résistances qu’elle fonde aujourd’hui, pour la défense de l’ordre naturel, de la famille, du mariage, des enfants. La moralisation de la vie politique passe par ce combat.

Les chrétiens ont, individuellement, familialement et professionnellement, une vocation de choix à s’engager dans cette entreprise, et un champ largement ouvert devant eux. Cela s’appelle l’Évangélisation nouvelle d’une société qui a perdu les ressources de se réformer, trop anesthésiée par le relativisme ambiant. Une étude du Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF) de janvier 2013, portant là encore sur une population inscrite sur les listes électorales, a montré que si près de 85 % des Français n’avaient plus confiance en leurs politiciens en général, leur confiance demeurait intacte à l’égard de leurs familles et de leurs élus locaux. C’est une indication majeure. Pour un chrétien, comme pour tout homme de bonne volonté, la famille est un centre de moralité, de rayonnement et d’exemplarité sociale, tandis que la vie politique locale offre les moyens d’un engagement qui peut être un premier champ de reconquête au service de la vie.

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