Tolkien face à la légende d'Arthur

Rédigé par Philippe Kersantin le dans Culture

Tolkien face à la légende d'Arthur

Fils du célèbre créateur de la trilogie du Seigneur des anneaux, Christopher Tolkien vient de publier un nouvel écrit de son père, jusqu’ici inconnu : The Fall of Arthur (Houghton Mifflin Harcourt, 25 $, 233 pages). Alors qu’une traduction française vient de paraître sous le titre La chute d’Arthur, aux éditions Christian Bourgois (250 pages, 17 €), dans une traduction de Christine Laferrière, notre collaborateur Philippe Kersantin nous livre son analyse à partir de la version anglaise du livre.

 

Lire et aimer John Ronald Reuel Tolkien, c'est se condamner à la déception. Si l'on met de côté les livres publiés de son vivant, la quasi-totalité des textes qu'il écrivit sont restés inachevés, à des degrés divers il est vrai. La Chute d'Arthur ne fait pas exception, malheureusement.

Au début des années trente, Tolkien est professeur de vieil-anglais à Oxford. Les longs poèmes mythologiques et héroïques le retiennent alors tout particulièrement. Pour l'université, il a publié en 1925 une édition de Sire Gauvain et le Chevalier Vert, un poème du quatorzième siècle en vers allitératifs, qui s'inscrit dans le corpus des légendes arthuriennes, et dont il donnera une traduction qui sera publiée peu après sa mort en 1975.

C'est à peu près à la même époque (selon les hypothèses de son fils et éditeur Christopher Tolkien) qu'il écrit deux poèmes aux sujets tirés cette fois de la mythologie nordique, Le Nouveau Lai des Volsüngs et Le Nouveau Lai de Gudrùn, tous deux publiés en 2009 sous le titre La Légende de Sigurd et Gudrùn.

Le legendarium de Tolkien

Enfin, au sein de son propre legendarium, il a mis sur le métier en 1920-1925 Les Enfants de Hùrin, puis en 1925-1931 un Lai de Leithian (qu'il réécrira en 1950). C'est donc au cours de cette période particulièrement productive que prend forme La Chute d'Arthur. À notre grand dam, nous ne savons là encore pas grand chose sur les circonstances exactes de la genèse de ce nouveau poème : nous n'avons qu'un avis, fort élogieux, de son ami Chambers (lettre datée du 9 décembre 1934), qui l'incite vivement à poursuivre ce qu'il a entrepris, et une lettre de Tolkien lui-même, datée de 1955, dans laquelle il dit toujours espérer l'achever (Lettres de J.R.R. Tolkien, Christian Bourgois, 2005, p. 219.). Ce qu'il ne fera jamais.

Mille vers pour cinq chants

En l'état, le poème compte près de mille vers allitératifs répartis en cinq chants. La matière du poème n'est pas originale, à quelques détails près, mais est tirée des différentes traditions de la légende arthurienne anglaise, notamment l'Historia regum Britanniae, le Roman de Brut, et le poème allitératif Morte Arthure, toutes choses qui sont remarquablement mises en lumière par Christopher Tolkien dans l'une des trois études qui suivent le poème lui-même.

L'histoire est en fait assez simple dans son déroulement. Dans le premier chant, Arthur part en guerre contre les Saxons sur le conseil de son neveu Mordret, à qui il laisse la garde du royaume de Logres. Mais Mordret le trahit, et s'étant allié aux Saxons, il leur ouvre les portes de la Bretagne. Arthur décide alors de rebrousser chemin. Dans le deuxième chant, Mordret contraint la reine Guenièvre, pour laquelle il éprouve la plus vive passion, à une alternative : devenir son épouse ou devenir son esclave. Mais la reine parvient à lui échapper. Dans le troisième chant, le poète évoque Lancelot, l'adultère qu'il commit avec la reine, et ce qui s'ensuivit : son bannissement et la division de la cour. Mis au courant des troubles qui agitent le royaume de Logres, Lancelot hésite à revenir. Les premiers heurts ont lieu dans le quatrième chant : l'armée d'Arthur débarque en Bretagne et livre combat aux troupes de Mordret. La bataille est gagnée grâce au courage de Gauvain, mais ce dernier meurt. Enfin, le cinquième chant, resté inachevé, nous présente un Arthur inconsolable du trépas de Gauvain, et particulièrement perplexe.

Un poème unique dans l'œuvre de Tolkien

Comment le poème devait-il prendre fin ? Christopher Tolkien a tenté de répondre à cette question à partir des ébauches que nous a laissées son père et de ses sources. Pour faire court, là aussi, Arthur et Mordret devaient s'engager dans un combat qui s’achèverait par la mort du neveu et l'agonie de l'oncle, lequel devait être emmené sur l'île d'Avalon, ou Tol Eressëa, nom que lui donne Tolkien dans son legendarium où elle tient une place éminente. De son côté, Lancelot devait retrouver Guenièvre, puis partir à la recherche d'Arthur au-delà des mers.

À bien des égards, ce poème est unique dans l’œuvre de Tolkien. Bien qu'il ait longuement travaillé sur un texte de la légende arthurienne, Tolkien ne prisait guère cette dernière, qu'il jugeait incohérente et confuse, et surtout peu anglaise. Il ne cessait de regretter que l'Angleterre n'eût pas de mythologie qui lui fût propre. Or à l'origine, il avait l'intention d'écrire un grand ensemble de textes qu'il offrirait à sa patrie comme un legendarium fondateur a posteriori : le Silmarillion ne devait être qu'un élément d'un ensemble plus vaste. Ce poème sur la chute d'Arthur devait-il en faire partie ? Impossible de l'affirmer en l'état actuel de nos connaissances. En revanche, Christopher Tolkien a montré quels liens son père avait l'intention de tisser entre La Chute d'Arthur et son legendarium. La structure générale du poème, les thèmes, le ton sombre et pessimiste mais non dénué de beauté contribuent à en faire une œuvre caractéristique de l'esthétique de Tolkien.

 

Version anglaise :

The Fall of Arthur, Houghton Mifflin Harcourt, 233 pages, 25 $.

 

 

 

 

 

 

 

Version française :

La Chute d'Arthur, Christian Bourgois éditeur, 250 pages, 17 €. 

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